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L'activité maraichère au XXème siècle.

Au siècle précédent, la viticulture a dominé l'économie de la commune jusqu'à la crise du phylloxéra, à partir de 1869. La production des légumes s'est alors développée pour approvisionner le marché des Capucins créé en 1857. La superficie des jardins eysinais est passée de 137 hectares en 1894 à 208 en 1911 et à 220 en 1935. Les chiffres sont modestes mais, ne l'oublions pas, plusieurs cultures se succèdent dans l'année sur le même sol. Au début du XXème siècle, l'activité maraîchère a connu une véritable révolution. Elle est devenue plus intensive grâce aux engrais chimiques. L'ancien matériel aratoire en bois a été remplacé par des charrues et des herses métalliques tirées par des chevaux. Les semoirs mécaniques économisaient la semence et faisaient gagner du temps... Le musée du maraîchage installé au château de Lescombes à Eysines raconte cette mutation. Sous le Second Empire, les légumes étaient transportés aux Capucins par des ânes bâtés ; à la fin du XIXème siècle, l'arrivée des chevaux a imposé l'utilisation des « jardinières », charrettes montées sur ressorts qui pouvaient transporter un chargement d'une tonne et demi. Les progrès ont été ralentis par la présence d'une main-d’œuvre abondante et bon marché jusqu'à la guerre de 1914-1918. Les cartes postales de l'époque témoignent de ce qu'on laboure à la bêche et qu'on utilise les arrosoirs en zinc. Après la guerre, les maraîchers doivent s'équiper de pompes à essence et de tourniquets d'arrosage. Les progrès sont aussi liés à l'organisation syndicale.

Le syndicat des jardiniers-maraîchers de la Gironde a été créé le 17 avril 1881 à Bruges. Aladin Miqueau, maire d'Eysines de 1888 à 1891, en a été le premier président. Arnaud Labat lui a succédé au début du XXème siècle... Le syndicat comprenait des sous-syndicats communaux. Le but du syndicat était de défendre les intérêts de la profession, procurer des semences et des engrais de qualité au meilleur prix. Le principal objectif était de défendre le droit d'accès au « marché de première main », de vendre directement aux détaillants, sans intermédiaires. Les statuts, publiés en 1882, ne précisent pas trop les buts du syndicat : « hâter la solution des questions qui préoccupent les jardiniers... ». Le syndicat a, par exemple, aidé ses adhérents à lutter contre le doryphore puis le nématode doré de la pomme de terre, à partir de 1964. Le syndicat des jardiniers-maraîchers a livré de nombreuses batailles : en 1898, il a imposé au maire de Bordeaux un droit de plaçage limité à 20 centimes par mètre carré au marché des Capucins. Il a, par contre, essuyé un échec en 1936. La crise économique des années 30 a fait baisser les cours des produits légumiers.

La concurrence de l'Agenais commençait à se faire sentir... Le 11 juillet 1936, le préfet Bouffard a publié dans la presse la décision de fermer « les établissements alimentaires de toute nature, même ceux situés dans les halles et marchés, durant la journée entière du dimanche, jour fixé pour le repos hebdomadaire ». C'était la conséquence de la nouvelle loi des 40 heures de travail hebdomadaire, votée par l'Assemblée du Front Populaire. Les employés des magasins et les municipaux chargés du nettoyage du marché étaient satisfaits. Par contre, les maraîchers trouvaient la loi inadaptée aux activités agricoles. La fermeture des Capucins, le dimanche, allait diminuer leurs revenus déjà affectés par la crise. Le syndicat organisa une grande manifestation de protestation le 19 juillet 1936 devant la préfecture de Bordeaux, pour demander le maintien du marché dominical aux Capucins. Ce fut un échec.

Le 26 juillet, la « Petite Gironde » a publié deux photos du défilé des charrettes « jardinières » et des camionnettes des maraîchers... car, dans les années 30, les plus aisés s'étaient motorisés... Les camionnettes avaient l'avantage d'être plus rapides. Elles étaient conduites par les hommes, tandis que les jardinières étaient amenées au marché, la nuit, par les femmes. Le musée du maraîchage qui se trouve au château municipal de Lescombes à Eysines présente une collection complète de charrettes : les jardinières, légères, les charrettes vigneronnes utilisées pour des transports plus pondéreux et, enfin, les tombereaux, équipés d'un système de bascule pour transporter la terre ou le fumier. La traction animale a permis de maintenir l'activité maraîchère pendant la Seconde Guerre mondiale, palliant en partie la pénurie de carburant. À partir de 1940, le syndicat des maraîchers a été placé sous l'autorité de la Corporation Paysanne. Chaque producteur devait livrer aux organismes d'État une quantité déterminée de légumes, au prix officiel. Pour les pommes de terre, par exemple, c'était dix fois la semence fournie, malgré le manque d'engrais et de produits phytosanitaires pour combattre les doryphores. Il a fallu faire davantage appel aux engrais organiques : plumes de poule, fumiers issus de la ceinture laitière et des abattoirs... Victime des prélèvements allemands, le marché des Capucins était mal approvisionné. Les Bordelais passaient beaucoup de temps à faire la queue pour essayer d'obtenir les rations correspondant à leur carte d'alimentation. Le week-end, ils prenaient les tramways de banlieue avec leurs sacs à provision en quête de quelques surplus de pommes de terre ou de carottes…

À Eysines, en 1943, la superficie des cultures maraichères s’est maintenue. On produisait tous les légumes. Cependant, la pomme de terre a joué un rôle déterminant : elle permettait de pallier en partie le manque de pain comme au temps de M. Parmentier. Les autres cultures les plus importantes étaient les carottes et les choux. Après la pénurie, le syndicat a aidé les maraîchers à s'adapter à la révolution agricole des années 50. La mécanisation a fait baisser le nombre des entreprises. Il y avait 551 maraîchers autour de Bordeaux en 1945-1946. Les plus nombreux se trouvaient dans les banlieues Nord-Ouest à Eysines et à Bruges surtout. À cette époque, il y avait une autre zone de culture maraîchère à Bègles et dans les banlieues voisines. La mécanisation, l'adoption de variétés à fort rendement, l'utilisation plus importante des engrais chimiques ont permis d'augmenter beaucoup la productivité. Tous les producteurs étaient concernés par les innovations : par exemple, à Eysines, le premier tracteur Mac Cormick est arrivé en 1949 chez M. Gilbert Baron mais, à la même époque, les exploitations les plus modestes s'équipaient de motoculteurs pour labourer, sarcler, butter les pommes de terre... Il fallait adapter le matériel : les brancards en bois des tombereaux étaient remplacés par un timon central relié au tracteur. Les roues en bois laissaient place à des roues équipées de pneumatiques.

L'effet pervers de la révolution agricole de l'après-guerre a été le retour à la surproduction et à la nécessité d'organiser les marchés. Dans le but de défendre les revenus agricoles, les gouvernements ont tenté de prévenir les crises en organisant le stockage ou la destruction des excédents. Un des moyens utilisés fut la création des marchés d'intérêt national. Pour les fruits et légumes, le M.I.N. de Bordeaux-Brienne a été créé en 1963. Il s'agissait d'éviter les embouteillages du centre-ville à une époque où la circulation automobile était en plein essor. Le nouveau marché répondait aux besoins du commerce moderne avec ses parkings, ses chambres froides adaptées à la diversité des produits... En 1963, les membres du bureau du syndicat des maraîchers d'Eysines étaient favorables au marché de Brienne. Ils furent désavoués en 1964 par la grande majorité des adhérents, attachés au statut de producteur-vendeur ; on les appela les « Capucinards ». À cette époque, il y avait environ 600 maraîchers dans ce qui allait devenir la Communauté Urbaine. Or, au Marché de Brienne, on avait prévu 40 places pour eux. Les autres devaient vendre leurs légumes à des mandataires. À partir de 1964, le nouveau syndicat d'Eysines, présidé par M. Guy Perey, lutta pour le maintien du « marché de première main » aux Capucins. M. Chaban-Delmas, venu inaugurer la nouvelle mairie d'Eysines, lui promit son appui... Les Capucinards obtinrent gain de cause.

La même année, le syndicat se mobilisa pour lutter contre le nématode doré de la pomme de terre avec l'aide des services de la protection des végétaux. Ce ver microscopique menaçait la principale production d'Eysines. Après la Seconde Guerre mondiale, la mécanisation des plantations et des récoltes a amené une certaine spécialisation des entreprises maraîchères. Les cultures sous serres ont succédé aux cultures sous châssis. Les films plastiques ont remplacé les paillages anciens. À Bègles, au début du siècle, les radis étaient semés dès le mois de février. Ils étaient protégés du gel par une couche de « bruc », c'est-à-dire de bruyère récoltée sur les landes proches de Cestas ou de Saucats. Pessac et Talence, avant l'urbanisation, produisaient des plants de légumes, des fleurs et les fameuses fraises de Pessac. À Eysines, la pomme de terre, sur les sols à la fois sablonneux et limoneux du marais, a trouvé un terrain très favorable. Récoltée en juin, elle était assolée à des salades ou des carottes.

Au Haillan, les maraîchers étaient spécialisés dans la production des petits pois. Des marais de Blanquefort jusqu'à Macau, se cultive toujours le fameux artichaut des marais dans de grandes exploitations.

À Saint-Médard-en-Jalles, la production des légumes était associée à l'élevage laitier.

Les maraîchers de Bruges et du Bouscat, disposant de faibles superficies, ont davantage développé les cultures sous châssis, puis sous serre : les épinards, les tomates... Pour conserver la mémoire des jardiniers de Bordeaux, la ville d'Eysines, dans le cadre du Parc Intercommunal des Jalles, a élaboré un projet de restauration d'une cabane typique du marais.

L'Association Connaissance d'Eysines, qui a rassemblé une collection importante d'outillages maraîchers et de documents évoquant l'histoire des grandes surfaces qui leur imposent des légumes et des activités maraîchères est associée à ce projet. La cabane servira aussi de base pour l'étude du milieu. Après la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de cabanes ont été abandonnées du fait de la diminution du nombre des exploitations. On a bâti des hangars en parpaings plus vastes, équipés parfois de chambres froides. Les archives orales, récoltées à la fin des années 80 par l'association Connaissance d'Eysines racontent la vie quotidienne des maraîchers. Autrefois, les légumes étaient récoltés à la main la veille de la vente et nettoyés au lavoir de la cabane. Celle-ci était bâtie sur une rigole, elle-même alimentée par la Réguette, le canal d'irrigation qui dessert le marais d'Eysines. Dans l'atelier, après lavage, les légumes étaient empaquetés. Les poireaux étaient liés par quatre ou par six, les carottes à la douzaine. Vers dix-huit heures, la charrette était chargée, amenée à la maison au bourg, où se prenait le repas du soir. Vers une heure du matin, le maraîcher attelait le cheval et son épouse partait pour le marché. Elle devait être placée aux Capucins avant le début de la vente, vers quatre heures. Le débardeur, payé aux pièces, aidait à décharger les mannequins d'osier. Le cheval, dételé, attendait dans un box la fin du marché. On n'allait pas tous les jours aux Capucins : les marchés du mardi, du jeudi et du samedi étaient les plus fréquentés. Les légumes de la banlieue se vendaient sans difficulté. Ils avaient (ils ont toujours) l'avantage de la fraîcheur, d'une présentation parfaite et d'une réputation de qualité. Citons l'exemple des pommes de terre nouvelles d'Eysines.

Conclusion. En ce début de XXIème siècle, les maraîchers banlieue bordelaise résistent plutôt bien à la concurrence des exploitations industrielles. Ils dépendent de plus en plus de grandes surfaces qui leur imposent des prix trop bas, compte tenu de la qualité des produits : les légumes récoltés le matin sont vendus l'après-midi au consommateur. Aujourd'hui, toutes les grandes villes réinstallent à grand frais la campagne dans leurs murs. Leurs habitants souhaitent des espaces de détente à proximité de leur domicile, avec des vaches et des chevaux, des vignes et des jardins. Le Parc Intercommunal des Jalles, entre Saint-Médard-en-Jalles et le lac de Bordeaux, constitue la principale coulée verte de l'agglomération. Il faudra, dans les années à venir, y conjuguer l'aide au maintien des activités maraîchères et l'aménagement d'espaces de loisirs nouveaux près de la Jalle et de ses moulins, de la Réserve de Bruges et de la forteresse de Blanquefort. « Il faudra parvenir à un équilibre satisfaisant entre dimensions écologiques, économiques et sociales » a dit le ministre de l'Environnement. Espérons que la mise en œuvre ne tardera pas trop.

Michel Cognie, Président de Connaissance d'Eysines, article paru dans la revue Empreintes du XXème siècle, n°48, octobre 2003, p.3-7.

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