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Adélaïde for ever.     

Lorsque Adélaïde poussa le battant en fer forgé blanc du grand portail, elle savait qu’en pénétrant dans le parc, elle s’apprêtait à faire un voyage dans le passé. Elle s’arrêta un instant afin de permettre à ses yeux de s’accommoder à la lumière ambiante et de profiter de ce que la nature lui offrait à cet instant bien précis… Majolan s’offrait à elle dans toute sa splendeur. Le vent, acteur involontaire, berçait doucement les faîtes des grands arbres, ce qui les rendait encore plus majestueux et magnifiques. Le doux bruit des sources d’eau coulant non loin, donnait un fond musical apaisant.

Adélaïde ferma les yeux. C’est donc ici, dans ce grand parc, que sa grand-mère avait connu les instants les plus pénibles, les plus tragiques, mais aussi les plus heureux de sa vie. Elle s’avança un peu plus sur les chemins déjà tracés, trouva un banc, et s’y installa. Elle regarda autour d’elle. Les promeneurs passaient indifférents à sa présence, rieurs, observateurs, gais, tristes ou amoureux. Si seulement ils savaient...

Après un court instant, elle soupira et ouvrit son sac. Elle en sortit un cahier. Un de ces vieux et magnifiques cahiers d’autrefois que l’on fabriquait au début du siècle avec une épaisse couverture de cuir marron, reliée par une bande de tissu. Elle le caressa doucement, il était tellement usé par le temps, qu’elle le regardait comme un objet précieux. Sa main s’attarda sur l’étiquette qui constituait à elle seule l’unique décoration de la grosse couverture. Une étiquette jaunie par le temps portant sur ses lignes violacées, tracé à l’encre bleue « Adélaïde for ever »

Cet ouvrage du passé, elle venait de le découvrir dans la maison de sa grand-mère. Elle en avait hérité il y a quelque temps déjà, mais la découverte du cahier ne datait que de quelques jours seulement. Elle l’avait ouvert un matin, en avait commencé la lecture, et n’avait pu s’en détacher qu’au crépuscule lorsque le point final l’a ramena à la réalité. Elle croyait avoir tout connu de son aïeule mais chaque mot, chaque ligne tracée, chaque ponctuation, chaque page tournée, lui avait fait découvrir, non pas la grand-mère douce et attendrissante qu’elle connaissait, mais une fillette, une sœur, et surtout une femme qui avait aimé, souffert et trahi aussi.

Pour la énième fois, elle écarta la lourde couverture de cuir qui protégeait les vielles pages jaunies et en reprit la lecture sans jamais semble-t-il s’en lasser, comme pour s’en imprégner et finir par en vivre les plus beaux et les plus cruels moments qu’une vie peut offrir. Ainsi sa grand-mère, son adorable grand-mère, cette petite femme courbée par les ans avait, sans jamais en parler à personne, traversé sa vie en gardant au fond du cœur des cicatrices qu’elle seule maintenant connaissait.

Le cœur battant d’excitation, mais aussi de tristesse, elle entama lentement la lecture du premier chapitre de ce journal intime ressurgissant d’un temps qui lui semblait aujourd’hui irréel. Toute une partie de sa vie, sa grand-mère avait consciencieusement noté les évènements qui l’avaient marquée à tout jamais. Aujourd’hui, c’est elle qui violait, bien innocemment, cette intimité. Mais, en réfléchissant bien, sa grand-mère souhaitait-elle vraiment que tout cela resta caché, pourquoi avait-elle tout mis par écrit ? Voulait-elle qu’un jour on découvre vraiment qui elle était ou était-ce tout simplement pour tuer ces vieux fantômes qui l’avaient accompagnée durant toutes ses nuits jusqu'à sa dernière et enfin finir par les rejoindre dans un certain soulagement, fermant ses doux yeux et atteindre enfin la paix qu’elle avait cherchée durant tout le reste de sa vie. Adélaïde, petite grand-mère, se disait en elle-même sa petite fille qui tenait maintenant entre ses mains les portions d’une vie, celle d’une autre Adélaïde.

Juin 1914. Je viens de faire le marché pour maman, j’ai fait au plus vite, car quelques corvées m’attendent encore à la ferme. J’ai la chance d’habiter près du magnifique parc de Majolan, dans une petite ferme près d’un endroit que tous les blanquefortais connaissent sous le nom de « la vacherie ». En rentrant, j’ai rencontré sur la place, face à l’église, un attroupement inquiétant. C’est vrai que ces derniers temps tout le monde parle d’une guerre qui se prépare avec les allemand. Mais je n’y crois pas vraiment. Comment a quatorze ans peut-on s'inquiéter de quoi que ce soit ? A Blanquefort, il ne se passe jamais rien. Je vis le quotidien de maman et d’Antoine mon frère de vingt ans depuis la mort de papa, mais aujourd’hui, j’ai bien senti que rien ne peut rester pareil. Sur la place les hommes et les femmes ne parlent que de futures victoires face à ces putains d’allemands qu’il faut combattre et abattre. Nul ne semble douter de la conclusion de cette saloperie de guerre. Je suis donc rentrée sans vraiment m’inquiéter, mais en pénétrant dans la cuisine, j’ai trouvé maman en pleurs tenant Antoine dans ses bras. Il m’a regardé tendrement, s’est détaché de maman, et m’a dit en me prenant par la taille, que désormais je devais veiller sur elle. Il partait à l’instant même pour le front. Je l’ai regardé partir sans rien dire, paralysée par un sentiment que je n’arrive pas à définir.

Décembre 1915. Ce matin, le monde s’est arrêté de tourner pour notre famille. Maman est couchée, tante Antoinette est à ses côtés. Une missive est arrivée. Antoine, mon cher Antoine est mort depuis quelques jours. Il est, comme ils disent, mort pour la France. Qu’avons-nous aujourd’hui à faire de la France qui nous a pris Antoine ? J’essaie d’être forte, mais mon cœur est en souffrance. Je sais aujourd’hui, qu’en perdant son fils, je ne retrouverai plus jamais ma mère. Je suis sortie en emportant le canif d’Antoine. En entrant dans le parc de Majolan, j’ai choisi le plus beau chêne, celui qu’Antoine trouvait si beau, celui qui se trouve près du pont en bois et j’y ai gravé avec toute la force de ma peine le prénom d’Antoine.

Adélaïde se leva doucement du banc et se rendit vers le grand chêne. Elle fit le tour de ce majestueux centenaire et là, sous ses doigts frémissants, elle sentit la gravure enfantine de son aïeule. Antoine était là, gravé en toutes lettres.

Juillet 1920. J’ai fêté aujourd’hui mes vingt ans. Maman a beaucoup vieilli depuis ces cinq dernières années. Plus rien ne l’intéresse, mais je vis pour nous deux. Tante Antoinette est venue avec toute la famille pour mon anniversaire. J’ai reçu en cadeau une très jolie robe que l’on a commandée à la couturière du village. Je l’ai mise, et nous sommes tous allés nous promener à Majolan. Il a fait très beau, et surtout j’ai rencontré Gabriel. Cela m’a fait plaisir. J’ai demandé à maman la permission de me promener avec lui dans le parc. Je l’ai amené près du grand chêne. Antoine, en quelque sorte était là lui aussi, à sa manière pour mes vingt ans. Gabriel a pris ma main dans la sienne. J’ai bien compris qu’il ressentait quelque chose pour moi, et cela ne me déplait pas.

Août 1920. Gabriel est passé ce matin à la ferme. Il voulait m’accompagner à la messe. Depuis la mort d’Antoine, maman est un peu fâchée avec le Bon Dieu, mais elle ne m’empêche pas de m’y rendre. C’est le seul jour, où je peux retrouver des amies et parler avec elles de tout et de rien, mais aujourd’hui je n’étais pas peu fière d’être accompagnée par un beau garçon. Après l’office, Gabriel m’a soufflé discrètement dans l’oreille qu’il serait près des grottes vers quatorze heures. Il m’y attendrait jusqu'à seize heures. Un peu gênée, je n’ai rien répondu, mais après le repas, pendant que les adultes se délassaient à l’ombre du grand arbre, je me suis dépêchée de finir la vaisselle, de tout ranger dans la cuisine, et j’ai demandé si je pouvais rejoindre Alice et Marie au lavoir jusqu'à dix-sept heures. Maman a hésité un moment, mais tante Antoinette a fait ce qu’il fallait pour me donner cet instant de liberté. Pour la première fois de ma vie je mentais à ma mère. Arrivée à Majolan, j’ai eu un moment d’hésitation. Pourquoi étais-je là ? Qu’attendais-je de ce rendez-vous caché ? Je marchais malgré tout vers les grottes, et là, je vis la grande et belle silhouette de Gabriel. À cet instant précis, plus rien n’avait d’importance à part l’émotion et ce grand émoi qui m’envahissaient. Il s’est dirigé vers moi, m’a tendu la main pour m’aider à me hisser sur les rebords escarpés des magnifiques grottes. Je me laissais entraîner vers les endroits les plus sombres que pouvaient offrir ces rocailles. Dans un discours qui ne m’intéressait pas vraiment, il m’expliqua qu’en réalité, ces grottes n’étaient pas naturelles. Elles avaient été construites par un riche propriétaire qui les auraient créées ainsi que le parc environnant po ur sa fille malade. Mon pauvre Gabriel, tout cela je le savais par cœur. J’étais née à Blanquefort et y avais passé ma vie. J’avais envie de sourire à tout cela car en vérité, je sentais bien qu’il n’était pas à l’aise et se donnait une contenance en me parlant. Je l’ai regardé longuement. Nous avons alors continué notre escalade et là, à l’abri des regards, il me prit par la taille et m’embrassa longuement. Je n’ai fait aucun geste pour le repousser, le plaisir était trop grand et, sans me débattre, l’encourageant même, je me suis laissée aimer pour la première fois de ma vie. Je découvrais alors le tourbillon du plaisir et de la souffrance mélangés. Je rentrais ce soir là à la ferme le visage rosi par le plaisir découvert. Il me semblait que dans mes yeux se lisait l’interdit que je venais de vivre. Je me couchais la tête remplie du visage et du corps de Gabriel. J’étais devenue une femme. Adélaïde quitta le gros chêne sur lequel elle s’était appuyée pour lire ces lignes et se rendit près des grottes. Elle en escalada quelques mètres et se promena longtemps, essayant de trouver l’endroit le plus adéquat pour un jeune couple de se donner l’un à l’autre. Il était évident que de grands changements avaient eu lieu depuis tout ce temps, mais il lui semblait ressentir l’émotion qu’avait pu vivre sa grand-mère en ce lieu. Elle sourit doucement en caressant les parois. Elle trouva un endroit calme sous une alcôve et reprit la lecture du journal.

Juillet 1921. Aujourd’hui, en grandes pompes, comme le dit si bien le cousin Jean, nous nous sommes mariés Gabriel et moi, un an presque jour pour jour depuis notre première rencontre. Maman m’a « rajeuni » sa propre robe de mariée et quelques fleurs d’oranger ont orné ma chevelure brune. Je crois que je serai heureuse auprès de mon mari, il est si gentil avec moi et si amoureux. Tout le village est venu nous féliciter. Mes oncles et tantes avaient fait le nécessaire pour le repas et la fête qui a suivi. Tout avait été organisé à l'endroit le plus ombragé du parc. Lorsque la nuit est tombée, Gabriel et moi avons quitté nos invités et nous nous sommes retrouvés, comme en pèlerinage dans le parc, tout près des grottes. Gabriel m’a promis à cet endroit très précis de me rendre la plus heureuse des femmes et je veux le croire. Il prit alors dans mes cheveux une fleur d’oranger, retira la petite chaîne qu’il avait autour du cou et délicatement les enveloppa dans un linge blanc qu'il déposa dans une boite métallique. Il creusa un petit trou juste à l’entrée principale des grottes artificielles, et solennellement les enterra en me disant que c’était le gage à tout jamais de notre amour. Tout l’amour que j’avais pour cet homme à cet instant n’avait pas de limite. Adélaïde n’osait pas imaginer qu’il serait possible de retrouver les preuves de cet amour, mais elle se rendit cependant sur le lieu décrit par sa grand-mère. Plus rien ne semblait pareil, mais à l’endroit indiqué poussait désormais un magnifique rosier. La nature, sans s’en rendre compte avait involontairement scellé cet amour par la plus belle des fleurs. Elle quitta avec un peu de regret ce lieu désormais magique pour elle et essaya de trouver un banc afin de poursuivre la lecture. Elle se promena quelques instants, regarda autour d’elle. Comme cet endroit était paisible et romantique. On se croyait en pleine campagne, et pourtant le cœur de la ville n’était pas loin. Elle trouva enfin un endroit qui lui plaisait et se posa sur l’herbe verte et odorante. Elle souriait aux quelques promeneurs qui passaient près d’elle et se perdit à nouveau dans le passé.

Novembre 1934. Maman nous a quittés ce matin. Heureusement que Gabriel est toujours à mes côtés dans les moments difficiles. Il se charge de tout depuis l’aube. Moi, je n’en ai pas le courage. Bien sûr comme d’habitude tout le monde est là pour se soutenir. Je ne sais pas ce que je ressens, je voudrais pleurer, mais mes yeux restent secs. Il paraît que les peines les plus grandes sont les plus silencieuses. La seule force et la seule envie que j’ai aujourd’hui est d’écrire ces quelques lignes. Je sais qu’une partie de ma vie vient de se terminer en emportant ma mère. Je suis seule désormais face à mon avenir de fille et de sœur. Je n’ai plus ma famille. Suis-je peu reconnaissante envers Dieu qui m’a donné le plus bon des maris et l’enfant la plus adorable, ma petite Marie, qui dort paisiblement prés de moi dans son berceau. Non Seigneur, pardonne mes pensées, c’est simplement la vie. Demain je serai forte pour Gabriel et pour elle.

Mardi 15 Novembre 1934. Ce matin, nous avons enterré maman près d’Antoine. J’ai pu enfin pleurer. La maison me semble déserte. Toute sa vie est encore là, dans chaque pièce, chaque odeur. Comme à mon habitude, je me suis rendue dans le parc et comme pour Antoine, j’ai choisi un bel arbre. À son pied, j’ai planté un lilas blanc, la fleur préférée de maman. J’ai choisi un endroit près de l’étang. Elle aimait tellement ce paysage. Je reviendrai régulièrement. J’en ai profité pour retourner près de l’arbre d’Antoine, et je me suis effondrée à son pied. J’ai pleuré.Ca m’a fait du bien ! Adélaïde ferma doucement le cahier, s’allongea dans l’herbe tendre. Puis se ressaisissant, elle décida de se rendre près de l’étang. Là, à sa plus grande surprise s’offrait un magnifique arbre : un lilas blanc. Elle s’en approcha, en respira sa fragrance. Le cœur battant, elle en cueillit une grappe qu’elle inséra dans le cahier.

Janvier 1941. Voilà plus de six ans que je n’ai rien écrit. Il faut reconnaitre que rien de vraiment palpitant n’est entré dans ma vie ces dernières années. Bien sûr, quelques membres de la famille sont partis rejoindre maman et Antoine, dont tante Antoinette. Marie grandit comme une belle fleur. Sept ans déjà qu’elle embellit ma vie. Elle me donne depuis presque deux ans le courage d’accepter le départ de Gabriel. Nous sommes à nouveau en guerre contre l’Allemagne et mon cher mari est parti avec bon nombre de blanquefortais. Déjà de nombreuses familles sont en deuil. Moi, je ne veux pas y penser. Mais la vie du village s’est trouvée bien transformée avec l’occupation de certaines propriétés par l’état major allemand qui a pris d’office possession de plein de choses dans le village. Nous les croisons quotidiennement dans les rues. Cela ne semble pas déranger certains villageois. Moi, ils me laissent de marbre. Je ne veux rien ressentir. Je veux juste que mon mari me revienne. Il m’a fait... il nous a fait... la promesse à marie et à moi de revenir et de faire attention à lui. Alors je laisse les jours s’écouler... Parfois, je dois reconnaître que lorsque des soldats allemands passent par la ferme, je tremble un peu. Je ne vois en eux ni hommes, ni maris, ni pères de famille. Seulement des pantins en uniforme qui parlent fort et violemment. Un jour ils partiront et tout redeviendra comme avant.

Avril 1943. Gabriel est venu en permission il y a presque un mois. Depuis je n’ai pas eu de nouvelle. Lorsqu’il m’a quitté pour repartir au front j’ai senti son regard plein de tristesse. Je lui ai souri.

Juin 1943. Aussi étrange que cela puisse paraître, depuis quelques temps, je me suis liée d’amitié avec un soldat allemand qui vient régulièrement chercher quelques victuailles à la ferme. Il s’appelle Jürgen. Au début, je me suis méfiée, mais il a l’air de bien s’entendre avec Marie. Il lui apporte même parfois des bonbons. Je n’étais pas très d’accord, par principe, mais comment refuser à un enfant quelques friandises ? Peu à peu, il s’est attardé. Je lui ai offert du café et nous avons essayé de communiquer. Parfois, il m’aide même un peu à la ferme. J’essaie de faire attention, car dans un petit village tout se sait et peut être déformé. Parfois à l’église, le dimanche matin, j’ai l’impression que les regards sur moi en disent long. Avec le temps, j’ai appris à le connaître et à l’apprécier. Lui aussi en a assez de cette saloperie de guerre qui l’éloigne de sa famille. Il me dit qu’avec nous il se sent moins seul ... et moi aussi. Quel mal y a-t-il à concevoir que celui que l’on considère comme un ennemi peut être aussi un être humain ? Il semble si différent. Il m’a proposé quand tout sera fini, de venir en Allemagne avec Gabriel. Il espère que de son côté, lui aussi est en contact avec une famille allemande qui lui remonte le moral comme Marie et moi le faisons pour lui.

Mars 1945. Je reprends à nouveau ce journal pour y inscrire encore une épreuve de ma vie. Lorsque Gabriel m’a embrassée, j’ignorais encore que ce serait la dernière fois. Je viens d’apprendre qu’il n’est plus. Comme mon cher Antoine, lui aussi est mort sous les drapeaux. J’ai pleuré des jours et des nuits. Celles-ci n’étaient plus du repos mais de longs instants de souffrances et de solitude. Pendant la journée, l’esprit occupé par le travail, ce deuil me semblait moins douloureux. Mes nuits étaient devenues désormais mes ennemis. Heureusement, Marie du haut de ses dix ans me protège comme une louve. Les rôles semblent inversés. Elle ressemble de plus en plus à son père, son regard est si doux. En tant que veuve de guerre, j’ai eu droit à certains égards, mais que m’importe tout cela. Il ne reste de mon mari qu’une médaille remise un soir par des inconnus. Cette médaille, je l’ai tenue entre mes mains des jours entiers. Lors d’une promenade à Majolan avec marie, j'ai l'ai placée dans une boite et l’ai déposée dans une fissure des grottes pour que ni les hommes, ni le temps ne puissent la détruire. Ce geste symbolique me rappela celui que nous avions fait ensemble bien des années plus tôt pour sceller notre union. Adieu mon cher et tendre amour.

Juin 1945. Les bruits courant comme quoi la guerre arrivait à sa fin se sont avérés vrais. La guerre est finie et nous Français avons gagné, mais à quel prix ! Jürgen a dû partir. Un ami me quittait. Avant de rejoindre la gare en tant que prisonnier, il est passé nous voir à la ferme. Il m’avait soutenu après la perte de Gabriel et cela, je ne l’oublierai jamais. Les quelques jours qui ont précédé la défaite des allemands, il est venu pour m’avertir que tout cela touchait à sa fin. Il était évident que nous sortirions, nous Français, victorieux de cette épreuve et cela ne le contrariait nullement. Il savait depuis longtemps qu’eux, Allemands, étaient dirigés par un fou furieux. Nous avons beaucoup ri mais surtout, nous avons beaucoup pleuré. Tard dans la soirée, il m’a fait ses adieux et m’a fait comprendre qu’il valait mieux éviter désormais de nous voir ensemble. Nous nous sommes pris dans les bras et longtemps, nous sommes restés enlacés oubliant qui nous étions. Puis, tout naturellement, nos lèvres se sont rejointes. Ce moment là, je ne le regrette pas, et surtout je ne veux pas être jugée. Nous nous sommes trouvés tous les deux dans une période difficile et ce que nous avons partagé n’est pas à reprocher mais plutôt à considérer comme un cadeau que la vie nous a offert dans un moment de tourmente. Jürgen est parti presque à contre cœur. C’est moi qui l’ai poussé hors de la maison. C’était désormais trop risqué pour lui. Il m’enlaça à nouveau, le visage baigné par les larmes d’un déchirant adieu. Il dégrafa de son poignet une petite gourmette en or et la plaça dans la paume de ma main. Quelques jours plus tard, il quittait Blanquefort avec ses compagnons sous les huées des villageois. Quant à celles qui avaient « pactisé » avec l’ennemi, c’est en place publique qu’elles payèrent cher leur liaison. J’aurais dû être parmi elles, mais le destin me protégea de cette honte. En caressant la gourmette, je décidais que le seul écrin qui protègerait mon secret serait les eaux du lac. Je la lui lançai donc en offrande.

Juillet 1945. Aujourd'hui, tous les blanquefortais ont décidé de se réunir dans le parc de Majolan pour fêter la libération avec les soldats américains encore présents sur la commune. Je me suis faite belle pour l'occasion. Lorsque je suis entrée dans le parc, la fête battait son plein. Un bal était organisé à l'intérieur des grottes. Certains se laissaient glisser doucement sur les eaux calmes du lac, dans des barques multicolores.

Un G.I. s'est approché. Il s'appelle Michaël. Il m'a souri et m'a entraînée dans une valse enivrante. Je me suis laissée aller à ce bonheur si simple. Nous ne nous sommes pas quittés de la journée et avons échangé les détails de nos vies. Puis, à la nuit tombée, à l'abri de la foule, je me suis abandonnée dans ses bras. Cette nuit là fut merveilleuse... Durant les jours qui ont suivi, nous nous sommes revus plusieurs fois. Un après-midi de pluie, sur la place de la mairie, tous les soldats ont été rappelés. Il m'a embrassée passionnément puis, lorsque son véhicule démarra, il m’a lancée une orchidée et a crié « Adélaïde for ever »... je ne l'ai plus jamais revu. J'ai gardé sa fleur très longtemps et ai décidé de l'insérer entre les pages de mon cahier.

Adélaïde chercha la fleur séchée entre les pages. Elle l'avait déjà trouvée lors de la première lecture. Elle déposa un baiser sur les pétales fanées et la laissa glisser doucement sur l'eau translucide du lac. Ce souvenir devait lui aussi rejoindre tous les autres, parsemés aux quatre coins du parc.

Septembre 1945. J’ai vendu la ferme. Je dois quitter Blanquefort. La nuit passée avec Michaël m’a laissé un magnifique cadeau : Marie va devenir une grande sœur. Je sais maintenant qu'il m’est impossible de continuer ma vie ici. Nous partons pour Paris. Là-bas, personne ne me connait et je pourrai élever mes enfants en toute tranquillité. Mais, avant de partir je veux revenir encore une dernière fois dans ce parc de Majolan qui m’a accompagné durant toute une vie. Il y a foule aujourd’hui, les gens sont heureux. Je reconnais chaque visage, chaque voix. Ils m’ont tous vu grandir et mûrir. Aujourd’hui, je dois tout quitter pour éviter la honte. J’ai revu chaque étape de ma vie en traversant le parc : l’arbre d’Antoine, les coins cachés de la grotte, le lieu secret renfermant l’écrin de mon premier amour, le pied de lilas blanc près de l’étang, et là au fond du lac, la petite gourmette de Jürgen. Je regarde encore une fois tous ces gens qui s’amusent. Tout semble maintenant si calme… presque oublié. L’être humain en a cette fabuleuse ressource. Quant à moi, les passages les plus importants de ma vie sont contenus dans un simple cahier couvert de cuir marron, signalant par une simple étiquette une vie, la vie d’une femme qui fut la mienne, celle d’Adélaïde pour toujours. Adélaïde venait de lire la dernière ligne écrite par sa grand-mère. Elle referma le cahier. La tête lui tournait un peu. Toutes ces émotions l’avaient à nouveau bouleversée comme à la première lecture. Elle s’allongea et fixa l’immensité bleue du ciel. Il lui semblait que les nuages redessinaient pour elle les visages de ces êtres qu’elle n’avait pas connus. Elle ferma les yeux un instant. Des images « flash » martelaient sa mémoire. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, le jour commençait à décliner. Elle se leva doucement pour permettre à son corps de retrouver son équilibre naturel et reprendre contact avec le présent. Lentement, ses pas la guidèrent vers le grand portail de l’entrée, elle poussa le battant derrière elle… et s’éloigna.

La nuit, tel un voile protecteur, enveloppait le parc de Majolan, laissant désormais reposer en paix les traces du passé.

Anne-Marie Dutreuil-Ibarrondogarray.

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