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Joomla : Porte du Médoc

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Eugénie Vanmeer ou le Temps suspendu. 

Un rai de lune pénètre par la fenêtre donnant sur le parc, et baigne les mains de Karl crispées sur un livre joliment relié plein cuir : le jeune homme s’est endormi sur un épais volume de poésie. La mansarde qui lui a été dévolue dans la partie sud du château, vibre encore doucement des vers de Lamartine, objet de sa monographie :

Ô temps! Suspends ton vol, et vous, heures propices!
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours!

Le château XIXème, converti en hôtel d’application, offre la pension à quelques étudiants européens. Retranché de la petite bourgade et bercé par le chant des criquets, il veille jalousement sur ses hôtes qui trouvent là le calme propice à la préparation des examens.

Cette nuit d’août 2012 a surpris Karl et l’a arraché aux soucis immédiats. L’ouvrage ouvert sur sa poitrine lui échappe et tombe sur le carrelage avec un claquement sonore. Il se lève précipitamment comme s’il répondait à un impératif catégorique. Il longe le couloir silencieux qui dessert les combles, emprunte l’escalier autrefois réservé aux domestiques, puis ralentit le pas pour descendre l’escalier d’honneur à double révolution. Une main glissant sur la rampe majestueuse, il ne fait qu’effleurer les marches de chêne foncé qui s’élargissent en gagnant le hall. La musique s’amplifie à mesure qu’il s’avance. Des airs de valse... il pousse la porte du petit salon... Ce sont bien des airs de valse. Il n’a pas encore porté la main sur la poignée de porcelaine que la porte du grand salon s’ouvre à deux battants. Il était attendu. Malgré la raideur des bottes de cuir, les couples virevoltent avec grâce sous les lourds plafonds à caissons. La vive lumière des lustres, réfléchit à l’infini par les miroirs, la chaleur de l’été, la joie feinte, l’excitation de cette étrange société grisée de fresques, de dorures et de champagne, et surtout l’immense portrait du Führer, tout lui pèse atrocement. Car il est et restera à tout jamais, dans le cœur et dans le sang, un fier « Malgré-Nous ».        

Sanglé dans cet uniforme impeccable qui lui répugne, il suffoque et fixe désespérément la porte-fenêtre.

« Bienvenue à la Kommandantur, Karl. C’est fête aujourd’hui, n’est-ce pas ? Mais laissez-moi vous présenter Birgit, vous serez son cavalier »...

Birgit est une jeune femme robuste à la beauté nordique, en tous points conforme à l’idéologie partagée par les invités, ce qui ne manque pas de renforcer le désarroi du jeune homme. Mais son charme ne le laisse tout de même pas indifférent.

L’officier, sensiblement plus âgé que l’ensemble des convives, lui souffle en aparté : « Mon jeune ami, c’est à cette lettre que vous devez d’avoir quitté le front. »

En claquant des talons, il lui tend un pli officiel et ajoute avec un rictus de jubilation: « Notez l’efficacité de nos services ! Nous ne sommes que le 20 août et vous voici déjà parmi nous ! » 

Ordre de la S.S. aux derniers fils...les hommes de la S.S. n'ont pas pour habitude d'accepter le destin tel qu'il se présente... votre devoir... naissance d'enfants de bon sang... une descendance à votre famille...

La lettre de Himmler, datée du 15 août 1942, lui arrache un haut-le-cœur. Il lui faut se rendre à l’évidence, ces rumeurs auxquelles il n’accordait aucun crédit, n’ont rien de fantaisiste : les « Lebensborn », autrement dit ces vulgaires lupanars à usage de la jeunesse aryenne, existent bel et bien, et cette soirée en est la preuve éclatante. Surtout ne pas laisser paraître son écœurement !

L’officier ajoute : « Vous êtes-vous déjà rencontrés ? ». Il semble effectivement à Karl que l’élégance naturelle de la jeune femme, ses yeux profonds, son sourire même, ne lui sont pas inconnus. Par ce sourire, Birgit semble d’ailleurs le lui confirmer mais il apprécie son silence. Elle aurait pu prendre une mine faussement innocente. Il lui sait gré de n’en rien faire. C’est sûr, il a déjà, ailleurs ou en d’autres temps, été touché par cette qualité de présence, par cet air de gravité et d’exigence. Et cette perle qui prolonge si gracieusement son oreille gauche, lui en rappelle une autre. Mais où diable ont-ils bien pu se voir ? Fagoté de la sorte, il se sent dans l’incapacité d’affronter le regard de la jeune femme et sort précipitamment sur la terrasse en bredouillant un vague prétexte inaudible.

Au bord du malaise, il trouve dans l’air de la nuit un réconfort inespéré. La solitude et le clair de lune ont maintenant effacé sa gêne. Soucieux de ne rencontrer personne, il évite le sentier qui mène à la vacherie et dévale la prairie, entre deux parcelles de vignes, grisé à l’idée de retrouver la fraîcheur de ces grottes romantiques qu’il a le sentiment de connaître.

Baignés par les vapeurs qui montent du lac, les arbres du parc marchent comme des fantômes échevelés à sa rencontre : magnolias, peupliers, chênes rouges, érables du Caucase. Ils traversent la nuit, magnifiques. Un géant conduit cette étrange armée, un séquoia immense qui semble défier le temps. Une jalle, quelques marches, la passerelle qui enjambe le torrent... La brise a soufflé la plupart des lumignons placés sur le chemin pour la joie des hôtes de la Kommandantur. Karl avance à tâtons en fouillant l’obscurité. Voilà enfin la porte de roche qui donne accès au labyrinthe. Elle est béante. Un trou noir... Il en conçoit de l’inquiétude. Dans le lointain un chien hurle à la mort. Un rapide coup d’œil, aucune ombre derrière lui. Il se risque à l’intérieur.

Une main tendue vers la paroi, l’autre au-dessus de la tête, il glisse un pied après l’autre sur la terre battue. Il frissonne à l’idée de tomber nez à nez avec quelqu’un.

Après quelques rares minutes qui lui paraissent interminables, il pénètre enfin dans la grande salle ouverte sur le lac. La voûte renvoie une lumière laiteuse. Conduit par on ne sait quelle intuition, il caresse du bout des doigts la roche humide, comme s’il voulait la faire parler. Soudain sa main plonge dans une anfractuosité. D’où vient qu’on aspire à sonder ce qui échappe au regard ? Est-ce pure curiosité, goût du frisson ? Voilà qu’il enfonce le bras tout entier et retire de la cavité ce qui ressemble à une pelote de vieux tissu. Il retient son souffle, se persuade qu’il est seul au monde, se hasarde à nouveau : ses doigts sont arrêtés par une surface plate et dure. Il pense à du métal qui serait emmailloté. Dans un réflexe d’enfant coupable il jette un regard par-dessus l’épaule... et finit, le cœur battant, par extraire de la roche une cassette enveloppée dans des lambeaux de soie. Peut-être était-ce une écharpe...

Un halo de lumière vacillante l’attire dans la salle des aquariums. Un lampion a été placé là, sans doute pour accueillir un couple échappé de la fête. Il approche son trésor de la lumière. Le couvercle ne résiste pas et c’est une liasse de feuillets étrangement secs et ordonnés qu’il saisit d’une main hésitante. Il en fait glisser le ruban, submergé par l’émotion. La curiosité, le trouble, la joie, la peur, la suspicion... Le voilà agité de mouvements intérieurs aussi violents que contradictoires, peut-être communs à tous les inventeurs. Décembre 1871... Janvier, mars... juillet, 20 août 1872... Quelle coïncidence ! Les dates ne sauraient mentir : de la poésie et des lettres vieilles de soixante-dix ans jour pour jour, autant dire un siècle ! Il ne croit pas au hasard...  

L’écriture est arrondie et régulière, presque ingénue dans sa perfection :

Karl, mon cher aimé...

Il pense à un méchant rêve, est pris d’un rire nerveux. Mais c’est bien son nom, couché là sur le papier qu’il serre dans ses doigts tremblants :

Karl, mon cher aimé,

Cet hiver 1872 m’a blessée plus que les autres. Ses assauts n’étaient rien, mais votre éloignement m’a laissée sans défense. La guerre ne m’avait-elle pas déjà suffisamment éprouvée en me séparant de vous ? Dans quel pays lointain l’étude vous a-t-elle désormais conduit ? Elle m’est une rivale bien jalouse. Nuit et jour je vous ai espéré, et l’attente, à trop me décevoir, usa le peu de santé que vous m’aviez connu. Aussi Père m’entoure-t-il aujourd’hui plus encore de ses tendres sollicitudes. Toutefois chacune d’elles m’est une torture quand elle vient rappeler votre cruelle absence. J’avais juré, vous en souvient-il, ne devoir mon bonheur à nul autre que vous... Et voilà qu’ayant gravé mon serment dans l’écorce d’un chêne, j’en resterai captive tant qu’il sera debout...

Aucune de ces lettres n’a été envoyée. De là à penser qu’elles lui sont destinées, à lui, Karl... Le temps lui donne le vertige. Qu’importe ! C’est sûr, la vie commence aujourd’hui. Il n’aura plus à endosser les rêves tristes des autres. Faudrait-il fuir un destin d’exception ?

Mon aimé, Les jours passent, mornes et longs, dans ce château désert. Par bonheur, vos passions sont devenues les miennes, vos poètes m’ont pris le sommeil et vos peintres aussi. Je brûle à chaque instant en évoquant votre précieux Vermeer dont les pigments vous sont chers et l’art si familier. Vous le disiez incompris, méconnu, oublié. C’est en cela qu’il m’est proche, et ce nom de Vermeer ressemble tant au mien... Aussi Père a-t-il désiré, dans le souci de me plaire, que je pose en « Jeune Fille à la Perle ». N’était-ce pas votre toile favorite ? Le copiste était habile, la manière est fidèle. Je vais, depuis ce jour, dans le parc, vêtue comme elle, une écharpe bleue me serrant les cheveux, dans l’espoir qu’un jour vous la reconnaissiez et qu’en l’aimant, vous aimiez un peu votre Eugénie Vanmeer.

Il faut à Karl un douloureux effort pour garder un reste de raison. Mais la folie, ne serait-ce pas de laisser fuir ce qui s’offre à lui ?

C’est sûr, Eugénie est vivante, elle est là, elle lui parle ! Il prend sur lui et, la gorge nouée, murmure son nom comme une fatalité : Eugénie... Puis, soucieux d’abolir le temps, lance d’une voix ferme, pour être entendu : Eugénie ! Comme une certitude...

Un courant d’air lui glace la nuque. Il lui semble qu’une ombre a glissé sur la paroi. En pleine confusion il cherche la sortie, se cogne à maintes reprises… En avoir le cœur net ! Il fait quelques pas dehors... Une intuition soudaine... Il se retourne brusquement. Trop tard ! La porte de pierre s’est refermée sans bruit. Serait-ce elle ? Pourquoi le tenir à l’écart ? Qui d’autre aurait pu l’observer ? Veut-on les séparer ? Est-ce un proche ? Il perd pied, enrage à l’idée qu’on mette la main sur le journal intime, sur son secret, sur leur intimité en somme. Il se précipite vers l’autre accès, caché dans le lit du torrent. L’air est très humide. Il fait presque froid. Il frissonne. Mais cette porte est fermée, elle aussi. Le voilà, privé de son trésor, qui attend dans la nuit, impuissant, jaloux... Trouver une issue. Il pense à entrer dans la grotte par le lac, à la nage, mais quel accueil recevra-t-il ? L’eau noire lui fait peur. Il se sent vulnérable, se ravise, méfiant... A qui a-t-il affaire ? La période est troublée... Il s’embusque à proximité du ponton, il ne sait combien de temps.

Un oiseau a chanté. Le parc frémit. Les premières lueurs de l’aube ont tiré Karl de sa torpeur. De sa cachette, il n’a pas quitté la grotte des yeux. Aucun mouvement n’aurait dû lui échapper, à moins que la brume... Il se demande s’il n’a pas rêvé, pense à retourner à la porte de pierre, puis renonce. C’est alors que se produit l’inespéré : une forme blanche... Il peste contre ces vapeurs qui montent et l’empêchent de voir ce qui glisse sur le lac, en silence. Il est pétrifié. Une voix, une voix de femme s’élève, au timbre clair et envoûtant... Mais d’où connaît-il cette voix ?

Ils vont, intemporels,                                              Aux ruines éternelles,

Dans les jardins amers :                                        Leur amour est gravé                          

De la grotte aux baisers                                         Au marbre de l’hiver.                

Il pense que sa raison chavire : les vers sont d’Eugénie ! Il en a tenu les feuillets dans sa main, vient de les lire de ses propres yeux. Serait-ce sa voix ? Il aime ce léger accent, qui souffle un parfum de brise marine, de polder et de roseau. Il le connaît, lui semble-t-il, de l’intérieur. Folie ou sortilège ? La tendresse le saisit comme un frisson. Mais le courant pousse doucement la barque vers la rive d’en face : on la dirait drapée dans un linge noir.

Le temps est suspendu :                                        Les beaux jours ne sont plus.          

Si l’espoir brûle encore,                                         Un cauchemar étrange

Souple turban de soie                                             Qui suscite l’effroi

Sur les frondes orange,                                           Dans le parc qu’on dit mort.   

L’eau porte la voix de la jeune femme jusqu’à lui. Il n’ose pas bouger, voudrait arrêter le temps... Profitant d’un silence, il se risque à poursuivre, de mémoire, inquiet de son audace : 

Une plainte de femme                                             Elle épanche son âme :                                                                   

Etendue sous la voûte,                                           Où sont nos heures, hélas ?                                    

Brise silence et glace.                                             Et la grotte l’écoute.                                          

Elle reprend, nullement étonnée de sa présence :

Les ifs, dehors, l’effraient                                    Mélancolique engeance

Qui l’invitent à la danse,                                       Et triste mélodie…

Ou sont-ce des cyprès ?

La barque a maintenant passé le belvédère qui domine le lac comme la proue d’un vaisseau fantastique. Elle touche bientôt le bord. La lumière suffirait pour qu’il distingue ses traits, mais la jeune femme n’offre à aucun moment son visage de face. Leste, elle saute soudain sur la rive, près du séquoia, pousse la barque au large et, se tournant vers lui un bref instant dans une attitude de défi, fait tournoyer l’écharpe qui lui serrait le front. Son rire tinte dans le matin.

Karl pense qu’il doit agir au risque de voir se rompre le charme. Il faut contourner les grottes. Elle s’enfuit et dispose d’une bonne avance. Il court à perdre haleine, tendu vers il ne sait quelle issue, saute la jalle et manque de perdre l’équilibre. Elle remonte à toutes jambes la prairie qui fait face au château, sans même emprunter le sentier. Il coupe à travers les vignes, pestant d’avoir fait le mauvais choix. Mais voici le chemin qui monte de la vacherie : la course se fait plus aisée. Il juge qu’il a gagné du terrain, peine à contrôler sa respiration. La jeune femme semble voler sur les prés. Agité par l’incertitude, il fixe la chevelure blonde, redoute le moment où il va l’atteindre. Elle gagne le flanc est du château. S’il coupe par le grand salon, il peut la surprendre. Mais les baies sont fermées. Il ne pense plus à rien. Il la suit, s’engage derrière elle dans la salle à manger, heurte une chaise. Les portes du fumoir et des deux salons claquent devant lui. Les pièces sont désertes et bien ordonnées. Il entend, dans le hall, craquer les marches du grand escalier. Il est hors d’haleine quand il atteint l’étage. Mais elle a déjà gagné les combles. Il entend d’ailleurs une porte se fermer doucement... Il s’immobilise, retient son souffle pour épier un bruit, un signe... Rien qu’un ronflement et le gémissement d’une femme qui s’étire. Un coq leur répond. Toutes les portes se ressemblent. Il faut renoncer. A cette heure tout l’étage dort encore...

Il faut de longues minutes à Karl pour reprendre haleine, allongé sur son lit. La tête lui tourne un peu quand la cloche appelle les étudiants à rejoindre leurs salles de cours. Il a dû s’assoupir. Est-ce le manque de sommeil ? Il peine à rassembler ses idées en descendant d’un pas lourd le grand escalier. La marche jusqu’aux écuries, qui abritent les salles de conférence, n’y change rien. Il se sent à l’étroit dans ses vêtements de la veille. Ses camarades l’ont devancé. Il s’assied à la première place laissée libre, sans prêter attention à quiconque.

Le professeur de littérature commente les travaux des étudiants... A force de volonté, Karl parvient à renouer avec la réalité du moment. C’est d’ailleurs à lui que s’adresse maintenant l’enseignant : Karl Gisder ! Une monographie sur « L’amour et le temps suspendu chez les poètes romantiques de la première génération »... Dans l’ensemble votre travail est remarquable ! Vous êtes bien entré dans les profondeurs de la sensibilité romantique. L’écriture est sobre et claire... Ah, j’oubliais : j’ai soumis vos développements psychanalytiques à l’expertise d’un confrère, il m’a paru très convaincu. Tenez, vous lirez sa prose !

Il lui souffle en aparté :

- Mon jeune ami, c’est à cette lettre que vous devez d’avoir échappé à mes foudres ! 

Et, en claquant des talons, il lui tend l’enveloppe avec un sourire complice...

Tout a un air de déjà vu, de déjà vécu.

Se tournant ensuite vers la voisine de Karl :  

- Je vous félicite, Mademoiselle : votre recherche sur « Les sources poétiques de l’idéologie nazie » est très documentée. J’ai particulièrement apprécié votre chapitre intitulé « De la poésie ésotérique aux Lebensborn, fondements d’une polémique. »

Karl, qui s’était plongé dans la relecture de son devoir, sursaute à ces mots et se tourne brusquement vers la jeune femme. « Lebensborn... » Est-ce le hasard ? Il est troublé aussi par la perle qui brille à son oreille.

Quant à elle, plus attentive à l’effet qu’elle produit qu’aux commentaires du professeur, elle semble attendre Karl sur la rive du réel : elle a dans les yeux cet éclat particulier de la femme impatiente qui guette, pressée au pied de la passerelle, le visage de celui qui piétine encore sur la coursive.

Dans l’ignorance de ce qui se joue, le professeur tente, perplexe, de reprendre en main la situation : « Vous vous connaissez, n’est-ce pas ? »

Karl marmonne quelques mots à peine audibles.

L’homme s’adresse alors au reste de l’auditoire en désignant sa voisine :

- Il vous faut savoir, jeunes gens, qu’il s’en est fallu de peu que vous ne soyez, aujourd’hui dans ce château, les hôtes de cette demoiselle...

Et sentant la curiosité de son public, il poursuit :

- Ne souhaitant commettre aucune indiscrétion, je vous invite à l’interroger vous-mêmes sur l’histoire de sa famille. Mais pour l’heure, revenons à notre sujet ! Donc, un excellent travail, Mademoiselle Olson…

- Comme vous le savez, Monsieur, mon vrai nom est Olson-Vanmeer. De lointains parents, non loin d’ici, portent, eux, le seul nom d’Olson…

- Eh bien, Mademoiselle...Birgit Olson-Vanmeer, pour être précis, laissez-moi louer une fois de plus votre excellent travail !

Alors seulement, Karl croise son regard et la reconnaît. Ce nom, cette écharpe, cet accent, ces yeux, et surtout ce sourire... La sidération le cloue littéralement sur sa chaise. N’était le rouge qui lui monte aux joues, son visage semblerait totalement figé par la surprise : il ne peut articuler le moindre mot. C’est qu’un siècle et demi d’histoire et de passion se sont écoulés en une fraction de seconde, l’entraînant mentalement dans une spirale presque douloureuse. Il n’aime pas ces vertiges dont il n’a pas la maîtrise.

Ils passeront les trois heures qui suivent, une éternité, à se regarder à la dérobée.

Karl flotte dans une demi-conscience : il ne sait s’il a, la nuit passée, rêvé de la réalité, ou s’il réalise présentement son rêve.

La fin du cours n’a pas plutôt sonné qu’il invite Birgit à le suivre à la grotte. Elle affirme qu’elle ne comprend pas un traître mot de ses explications, mais il veut y retourner, dit-il, « pour en avoir le cœur net ».

En dévalant la pente, elle serre la main de Karl et le retient légèrement. Les lieux se présentent comme ils ont toujours été. La porte de pierre est verrouillée comme d’habitude. Mais le jeune homme n’en ressent aucun désappointement ; à sa grande surprise il n’éprouve plus aucune fébrilité. Empruntant la barque des jardiniers, fraîchement goudronnée de noir, tous deux se laissent alors dériver sur le lac.

Quand il lui fait le récit détaillé de son aventure nocturne, elle manifeste plus d’intérêt que d’étonnement... Elle lui raconte l’histoire tumultueuse du château familial au gré des courants et dérives de l’Histoire, ses fastes et ses misères, ses secrets, les souffrances cachées de ses hôtes, leurs splendeurs et leurs naufrages. Elle lui décrit les fêtes somptueuses et les fantaisies romantiques de son lointain aïeul, telles que cette « grotte de l’aquarium » qu’il a imaginée pour le bonheur d’une fille encline à la mélancolie…

Décidément il aime son accent de Pays Bas, qui chante la liberté comme une brise du nord. Leur rencontre est survenue à temps. Il comprend qu’il est vain de retourner à l’intérieur de la grotte. D’ailleurs Birgit n’y tient pas. Non, il n’a rien à attendre du « temps aboli », ni du « temps suspendu », ces chimères qui jusqu’à maintenant constituaient l’essentiel de ses préoccupations d’étudiant zélé. C’est bien aux jours « révolus » qu’il doit ce bonheur présent : cette main de Birgit abandonnée à la sienne illustre assez bien les mérites du temps qui passe et ouvre ainsi à la nouveauté des choses. Tout à sa liberté neuve qu’il contemple comme une perle au creux des mains, il se récite le bonheur à mi-voix : « Toutes choses sont nouvelles à chaque instant... Toutes choses... » Puis, pour tourner définitivement le dos aux illusions anciennes, comme s’il jetait des cendres au vent du lac, il lance une dernière fois ces vers de Lamartine :

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !          

Jean Dufour.                                                                                        

 

 

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