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Valentin.

Valentin, est triste aujourd'hui. Pas de rentrée scolaire cette année, son père a décidé de le retirer des bancs de l'école. Il y a tellement à faire à la ferme et 14 ans est un âge suffisant pour avoir appris ce qu'un garçon vacher doit savoir. C’est à Blanquefort, à côté du château Dulamon que son père a acheté la propriété de ce banquier bordelais notoire, que la mégalomanie a mené à la ruine. Il faut donc rassembler utilement tous les bras nécessaires à nourrir les nombreuses bouches familiales. En tant qu’aîné d'une fratrie de cinq enfants, l’adolescent doit s’occuper des bêtes dès six heures du matin jusqu’à la nuit tombante. Le travail est harassant, heureusement il le connaît parfaitement. Pour que chacune de ses laitières soient bien traites, il fait en sorte que cette opération leur soit agréable. Assis sur une sellette à un pied, fixée autour de ses hanches au moyen d'une lanière en cuir, il se place du côté droit de la vache. La tête collée contre le flanc de l’animal il serre le seau entre ses jambes, ses mains récoltent avec justesse et tendresse l’ensemble du lait qui peut s’offrir à lui. Toutes ses tâches terminées c’est autour de la vacherie qu’il passe ses journées à surveiller ses bêtes.

Rêvant de voyages, il scrute parfois l’horizon, s’imagine qu’il s’évade au delà de la forêt qui encercle le château. Ce matin là, allongé dans l’herbe, il profite de ce moment de détente pour s’adonner à sa matière préférée : le calcul mental : dix vaches, quatre pis chacune cela représente combien se demande-t-il ? « quarante ! » murmure une voix ! « Oui, c'est cela » répond-il, « quarante ».

« Vingt litres de lait par vache, deux fois par jour cela nous fait donc ... » Ce n'est pas parce qu'il a arrêté l'école qu'il ne doit plus compter... De nouveau il entend dans le vent « 400 litres ! » Valentin se lève, se retourne cherchant le fortiche en math, ne voit personne. Il n'a pas reconnu la voix cependant elle lui semble familière. « Donc, deux cents litres deux fois par jour, c’est donc quatre cents litres, contenus dans vingt bidons de lait... Hum. »

« Ne cherche pas, il y a vingt litres de lait par bidon », ose encore une fois exprimer la voix. « Mais laisse moi trouver la réponse tout seul » s'exclame alors le jeune exaspéré. Il relève la tête, pivote ; personne ! « Pas de panique mon ami c’est moi, Ninette, ta vache préférée. »

Le garçon est subjugué, interdit, se secoue, recouvre ses esprits en un instant et lance : « Tu ne peux pas parler, tu es une vache. Les vaches meuglent, broutent, ruminent, bousent donnent du lait, point final ! » « Pourtant tu dois m’écouter car cette nuit, une messagère viendra à toi et te fera découvrir la porte secrète. Tu as été choisi. Prépare quelques vêtements chauds, une lampe torche, une couverture, une gourde d’eau et laisse-toi guider. »

Le son de la cloche annonciatrice du dîner ramène brusquement Valentin à la réalité. Mécaniquement, il rentre le troupeau et sans se poser de question rejoint la maison. Il partage le souper avec sa famille et épuisé va dans sa chambre. Ne sachant que penser, il rassemble quand même son nécessaire dans un sac à dos, son envie de voyage est puissante...

À peine endormi, le garçonnet est doucement réveillé par l’ululement de la Dame blanche posée sur le rebord de la fenêtre. Il comprend qu’il s’agit de la messagère, et la suit en silence confiant. L’oiseau de nuit l’emmène au fond de la propriété où lui apparaît une porte dérobée jusque là insoupçonnée.

L’adolescent ouvre la porte d'un geste affirmé. L'âme exploratrice, il avance sereinement en suivant émerveillé l'arc-en-ciel lumineux qui précède ses pas. Malgré la nuit, le paysage se dessine clairement devant ses yeux. En contrebas de l'allée, il entend les chutes d'eau d'une cascade. L'arc-en-ciel semble comprendre que le visiteur souhaite s'y rendre et le dirige jusqu'aux canyons. Dans ce méandre de sentiers enchevêtrés aux serpents d'eau tumultueuse, Valentin ressent une force soudaine lui traverser le corps. Son esprit devient aussi limpide et vif que ces gouttes d'eau venant rebondir contre les vieux rochers insensibles. La Nature est en colère, elle lui envoie des messages codés. Oui mais lesquels ? L'arc-en-ciel se remet en route, l'aventurier emboîte le pas jusqu'à une nouvelle porte dissimulée dans la masse d'une paroi rocheuse dévoilant une galerie souterraine qu’il traverse à tâtons dans la pénombre. Il est étonné d’être nullement effrayé, au contraire, la curiosité l’émoustille tant qu’il en oublie de sortir sa lampe torche de son sac à dos. Peu importe, déjà une lueur apparaît. « Valentin ? » Le garçon sursaute.

L’écho de la voix surgit de partout et de nulle part, rebondit sur toutes les parois.

« Avance, avance encore…dit-elle ! » Il fait quelques pas, enjambe un nénuphar géant ciselé dans la pierre blanche, se retrouve devant une pièce d’eau, entourée de galeries qui s’enfoncent dans la roche.

À chaque extrémité, des statues de pierre noire sont plantées, fières et immobiles, représentant les différentes races de l’espèce humaine : européenne, africaine, amérindienne, asiatique, indienne : « Bonjour Valentin » lance la statue de type européen. « Nous t’attendions. Bienvenue dans le parc de Majolan. Nous représentons les peuples que tu devras rencontrer dans ton monde afin de faire passer notre message. » « Je ne comprends pas, quel message ? », répond le visiteur. « Tu comprendras lorsque tu auras trouvé le Maître des lieux. Il te révèlera le mal qui nous ronge. Vous autres, pauvres humains imbéciles, êtes aveuglés par le désir du toujours plus, sans vous soucier ni du lendemain ni de vos prochains. Votre égoïsme vous perdra, mais nous comptons sur toi pour tenter de raisonner l’humanité. Regarde, il fait nuit et pourtant tu y vois comme en plein jour. Clairvoyant tu deviendras totalement à l’issue de ton séjour ici. Continue à explorer Majolan, il te réserve bien des surprises, prends tout ce qu’on t’offrira, c’est Elle qui te le donne. » « Elle ? » « Oui, Elle, ne la ressens-tu pas déjà ? Elle t’a donné la vie et l’ensemble de ce qui t’entoure, respecte-la mon garçon, aime-la et ta force grandira. » Les lèvres de la statue se scellent au moment où l’arc-en-ciel se remet à clignoter. Il est temps de quitter la grotte.

En franchissant un pont, le bambin est irrésistiblement attiré par quatre mains de bronze agrippées solidement aux garde-fous en faux bois. Quelle étrange mise en scène ! Il les scrute minutieusement, attendant qu’elles lui parlent à leur tour, elles paraissent si réelles. Sa caresse déclenche le déploiement mécanique de l’index pointant le dessus de l’épaule du garçon. Il lève les yeux, et découvre un parfait inconnu dressé devant lui. Individu de grande taille, mince, les pupilles très noires, habillé avec l’élégance un peu rude d’un officier militaire. Il a la peau sombre, un sourire caustique flotte en permanence autour de ses lèvres minces. Serait-ce le Maître des lieux ? Avant d’avoir réalisé ce qui se joue, le gamin se retrouve empoigné. L’inconnu le pousse sans brutalité. Tous deux sont aussitôt installés prés du marais au milieu d’une terrasse de pierre décorée de fleurs de mosaïque, Seulement séparés par une petite table en osier : thé, gâteaux à la cannelle, pâtisseries aux amandes, grenades coupées en deux. « Tu dois continuer à prendre des forces, alors mange » conseille l’homme mystérieux.

Le jeune apprécie le goûter offert, tout en écoutant le chevalier lui narrer l’histoire d’une tribu de guerriers invincibles qui régnaient en maîtres absolus sur leur territoire. Rien ni personne ne leur résistait. Seule la foudre eut raison de leur barbarie lorsqu’elle les frappa. Le feu se propagea sur toutes les forêts environnantes provoquant un incendie ravageur pendant des jours et des nuits. L’extermination des arbres a déclenché l’assèchement du climat. En temps normal, ils transpirent sous l'effet de la chaleur et contribuent ainsi à maintenir une certaine humidité ambiante. En son absence, la nature n’a pu reprendre ses droits. Ce lieu est désormais désertique. « Source de vie et d’énergie en tant que soleil le feu peu détruire à jamais, souviens-t’en » conclut l’officier. « Je sais qui tu cherches, ce n’est pas moi, pour le rejoindre, tu dois encore atteindre la passerelle et prendre la barque ». L’homme tend quelques fruits à mettre dans son sac. Rapidement, le jeune gambade à nouveau sur l’arc en ciel et voit le canot. Il n’hésite pas à embarquer et goûte à la sensation de glisse au fil de l’eau, sent le vent léger frôler son visage, admire la beauté du paysage du lac où libellules bleues, araignées d’eau, moustiques cohabitent en parfaite harmonie.

Valentin, distingue à une cinquantaine de mètres une forme sombre de l’autre côté du lac. La barque s'en approche doucement. Seuls les clapotements de l'eau se font entendre. Décidément, ce voyage enchanteur l'entraîne de révélation en révélation. Les berges d'une petite île se dessinent progressivement. Un cri étrange rompt alors le silence, il ressemble à s’y méprendre à un miaulement de chat ou encore à un cri humain. Un oiseau bleu de près d'un mètre de long fait alors son apparition sur le bord de la rive. Tel un roi, il porte une couronne huppée. Sa traîne possède de longues barbes vert métallique avec des reflets bleus. En une volte-face gracieuse, l’animal y détache délicatement sa plus belle plume avec son bec et la dépose sur l’eau. Un cadeau royal que le garçon s’empresse de ranger dans son sac avec beaucoup d’émotion. Un autre paon surgit, son plumage est moins éclatant ; il s'agit d'une femelle. Le paon déploie ses atouts séducteurs. Le spectacle est grandiose. L’effet produit par les multiples ocelles qui ornent ses plumes est semblable à un rideau d’yeux étincelants. L’oiseau se retourne, fait face à sa conquête, joue avec la lumière du soleil sur ses couleurs chatoyantes ! Valentin s'efface discrètement laissant ces êtres capables de magie corporelle poursuivre leur parade nuptiale. De retour sur le rivage, il saute à pieds joints sur l’arc-en-ciel qui fait de nouveau irruption. Content d’être guidé par cette lumière sereine, il arrive dans une clairière tapissée d’une herbe tendrement généreuse. Naturellement, il s’y assoie confortablement, tel un spectateur qui attend le lever de rideau. Le show ne tarde pas, quatre abeilles danseuses entrent immédiatement en scène. La première, vêtue d’un voile jaune vif danse la récolte du pollen, elle y décrit un cercle. La deuxième, dans sa magnifique robe noire, s’élance comme le vent qui souffle dans une danse frétillante. Les deux autres enchaînent une chorégraphie en forme de huit qui symbolise la rencontre des fleurs. En un court instant, la clairière est envahie par une myriade d’apidés venue de tous les coins du parc pour danser, virevolter, bourdonner et transmettre à leur admirateur la faculté de décoder leur langage prodigieux. Valentin capte sans difficulté le message des ouvrières, encore une richesse de la nature qu’il faut protéger. Il prend conscience que le monde des insectes est lui aussi en danger. Si les abeilles venaient à disparaître, l’homme devra alors répandre le pollen manuellement. En une journée, une ruche ensemence un million de plantes, l’homme parviendra-t-il à donner le pollen nécessaire à la reproduction de quelques pommiers dans le même laps de temps ? Un groupe de danseuses se détache de l’essaim et apporte au jeune homme quelques rayons de cire remplis de miel purificateur. Le gamin met son cadeau respectueusement dans son sac à dos et honore les demoiselles de sa plus belle révérence. La colonie s’envole précipitamment à l’apparition du spectre irisé de l’arc-en-ciel. Le temps passe et Valentin n’a toujours pas trouvé le Maître des lieux.

Il pénètre alors dans la forêt, va de découvertes en découvertes, magnolia grandi flora, chênes des marais, orties, violettes, aulnes, bambous, toute cette flore s’anime à son passage, elle le salue. Fabuleuse par sa simplicité, sa facilité de vivre, mais surtout par sa sincérité, elle ne trompe jamais, tout est là, rien n’est caché, il suffit simplement d’ouvrir les yeux, de sentir, de ressentir, de voir, de toucher, de complètement se laisser aller, et d’imaginer. Le garçon s'imprègne une nouvelle fois de cette force croissante.

Il sent que sa visite va bientôt prendre fin, il le sait, la magie continue d’opérer, le but est imminent. Le bois s’éclaircit, le soleil dévoile peu à peu une forme imposante de magnificence. Il est là devant lui tel un Empereur dominant le monde. Valentin s’approche délicatement émerveillé devant cette force de la nature, il caresse l'écorce de l’arbre, rugueuse et douce à la fois, hume son odeur résineuse. Soudain, les branches se mettent à onduler, les feuilles frissonnent, une voix solennelle venant de l’intérieur l’interpelle !

« Enfin tu m’as trouvé ! Je t’attendais mon garçon ! Notre univers n’est-il pas fabuleux ? Mais ce n’est pas la réalité du monde. Viens ! Entre dans mes entrailles ! Je vais te raconter le vrai monde… »

Le tronc se fend permettant à l’adolescent de se faufiler au cœur du séquoia où il aperçoit un livre posé sur une souche. Il s’agenouille, le regard rivé sur cet étrange manuel qui semble impatient de lui livrer ses secrets. Tout à coup, le livre s’anime, les pages se mettent à tourner. Le monde et le temps défilent à une vitesse vertigineuse. Image de notre planète bleue à sa création, puis sa métamorphose au fil du temps. Images après images, Le garçon découvre le monde qui l’entoure, les 7 continents… les 7 océans... Une Afrique désertique, démunie où toute une population s’affame… Une forêt amazonienne, le poumon de la terre, que l’on défriche à tout-va et qui devient un nouveau Sahel. Les feuilles tournent les unes après les autres, les images défilent, L’Asie à peine visible sous sa brume jaunâtre d’une pollution menaçante, et ses millions d’êtres humains portant le masque pour se préserver des gaz rejetés par les grandes industries. Les photographies se succèdent. L’Europe, l’Amérique du Nord et son gaspillage à outrance. Eau, nourriture, déchets de toutes sortes. « Tourne les pages, n’aie pas peur de connaître la vérité » continue l’arbre avec une voix grave. 

Les images des océans s’enchaînent et pointent du doigt le réchauffement climatique avec pour témoins l’Arctique dont la banquise se réduit de jours en jours, l’Antarctique dont la nourriture se raréfie et ne permet plus aux baleines de se nourrir. Images de mers et d’océans appauvris par les pollutions et disparitions de moult espèces qu’ils abritent… « Médite sur ton périple » continue l’imposant spécimen. Sa voix est chargée d’émotion, il transpire, ses feuilles frissonnent à nouveau … « Quelle fantastique aventure qui laisse place à une si triste réalité ! … mais tout n’est pas perdu, n’est-ce-pas ? »

Le livre se referme, une page s’en échappe et s’envole par la fente de l’arbre restée ouverte. Valentin bondit à l’extérieur, la rattrape et la serre fermement contre son cœur haletant. « Pourquoi ? » hurle-t-il au Maître des lieux devenu silencieux. Il n’obtiendra aucune réponse, il n’en a pas besoin, la vérité est en lui prête à surgir. L’heure du bilan a sonné pour le jeune messager qui peine à rassembler toutes les informations qu’il vient d’intégrer, ces dernières heures.

L’arc-en-ciel clignote, s’impatiente, il faut repartir maintenant. Le visiteur se remet donc en route, tête baissée, songeur, partagé entre la joie que lui a procuré ce périple riche en découvertes initiatiques, des instants de pur bonheur. Qui pourrait s’imaginer un jour parler à une vache, entendre le son de la voix d’une statue, comprendre clairement le langage des abeilles, marcher sur un étrange arc-en-ciel télépathe…? Partagé entre l’inquiétude du devenir de la terre et du monde vivant. L’ultime porte est devant lui. Valentin contemple une dernière fois le parc animé par le souffle d’une brise ensoleillée. Il entend le cri du paon, les feuilles des arbres tourbillonnent gaiement, la cime gigantesque du séquoia s’incline comme pour lui dire adieu.

Le réveil sonne, déjà 5 h 30 ! Qu’il est dur ce matin, pour notre héros d’émerger de ce profond sommeil ! L’odeur du café émanant de la cuisine motive le vacher à se lever. C’est en voyant son sac à dos au pied de son lit qu’il réalise la particularité de sa nuit. Il s’empresse de l’ouvrir, ils sont bien là ! Ce n’était donc pas un délire onirique. La plume mordorée du paon, le miel, la page du livre sur laquelle il peut lire : Tous les êtres vivants, les plantes, l’eau, les animaux… sont intimement liés et forment un tout indissociable. Chaque être vivant n’existe qu’à travers le maintien de cette relation. Brise cet équilibre et ce monde disparaîtra. »

Valentin regarde sa plume source d’inspiration, la trempe dans le miel source d’énergie et sait déjà comment s’y prendre pour sensibiliser ses semblables à préserver Dame Nature. Il sera écrivain.

Véronique Boulch, Valérie Perrocheau et Nicole Teyssier.  

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