Accueil
Le Canton
Blanquefort
Eysines
Parempuyre
Le Pian-Médoc
Ludon-Médoc
Macau
Saint-Médard-en-Jalles
Le Haillan
Le Taillan-Médoc
Saint-Aubin-de-Médoc
Bruges
-------------------------------
-------------------------------
Mode d'emploi
-------------------------------

Lettre d'information




Joomla : Porte du Médoc

Rechercher sur le site

Les lettres de Jean Blanchereau, poilu de la Première Guerre mondiale.

Jean Blanchereau est né le 25 février 1879 à Martignas, dans la forêt des Landes girondines. Issu d’une famille modeste, il a quitté l’école très tôt pour travailler comme charretier. Il assurait le transport du bois vers le port de Bordeaux.

Lors du tirage au sort de sa classe, il est retenu pour effectuer son service militaire et est envoyé à Tunis au 4ème Régiment de Zouaves. Après le décès de son père, il est libéré par anticipation avec le grade de caporal en juillet 1902 et revient à Martignas. En 1908, il épouse Catherine Seguin à Saint-Médard-en-Jalles.

blanchereau

La guerre approche. En mai 1914, il est convoqué pour accomplir une période d’exercices. À la déclaration de guerre, il est mobilisé et incorporé le 14 août 1914 au 140ème Régiment d’Infanterie territoriale qui, compte tenu de l’âge des recrues, est employé sur les arrières. Il est rapidement promu sergent. En 1916, il est affecté au 249ème Régiment d’Infanterie et est employé sur la ligne de front. Il termine la guerre au 18ème Escadron du Train. Il ne sera libéré qu’en février 1919. Relativement âgé, il a servi dans des régiments territoriaux ou de réserve et n’a fait que quelques séjours en première ligne.

Ses lettres quotidiennes nous apportent de précieuses informations sur la vie au front, elles constituent un véritable reportage.

Lettre de sa femme Amélie du 24 janvier 1915 : « Je ne sais pas pourquoi, cette semaine, il m'était dur de t'annoncer une triste nouvelle que nous avons reçu le 16. C'est la mort de Louis Lacaussade. Je t'avais bien dit, il y a de cela trois mois, qu'il avait été blessé en Belgique d'un éclat d'obus dans un côté, ensuite, il avait évacué à son dépôt de Rochefort, il venait tous les dimanches à Bordeaux, il avait passé des visites pour repartir, mais on ne le trouvait pas assez guéri. Le dimanche 10 janvier, il n'est pas venu chez lui, les jours suivants, ses parents n'ont pas eu de lettres de lui, ils commençaient à s'inquiéter quand, le 14 au soir, ils ont reçu une dépêche [disant] qu'il était dangereusement malade. Le père est parti par le premier train, mais, quand il est arrivé là-bas, il était mort. Sa femme, sa mère et sa belle-mère y sont allées, on l'a fait porter à Blanquefort, la cérémonie se faisait dimanche dernier dans l'église de Blanquefort. »

Les réfugiés. Le 2 mai 1915, Mardyck (Nord).

« D’abord, sur la route, tu vois arriver une ou deux fillettes de 13 à 14 ans. Chacune porte un paquet au bras et, sans doute effet de la jeunesse, on dirait qu’elles sont contentes de se voir sur les longues routes. Puis, arrivent après quelques jeunes filles plus âgées, de 18 à 20 ans portant une hotte, un panier sur le dos avec des bretelles. Dans ce panier, quelques provisions, quelques linges utiles pour les femmes et les enfants. Puis, toujours au même groupe mais quelques pas en arrière, quelques hommes de plus de 50 ans, marchant avec des cannes, poussant une voiture chargée, une de ces voitures d’enfants mais toutes ne portent pas des enfants, il y en a qui ont des ustensiles de cuisine. Ceux-là ne sont pas gais, je t’assure. Ils savent ce qu’il coûte de quitter une ville qui jusque-là les a fait vivre.

Les plus fortunés ont encore pu trouver quelques voitures attelées de mauvais chevaux qui ont peine à trotter. Puis, ce sont des rangées de charrettes chargées de paniers, de paquets, de vivres et de personnes. Dans la ferme où nous sommes, il est arrivé 8 vaches avec trois femmes (la mère et deux jeunes filles). Aujourd’hui, elles sont reparties chercher d’autres bestiaux et elles ne sont pas encore arrivées… Les blessés des hôpitaux sont évacués en autos. »

Les convois de blessés. Houvin dans le Pas-de-Calais (commune de Hautecloque), le 18 juin 1915.

« Et il passe aussi beaucoup de blessés. Je vous ai déjà dit ces tableaux et ce sont toujours les mêmes. Bras cassés ou broyés, de même que les jambes, perte d’un œil et même parfois des deux, mâchoires brisées et le tout enveloppé de charges d’ouate qui quoique bien épaisse est tout de même rougie par la perte de sang. Et cela avec des figures tirées par la souffrance, des yeux hagards et hébétés, voilà le résultat des balles et des obus. Et il faut vous dire que ce sont les petits blessés, car les autres, nous ne les voyons pas. Ils sont dans des hôpitaux de campagne ou passent fermés et la nuit. Un train s’est arrêté hier et les pauvres blessés ont eu tout ce que nous pouvions leur donner. Ceux qui fumaient leur faisaient des cigarettes, on leur faisait boire du café chaud, on leur donnait du pain tout coupé à morceaux avec du chocolat, enfin tout ce qu’on pouvait »…

Il est affecté au déchargement des trains à l’arrière du front. Il est à Petit.

Patrouille entre les lignes. Le 21 juin 1916. Tranchées de l’Argonne.

« J’ai passé jusqu’à minuit à faire un service fou. Une patrouille à travers les fils de fer barbelés et cela à 30, 40 et 50 mètres des sentinelles ennemies. Heureusement, je crois qu’ils sont comme nous, qu’ils n’ont pas le caractère très querelleur. Ma patrouille avait à parcourir un terrain assez et même très difficile. Les obus ont brisé les fils de fer et les arbres. Alors, les fils de fer pointus pendent aux branches ou traînent par terre. Se sortir de là sans égratignure et sans bruit n’est pas facile. Aussi, les molletières, les pantalons et la peau portent des traces de ces ronces artificielles. Pour faire la patrouille nous étions aussi légers que possible. Pas de ceinturon, pas de baïonnette, cela fait du bruit. Le fusil, 8 cartouches dedans et chacun 3 grenades, et ainsi nous ne sommes gênés en rien. Nous sommes allés jusqu’à une nouvelle tranchée boche, ou plutôt un nouveau boyau ; nous avons entendu qu’ils y travaillaient et nous sommes revenus. Tout cela en marchant presque sur les genoux. Toutes les fois qu’une fusée partait, il fallait se mettre couché et ne pas bouger. Plusieurs balles passent en sifflant sur nos têtes et, sitôt que la fusée est éteinte, on repart tout doucement comme des serpents. Les rats, en se sauvant, font bien plus de bruit que nous. Nous sommes rentrés à minuit juste. Au moment même où nous sautions le parapet de la tranchée pour revenir chez nous, 2 fusées ont été lancées et ont éclairé d’une façon inquiétante pour nous. Figurez-vous si nous avons enjambé vite car nous étions vus en plein, même couchés. Des balles ont sifflé encore sur nous, à côté, et c’est tout, pas de mal. Pour ma première patrouille, je ne suis pas mécontent. »

Lettre à sa fille de 8 ans. Le 17 juillet 1916, au repos, la veille du retour aux tranchées.

« Ma petite fille, tu garderas cette lettre. Tu me la feras voir au retour et si je ne reviens pas, ce qui pourrait bien arriver, tu la liras quand tu seras plus grande et que tu auras un peu plus de connaissance. Sois toujours bien sage. Ecoute toujours ce que te diront tes parents, c’est-à-dire ta mère, ton grand-père et ta grand-mère, et aussi ta tantine. Sois toujours bonne avec les plus malheureux que toi (et tu en verras le long de ta vie que je souhaite bien longue)… Moi, ma petite fille, je suis bien content de toi. Je voudrais t’embrasser bien fort, mais je suis trop loin. Continue à être sage et aimable et tu auras l’estime de tous. Car, ma petite fille, sont heureux tous ceux qui font leur devoir, qui font le bien et étant petits ne font fâcher personne. Si tu étais plus grande, je te dirais cela d’une autre manière, mais en grandissant tu comprendras. Ton papa est à la guerre. Tous les jours, il est au danger, même au grand danger, mais s’il risque sa vie tu devrais au moins en profiter. Dieu te donne une longue vie. Qu’il écarte de ta route les chagrins que peut-être tu connaîtras toute petite. Si tu vois pleurer ta maman, embrasse la bien, console la, tu es tout pour nous ici bas. »

La peur. Le 27 juillet 1916, tranchées de l’Argonne.

« Les obus tombaient et la terre nous pleuvait dessus de même que les pierres. Nous étions, les deux hommes dans une tourelle blindée, ne risquant que si un obus tombait dessus, et moi à côté, à l’abri aussi mais dehors. Tout à coup, un homme sort de la tourelle en criant, en divaguant plutôt. Ce n’est sans doute pas facile de lutter contre l’épouvante mais je crois que peu (l’ont connu) comme cet homme. La peur le terrassa d’un coup. Raison, imagination, mémoire, intelligence, tout chez lui se disloqua. Il ne fut pendant au moins une demi-heure que quelque chose de pareil à un chiffon qu’un vent effroyable emporte et en fait ce qu’il veut. Il n’y a qu’une porte au réduit gardée par deux sentinelles et à peine si j’ai eu le temps d’y courir, leur dire de l’empêcher de passer, qu’il était sur moi, fou, voulant fuir, aller n’importe où, même essayant de monter sur la tranchée. Nous avons eu toutes les peines du monde à l’empêcher. Et avec cela les fusées, les crapouillots tombant, on aurait dit un peu plus fort. Il se serait même tué si on l’avait laissé faire. Ma chère Amélie, ce n’était pas beau à voir et cela m’a fait mal. Je ne te décris pas sa figure car à ce moment elle était horrible à voir. Cet homme a dû souffrir énormément et pourtant cette crise n’a pas duré longtemps. Puis, la détente est arrivée. Il s’est un peu calmé, a reconquis sa raison, s’est trouvé tout étonné ne sachant pas ce qu’il avait eu mais ayant eu peur, de cela il s’en rappelle bien. Il était trempe de sueur, je l’ai fait changer puis nous lui avons dit de se coucher. À la première heure, je suis allé chez le major pour lui raconter le fait. Il m’a dit que c’était une peur, mais que ce n’était rien, de lui dire seulement si l’homme était malade »

Le 11 août 1916, il est dans les tranchées de première ligne dans la forêt de l'Argonne.

« Quelle nuit ! Ou plutôt quelle après-midi et quelle nuit jusqu'à minuit ! Après l'alerte aux gaz, nous croyions être tranquilles. Vers quatre heures, les boches ont commencé à nous envoyer des torpilles et quelles torpilles ! J'ai vu arriver la première, car elle faisait assez de bruit en l'air. Je la voyais grosse comme une grosse bouteille, c'est-à-dire qu'elle était au moins trois fois comme cela. Elle faisait le même bruit qu'un tram roulant normalement. Elle est tombée un peu à côté de nous, mais quelle avalanche de pierres !

Un nuage de terre, de fumée puante, de débris de fer, une explosion comme un coup de canon, un gros alors et pas sec, traînant, long, un déplacement d'air formidable, secouant nos habits, sortant nos casques de la tête, un coup dans les oreilles nous abrutissant, voilà ce que nous a fait la première torpille.

Nous étions abrutis, estomaqués, pâmés comme on dit chez nous, et pourtant elle était tombée à 25 mètres de nous, dans un ravin qui là va très en pente. Il faut bien moins de temps pour que cela se fasse que pour le dire, car c'est vite fait. La terre tremble, les rats sortent de leurs trous, se sauvent en criant, et nous, nous rentrons de suite sous terre.

À la troisième, nous avons vu arriver 6 hommes d'une mitrailleuse, à la course, tête nue, déshabillés à moitié, deux couverts de sang dont un sergent. La torpille avait tombé devant leur abri, presque dessus, et tous étaient comme fous. Nos deux brancardiers sont allés accompagner les deux blessés en bas. Les autres ont pris du rhum pour se ranimer et ont remonté aussitôt. Ils étaient blancs comme neige.

Dans ces moments, c'est très difficile de faire faire ce qu'il faut aux hommes. Je leur ai dit de regagner leur mitrailleuse, qu'il ne fallait pas la laisser ainsi. Ils ont hésité un peu puis sont partis. Quand nous avons vu que cela n'arrêtait pas, nous avons fait entrer les sentinelles, sauf deux qui sont dans un abri blindé… et nous sommes allés dans la mine. Je me suis couché car durant ces six jours je prends de minuit à midi, mais à chaque éclatement, je faisais des sauts de 50 cm sur mon grillage. Pas moyen de tenir la bougie allumée, à chaque coup elle était éteinte tellement le sol tremblait. Et cela tombait à raison de un toutes les deux minutes.

Vers 5 h, cela a cessé. On est allé à la soupe, on a mangé au plus vite, et nous sommes allés voir les dégâts. Chez nous, rien que des débris dans les boyaux mais 15 cm de haut. Pas une n'était tombée chez nous. Un peu plus à droite, dans la 17ème compagnie, les boyaux sont comblés, le passage est impossible. On voulait tout de suite mettre des travailleurs mais on n'en a pas eu le temps. Cela a recommencé vers 7 heures et duré jusqu'à minuit. Les canons s'en sont mêlés et ma foi, les oreilles m'en font encore mal.

Quelle nuit encore une fois ! À minuit, cela a cessé et à deux heures on aurait entendu voler une mouche. J'ai mis dix hommes à nettoyer les boyaux et à six heures ils avaient fini chez nous car il n'y avait pas trop de mal... Ce matin, on nous a envoyé un peu de rhum. Nous l'avons bu et cela nous a un peu remis. »

Une corvée sous les obus. Le 5 janvier 1917, Fay (Somme).

« Hier matin 4 janvier, jour dont je me rappellerai, nous sommes partis à 4 h le matin, un lieutenant, deux sergents et 40 hommes de la compagnie. Nous allions en corvée de travail dans les tranchées de première ligne, et nous devions y arriver avant le jour. Nous avions 7 km à faire dont 4 de boyaux et les 4 de boyaux étaient faits avec 1 m, 50 de caillebotis, c’est à dire de petites échelles sur lesquelles on marche pour avoir les pieds un peu hors de l’eau et de la boue. Et nous avions un morceau de pain et une boite de sardines à 5 pour déjeuner. Les obus, dès le jour, ont arrosé notre chemin comme il faut et plusieurs fois nous avons été obligés d’arrêter et de rester un peu à l’abri. Puis, la pluie est venue et il pleuvait à la fois de l’eau et du fer. Le soir à 3 heures, nous sommes partis et une fois à une route, celle que nous avions suivie le matin, nous avons commencé à passer par groupes de 5. J’étais avec 4 hommes et nous l’avons échappé belle. Nous étions 3 groupes de 5, à 50 mètres les uns des autres, et je ne sais pas comment il n’y a pas eu de touchés. Les obus ont commencé à arriver, à nous suivre, à nous courir après, et tu sais, nous avions beau les entendre arriver, nous ne savions pas si, oui ou non, ils seraient pour nous. Quatre fois de suite, nous avons été couverts de terre, presque enterrés et mes hommes, de même que moi, ne sachions trop que faire. Nous ne pouvions rester là, le terrain était découvert, pas d’abri et nous étions vus et visés. Un abri était à 400 mètres, nous sommes partis au pas de course, de nouveau nous avons été couchés deux fois, et enfin nous sommes arrivés à un abri sous terre où ceux qui avaient pu arriver avant nous nous croyaient tous morts. Nous avons soufflé un moment, puis par un boyau, nous sommes repartis pour Fay où nous sommes logés. »

Le Conseil de guerre. Le 23 janvier 1918, Bussy-le-Château (Marne).

« Hier après-midi je suis allé voir le Conseil de guerre. Et là, je suis resté tout saisi, tout ébahi, d’entendre appeler un Mano, caporal au 123ème, né à Pessac Gazinet et marié à Saint-Jean d’Illac. Il était parti sans permission et (était) allé chez lui, revenu et rentré après 5 jours de manquement à l’appel. Il est décoré de la Croix de Guerre, n’a pas eu une seule punition et il est condamné à 2 mois de prison sans sursis. Son lieutenant, qui était au dépôt divisionnaire avec moi, était à côté. Alors, il m’a dit « vous le connaissez ?  Ah le pauvre sot ! Je ne pouvais faire autrement, je ne pouvais pas ne pas le porter manquant ». Ce lieutenant, Brunet, est un très bon, très brave homme. Et il regrettait beaucoup de ne pouvoir empêcher ces hommes (car ils étaient deux) de passer au Conseil de guerre. Après, j’ai trouvé Mano. Nous avons causé un peu. S’il avait fait mine de se repentir, seulement s’il avait un peu su faire comprendre sa cause, il aurait été acquitté. »

À Rethondes. Le 30 mai 1918, Rethondes (qui n’est pas encore entré dans l’histoire)

« J’ai vu bien des dévouements que nous ne devons pas signaler, bien des actes de courage qu’on ne peut pas assez récompenser, mais en revanche que de tombes, que de cimetières ! Je suis à côté d’une rivière qui en voit couler, du sang ! L’eau n’en est pas rouge car c’est encore trop loin. Elle s’appelle l’Aisne. L’avenir nous dira si elle doit de nouveau en voir couler. Le joli village où je suis, peut-être pour une heure, peut-être pour 2 ou 3 jours s’appelle Rethondes. Je me rappelle l’an passé, à cette époque à peu près, nous étions à Cherry Chartreuse et maintenant c’est aux boches. Fismes, Baurieux, le Chemin des Dames où l’an passé nos soldats ont laissé tant de morts, tout cela est occupé par l’ennemi. L’arrêterons-nous ? Je le crois, mais, vous savez, de nouveau nous aurons à déplorer bien des pertes inestimables et nos pauvres familles seront atteintes dans tous leurs membres. La guerre est devenue sans merci : gaz, obus asphyxiants, pétrole, obus fusants et percutants, bombes, avions, tout est inventé pour faire mourir, pour faire souffrir. J’ai, ce matin, croisé nos trois régiments : 57, 123, 144, qui s’en allaient d’un pas merveilleux vers de nouveaux combats, vers de nouvelles gloires, mais aussi vers de nouvelles pertes. C’est terrible et rien donc n’arrêtera ce fléau ?

Ah ! mes chers aimés ! tu me dis que chez nous, c’est la bombe, c’est la toilette, c’est la grande vie. Et bien, ceux-là ont très peu de cœur, qui font la fête, qui ne pensent pas aux horreurs que nous voyons. Moi, j’en pleure, j’en souffre et ceux qui sont avec moi font comme moi. »

La dernière offensive allemande. Le 31 mai 1918, Rethondes.

« Grave situation. C’est la débâcle, c’est presque la fuite. Je ne sais même pas si cette lettre te parviendra, les services étant encore organisés mais pouvant très bien être désorganisés dans une heure. Nous, nous sommes debout depuis hier. Tous les trains régimentaires sont parqués dans un bois très beau dont nous n’avons pas le temps d’admirer la beauté. Les boches sont en train d’avancer, c’est un afflux de voitures. Hier, nous étions encore un peu tranquilles, mais aujourd’hui ça change. Les pauvres habitants déménagent au plus vite, emportant tout ce qu’ils peuvent, ce qu’ils ont de plus précieux. C’est 1914 qui recommence. Les chariots attelés de 4 bœufs passent chargés de meubles, de femmes, d’enfants, poules, tout ce qui ne peut pas marcher. Les moutons passent en bêlant sur les routes et, la plupart du temps, sont écrasés par les autos ou par les convois. Les autos d’ambulance passent à des vitesses vertigineuses, silencieuses et douces, emportant au loin nos pauvres blessés. Et elles sont nombreuses !

Mes chers aimés, rien n’est plus terrible que ce que nous voyons. Fuite éperdue de familles entières qui laissent tout derrière elles, vont traîner les routes, coucher nulle part et se reposent lorsque les jambes refusent de les porter. Les petits sont portés tant bien que mal. Et je vois ceci : des gens très bien, riches même, nous demander du pain, nous offrant de l’argent que je refuse de prendre. Mais ce qui est dur pour moi, c’est de refuser quoique ayant beaucoup de choses. Je suis obligé de garder ce que je dois garder, mais je vois bien des misères et bien des malheurs.

Et je vous réponds que, à ces moments, on ne sent pas la fatigue. Le vin chez nous est à discrétion, mais j’affirme que je n’aurai pas d’hommes ivres car tous sont écœurés, sont frappés. Et nous allons déguerpir, fuir, aller je ne sais où, en débandade peut-être. Je suis sûr de mes hommes. Tous me suivront où j’irai, mais je t’assure que l’officier s’en sort bien ! Lui en a de la chance ! Au déplacement de Suippes, il l’a fait en auto, à celui-là, il n’y est pas, et celui-là compte !

Ma chère femme, des brouettes passent, chargées et poussées par des bras qui ne tiendront pas longtemps. Celles-là resteront sur la route, sûrement. Il se peut bien que ma lettre ne parte pas ou tout au moins qu’elle soit retardée, mais je veux qu’elle te porte mes pensées, ce que je vois. Je prends ça au coin (carrefour) de deux routes où les convois ne cessent pas, où le roulement est intense et continu, ne cesse jamais. Chariots civils, voitures d’ambulance, fourgons et attelages militaires, tout se croise, se suit et s’emmêle. Ah ! c’est un joli fourbi ! »

Les ruines. Du 2 au 12 septembre 1918, de la Marne à la Somme.

« Une fois débarqués, il nous a fallu voyager dans un pays ravagé, ruiné, anéanti. Rien ne reste. Là, l’image de la guerre, implacable, sans merci, sans quartier, se fait voir. Toute ma vie, je me rappellerai les villages de Query-le-Sec, Sourdon, Hargicourt, Malpart, Thory, Aubrullers ?, la Neuville ?, Saint-Bernard, Messier, Fresnoy… Mais aucun ne m’a frappé comme Sauvellers Margival. Là, j’ai vu, dans le cimetière, des caveaux violés, des cercueils sortis et, à leur place, des couchettes, des lits. Et, à côté, dans d’autres caveaux, des postes de mitrailleuses, des postes de guetteurs, des dépôts d’obus ! Çà, je ne l’aurais jamais cru. Je me figure, je vois la colère, la haine de nos soldats quand ils ont vu tout cela. Quelle haine, quel désir de vengeance doit animer nos braves soldats, car ne l’oubliez jamais, tous sont des braves, des héros. Si vous voyiez les difficultés qu’il a fallu surmonter pour faire reculer l’ennemi, vous verriez un effort colossal de vouloir, de vouloir, et de vouloir.

Pas seulement de trace de routes ! Des pistes faites par les tanks, des trous d’obus, des canons cassés, brisés, des avions démontés avec les aviateurs enterrés à côté, des dépôts de munitions sautés, arrachant des arbres gros comme des demi-barriques, des morts et c’est tout. À tous les carrefours, cela a été miné et il y a des trous énormes où, avant de niveler, on met les chevaux et autres animaux tués.

Chilly est démoli, entièrement disparu. Par endroits, la canonnade a été terrible. Toute la plaine est couverte de trous, de puits, et de débris de fer. Les fils de fer barbelé, au devant des villages, sont cassés, tordus, broyés, accrochés aux arbres, c’est l’image de la destruction, l’image de la mort. Par endroits même, là où l’on a émis des gaz, car on a lancé de cela autant chez nous comme chez eux, eh bien là, la terre est jaune, l’herbe morte, les ronces ou aubépines ont les feuilles sèches et achèvent de crever. Sans doute, de quelque temps, il n’y poussera rien. C’est le poison qui est passé là, qui restera encore quelque temps et après, cela passera car le temps est un grand arrangeur. Mais il faudra des maçons par là ! Les villages ont été défendus et attaqués d’une manière terrible, opiniâtre. Dans les tranchées, on voit des petits tas de terre, au milieu du fossé avec un casque ou une casquette dessus et là dort un boche. Et ils sont épais ces dormeurs, ils sont nombreux ! Au milieu des cours de ce qui était autrefois des maisons, vous voyez 6 ou 7 croix noires. Les boches s’étaient installés là avec espoir de n’en plus sortir, aussi, pour les obliger à déguerpir, il a fallu le feu, le sang, l’enfer. J’ai vu au moins 25 tanks arrêtés avec leurs mécaniciens brûlés dedans ou enterrés à côté. J’en ai vu d’autres se rendre comme ils pouvaient avec des allures de bêtes blessées à un endroit où ils seront réparés. Ce n’est plus du tout le même modèle qu’en 1917 dans l’Aisne. Ils sont plus grands, pèsent 25 ou 30 tonnes, marchent à 5 ou 6 à l’heure et ne respectent rien. Routes, fossés, arbres, maisons, tout craque à leur passage, c’est se que j’ai vu de plus fort comme mécanique. Je suis allé à Voyenne… Et au retour, je suis passé au milieu du champ de bataille à pied. C’est sur ce champ là que le 57ème et le 144ème ont, le 2 de ce mois, attaqué le matin. Le terrain n’était guère bon, c’est à dire qu’il est plat, et il n’y a pas moyen de se cacher. Aussi, dès les premiers pas, que de cadavres ! Puis après, cela a diminué, les morts se retrouvent, mais isolés, clairsemés. Hier, une compagnie d’Annamites les ramassait, les reconnaissait et les enterrait. Ah ! on ne va pas au cimetière ici, il est trop loin, ou plutôt il est partout. Une petite fosse, le fusil avec la crosse en l’air en guise de croix, le nom et la date de la mort avec le régiment et compagnie, tout cela écrit bien lisiblement et mis dans une bouteille, laquelle est bien bouchée puis plantée la tête en bas dans la terre, et voilà comment reposent pour toujours ceux que la mort a fauché pleins de jeunesse, pleins d’entrain, pleins de courage. Les champs de blé de la Somme recevront sans doute beaucoup de parents cherchant leurs chers disparus après la guerre, quand ce sera fini. La visite ne sera pas belle alors, mais il vaut beaucoup mieux voir des tombes un peu partout, assez bien alignées quand il y en a plusieurs que voir des cadavres rongés par les vers et les mouches dans toutes les positions. Car si beaucoup sont tués sur le coup, beaucoup aussi ne meurent pas de suite et doivent souffrir terriblement plus ou moins longtemps. »

La fin ! Le 7 novembre 1918.

« Ah ! quelle bonne nouvelle ! Je suis un des premiers à l’avoir. Les parlementaires boches sont en face de nos lignes, demandant la Paix, la cessation de la guerre. Si vous aviez vu la joie que cela a déchaîné ! Tous sont fous, ivres de joie. On oublie tout. Les chemins déjà sont encombrés de troupiers, c’est le délire. Faut-il y croire ? J’en ai le ferme espoir car les boches sont à bout. »

Le 8 novembre 1918.

« Les délégués boches sont passés ici, escortés par une compagnie du 123ème. Le Maréchal Foch les attendait à Tergnier Aisne, au milieu des ruines ». Partons demain pour gare de Chauny, puis près de Noyon pour embarquement. »

Le 11 novembre 1918.

« À 11 heures aujourd’hui, le canon s’est arrêté, a fait taire sa grosse voix !

Le 13 novembre 1918.

« Ici la joie se manifeste de plusieurs manières. Les soldats n’ont rien à faire. Le soir, ils s’amusent à brûler les fusées boches et même des françaises trouvées dans les abris ou dans les tranchées, et alors, ce sont de véritables feux d’artifice, des étoiles de toutes sortes, des feux de bengale, des gerbes, enfin de jolies choses. Le jour, les avions volent avec de grands drapeaux, la joie est partout. Hier soir, un groupe du génie a fait une espèce de retraite aux flambeaux avec chandelles, drapeaux, tambours, chaudrons, gamelles, tout était bon pour faire du bruit et le vacarme a duré jusqu’à 9 h.

Michel Baron. 9 mai 2009.

joomla template