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Roger Romefort, écrivain gascon en Médoc.

Jean Roger Romefort est né au Taillan le 26 octobre 1886, dans une maison située avenue de Soulac, à la sortie du bourg en direction de Soulac. Il est issu d'une très ancienne famille taillanaise déjà mentionnée au XVIème siècle. Son père, Pierre Eugène, propriétaire terrien, est agriculteur et exerce des fonctions municipales. De ce fait, le jeune Roger sera impliqué tout jeune à la vie politique locale. Ne souhaitant pas travailler à l'exploitation familiale, il s'oriente vers le métier de médecin. En 1914, il sera mobilisé et participera avec d'autres enfants du Taillan à la défense de la Patrie. Après l'Armistice, il prendra la défense de ses compagnons de tranchées que l'on nomme « les poilus ». C'est à la même époque qu'il commence à rédiger des œuvres écrites en langue gasconne, dont le parler lui est familier.

Éric Roulet, enseignant et animateur du groupe de musique occitane « Gric de Prat » a dressé le portrait de l'écrivain gascon Gric de Prat et situé son œuvre à côté de celle d'auteurs plus connus du public : « Durant la seconde partie du XIXème siècle, une petite fraction de la bourgeoisie française, découvre un certain intérêt pour les « patois » qu'il convient d'appeler plutôt « langues régionales ». En Bordelais, c'est le gascon, dialecte atlantique de la langue occitane, langue de haute culture à l'époque médiévale, qui est concerné. Cet attrait est pour le moins paradoxal, provenant d'une classe sociale, qui depuis trois siècles rejette ou néglige l'emploi de la langue originale du Bordelais... Il ne s'agit pas d'ailleurs de promouvoir l'usage du gascon, mais plutôt d'encourager un certain nombre de productions littéraires et de reconnaître une certaine valeur à la culture populaire orale.

Dans notre région, cette culture populaire est à l'époque, symbolisée par l'œuvre de Méste Verdier (1779-1820). Méste Verdier est boulanger de son état, poète comique de vocation, ses pièces, déclamées en public, auront un énorme succès en Bordelais ; et durant plus d'un siècle, les imitateurs de Verdier vont se succéder avec une valeur littéraire plus qu'inégale...

Gric de Prat, de son véritable nom le docteur Romefort, sera probablement le dernier des poètes gascons tirant son inspiration de l'œuvre de Verdier. Mais l'œuvre de Gric de Prat est sans aucun doute d'une valeur infiniment supérieure à celle des nombreux imitateurs de Verdier ; Gric de Prat possède en effet une culture gasconne accomplie, et s'inspire également de l'œuvre de Jasmin.

Jacques Boé, Jasmin de son nom d'écrivain, est coiffeur à Agen, poète romantique, grand ami de Lamartine, il permettra aux lettres occitanes de la région de sortir du comique populaire et de se situer dans la mouvance romantique. Mais surtout, Gric de Prat connaît et fréquente Frédéric Mistral, et s'inscrit plus ou moins dans le mouvement félibre qui se définit lui-même comme une « conspiration poétique », fondé par quatre poètes provençaux dont Frédéric Mistral, c'est un groupement de défense et de promotion de la culture d'Oc : « Le Félibrige ». Le Félibrige inspirera la naissance des premiers groupes folkloriques, et organisera de très nombreuses fêtes poétiques et littéraires à vocation culturelle. Une de ces fêtes, la fête de la Terre et des Paysans, sera organisée à Soulac pendant plusieurs années, Gric de Prat y participera. Le nom même de cette fête illustre la conception quelque peu mythique de la civilisation d'Oc qu'entretient le Félibrige : glorification du peuple et des paysans..., vision rousseauiste du bon sauvage, à laquelle s'opposera justement Gric de Prat, montrant un paysan rusé, fier et roublard.

Le Docteur Romefort, qui exerce à Bordeaux, passe une grande partie de ses loisirs au Taillan dont sa famille est originaire ; dans ses œuvres les plus intéressantes, il peint avec humour le petit peuple médocain qu'il côtoie au Taillan et dans son Médoc où il aime chasser, pêcher et bien manger. Il exprime toujours une grande tendresse et un certain humanisme à l'égard de ses personnages, ce qui n'est pas incompatible avec de fortes convictions politiques : il soutiendra la candidature de Mandel à la mairie de Soulac. Gric de Prat meurt la veille de la déclaration de la seconde guerre mondiale, des suites d'une maladie cardiaque contractée lors de la première guerre... il est, à notre connaissance, le dernier à s'inspirer directement de l'œuvre de Verdier, mais il n'est pas le dernier écrivain occitan du Médoc. Ainsi, dans les années cinquante, plusieurs d'entre eux fonderont l'Escale Jaufrey Rudel, association officiellement rattachée au Félibrige et si actuellement le Médoc semble muet, nous nous prenons à espérer que ce silence reste momentané ». La maladie l'emporta à l'âge de 52 ans, le 30 septembre 1938. Il repose au cimetière du Taillan.

Après sa mort, Gaston Guillaume, professeur de langues et de littérature du Sud-ouest à la faculté de Bordeaux a écrit cet éloge : « Le grillon du Médoc. Il est mort, hélas ! et le Médoc est en deuil : un de ses enfants les plus aimés vient de disparaître prématurément, et tout le monde a gardé le souvenir ému des obsèques de Cric de Prat, touchant pseudonyme du regretté docteur Romefort, si populaire. L'éclat lumineux du poète continuera à briller parmi nous. La réputation du félibre gascon bravera le temps ; la place de Cric de Prat est déjà faite dans les fastes de notre littérature occitane. La preuve vient d'en être démontrée par les Éditions Delmas, de Bordeaux, dont il convient de louer la très heureuse initiative : elles viennent de publier une édition complète des « Œuvres gasconnes de Cric de Prat », dans un très beau volume pour lequel M. Léon Bérard, de l'Académie française a écrit une préface magistrale. Léon Bérard a très justement expliqué le succès de cette œuvre, dont le secret tient au contact direct de l'écrivain avec la matière de son livre : psychologue parce que médecin (les médecins, hommage leur soit rendu !, sont souvent, dans notre siècle indifférent, les défenseurs de la flamme intellectuelle). Gric de Prat devait à sa profession ses qualités exceptionnelles d'observateur et d'enquêteur social. Comme Molière, attentif dans la boutique du coiffeur de Pézenas, il a prêté l'oreille, dans les demeures comme aux champs, aux moindres propos de ses compatriotes du Taillan, de Blanquefort ou de Castelnau. Il suffit de relire « lous coupouns de Cadiche », « Au Perruquey » ou « la Gouyate dé Croustet ba se marida », pour se rendre compte combien il les connaissait tous par leur qualités et par leurs défauts : rien ne pouvait échapper à la clairvoyance de ce Meste Verdier du Médoc, de ce qui fait l'originalité de la province, aux portes mêmes de Bordeaux. À l'encontre de ces personnages chinois de potiche ou d'éventail, qui n'ont l'air de tenir à rien dans le paysage et de se mouvoir dans le vide, les hommes et les femmes peints par Gric de Prat sont essentiellement vivants et profondément enracinés dans le sol : ils respirent la vie même de la terre où ils sont nés. L'auteur s'apparente par ce souci de réalisme et de vérité aux plus grands artistes qui ont compris les rapports éternels, avec l'être humain, du sol et du climat. Les figures inoubliables de Cadiche et de Jeantilhot expriment avec un relief saisissant l'âme de notre banlieue bordelaise. Et avec quelle verve, Gric de Prat les fait mouvoir et parler, ces véridiques personnages ! Depuis Costeles de Prades qui, au XVIIIème siècle, mérita dans l'Agenais le surnom de Molière gascon, je vois peu d'artistes qui aient apporté dans leurs créations dramatiques une force comique comparable à celle de Gric de Prat. Cette belle sonorité de notre langue d'oc nous rappelle l'un des mérites essentiels de Gric de Prat, le félibre toujours fidèle à l'idéal mistralien et qui, toute sa vie, a défendu cette idée, en vrai chevalier de la tradition, que nos parlers dialectueux sont un héritage sacré de nos ancêtres et que leur substance profonde est liée à notre âme. Comme Jasmin, il a travaillé de tout son cœur à sauver de l'oubli la langue gasconne, justifiant la parole du grand historien Jullian, disant que « faire mourir une langue, c'est pécher contre la vie sociale ».

Remercions vivement la maison d'éditions Delmas d'avoir voulu perpétuer cet effort et d'avoir ainsi donné, une fois de plus, la preuve de son dévouement à la cause régionaliste ; elle n'a rien négligé pour la présentation artistique de l'ouvrage ; nous voudrons tous, en Aquitaine, relire les œuvres de Gric de Prat et savourer son parfum de Gascogne que soulignent et rehaussent fort heureusement les spirituelles illustrations de J.J. Rousseau. Puis, en fermant le livre, nous adresserons à l'ombre légère du petit grillon, qui ne chantera plus sur la taupinière médocaine, un souvenir fidèle et l'expression de toute notre reconnaissance.

Gaston Guillaume, professeur de langues et de littérature du Sud-ouest à la faculté des lettres.

Le Taillan-Médoc, hier, aujourd’hui, Point Info du Taillan, 2 000, p.162-164.

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