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Joomla : Porte du Médoc

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Les vendanges au château Breillan, 1830-1840.

« Mais il est temps de nous occuper du plaisir par excellence, de celui dont on parlait toute l'année, des vendanges. Nous étions à l'entrée du Médoc et mon grand-père s'amusait à dire que le Breillan était le premier cru du Médoc.

Vers la fin de septembre, quand le raisin était mûr, on convoquait vendangeurs et vendangeuses, on nous donnait un panier et un couteau neuf et, le premier jour surtout, nous emboitions le pas derrière les vendangeurs, fiers et heureux d'être pris au sérieux par mon grand-père qui nous promettait 10 sous par jour de travail.

Dans cette région, les vignes étaient assez hautes pour que l'on pût couper le raisin sans se baisser et sans être brûlé par le soleil. Le caractère gai et entrain des travailleurs, leurs lazzis, leurs chants faisaient une fête de cette facile et jolie récolte.

De grands chars, pleins de cuves, arrêtés à l'entrée de la vigne, recevaient le contenu des hottes remplies par les paniers des vendangeurs. On appelait le boute-paneye (porteur de hotte) qui arrivait en courant pour recevoir le contenu du panier. Mais toutes les grappes n'allaient pas intactes à la cuve, le premier jour surtout ; le second on avait de bonnes raisons d'être plus sobres !

Quand les cuves des charrettes étaient pleines, on les transportait au pressoir, grande pièce longue, remplie de pressoirs où des hommes, pieds nus, foulaient les grappes dont le jus s'écoulait pour être jeté dans les grandes cuves. Là, le jus restait un certain temps en fermentation, le vin se clarifiait, le marc montait, bouillonnait.

On veillait jour et nuit le moment où le liquide en fermentation aurait franchi la cuve, c'était l'instant solennel où il fallait ouvrir la bonde. On faisait cet honneur aux dames et aux demoiselles du château que les vignerons venaient chercher en toute hâte. Je fus souvent désignée pour cette fonction, je remplissais la coupe de vin nouveau, je l'offrais à mon grand-père qui, après avoir admiré la couleur et la limpidité, le portait à ses lèvres, déclarait que c'était un nectar. C'était alors le moment de donner des pourboires aux bons vignerons.

Quand j'étais lasse de couper le raisin et que le soleil était trop cuisant, je rentrais chez la mère Louisot où, sous sa gouverne, je m'occupais du repas des travailleurs. J'épluchais les légumes, je remplissais de fines tranches de pain bis les gardanes (terrines), rien ne me paraissait au dessus de mes forces. La soupe était excellente, le parfum m'en arrive encore. Nous versions le bouillon sur le pain et nous placions autant de morceaux de bœuf et de portions de légumes qu'il y avait de vendangeurs.

On installait les gardanes, munies de cuillers, sous les grands arbres de la cour, les hommes et les femmes s'asseyaient autour, avec force rires et plaisanteries. Les chants cessaient un moment pour faire place au bruit des cuillers. J'allais d'un groupe à l'autre, en tablier blanc : du sel à celui-ci, un pichet de piquette à celui-là, je me prenais au sérieux, convaincue qu'on ne pouvait se passer de moi.

Le matin, avant le départ pour la vigne, nous distribuions, la ménagère et moi, un choine (un pain de deux livres aux hommes et un d'une livre et demie aux femmes et aux enfants). C'étaient de beaux pains dorés, ronds et rebondis. Je donnais par ci, par là, à mes protégés, une gousse d'ail, une goutte d'huile sur la croûte de leur pain. Voilà qui est bon le matin avec une grappe de raisin doré, humide de la rosée de l'aurore.

Souvent, le soir venu, mon grand-père se dirigeait vers la maison de Louisot et, sur le seuil, distribuait à chacun le prix de la journée. Le salaire était quelquefois augmenté par la générosité de mon grand-père. Les dames avaient une bonne parole pour chaque travailleur. Nous prenions alors gravement la file pour recevoir aussi notre petite pièce, gagnée à la sueur de notre front.

Ces scènes de la vie champêtre étaient embellies par le beau soleil couchant et l'atmosphère limpide de ce beau climat. Enfin, la dernière grappe coupée, la dernière banaste vidée, la belle vendangeuse, aidée de ses compagnons, ornait un panier de raisins, de pampres et de fleurs, le posait crânement sur sa tête, et, entourée des vendangeuses aux costumes voyants, pieds nus, chantant et dansant, se tenant par la main, elles arrivaient au château où, prévenus de leur arrivée, nous étions tous sur le perron pour les recevoir.

Mon grand-père leur témoignait sa satisfaction de leur bon travail et leur remettait une somme bien ronde pour une petite fête. Une fois, mon grand-père les invita à venir tous au château. On illumina la cour, on fit venir un violoneux qui, en tête de la bande, entra dans le grand vestibule préparé pour la danse. J'ouvris le bal avec Michaud et mon père nous fit vis à vis avec la « belle vendangeuse ». Mon père fit des « cavaliers seuls » sans pareils, des entrechats, des flic-flacs, des pirouettes, il eut un succès fou ! Vis à vis d'un si bon danseur, mes bonds, mes sauts devinrent dignes d'un des meilleurs élèves de mon maître de danse, M. Loudet.

Ce jour là, je fis tous mes pas en artiste, mon père et moi eûmes un succès complet parmi les acteurs et les spectateurs. Les rafraîchissements complétèrent cette belle fête dont les vieillards parlent certainement encore dans les veillées du bourg de Blanquefort. Avant de quitter la salle, chaque couple de danseur passa devant nous avec force vivats et révérences. Hélas ! ce n'est plus probablement ainsi que se passent les vendanges ! »

Souvenirs d'enfance d'Amélie d'Audiffret, Le Breillan.

NDLR : exemple d’un récit idyllique vu d’un côté de la société !

Extrait du manuscrit rédigé vers 1890 et publié en octobre 1955 par Dominique Jay. Reproduit ici avec l’autorisation de M.F. Jay.

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