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Le bombardement de la Poudrerie du 30 avril 1944.

L'importance de la poudrerie de Saint-Médard, sa proximité de la mer, voie ordinairement suivie par les bombardiers, donnait à penser qu'elle serait bombardée un jour ou l'autre. En outre, la proximité de cet objectif militaire si rapproché du bourg qu'il n'existe pas de solution de continuité entre eux, obligeait à admettre que les projectiles lancés habituellement de très haut, pourraient atteindre aussi bien l'un et l'autre des deux. D'autant plus que les avions arrivaient généralement du nord-ouest après avoir coupé la côte à Hourtins, et survoleraient le bourg en premier lieu puis la poudrerie. Il pourrait donc se faire que des projectiles fussent lâchés trop tôt sur le Bourg ou qu'après avoir fait demi-tour, lors de leur voyage de retour, les bombardiers ne se débarrassent trop tard du reste de leur chargement. Dans un cas comme dans l'autre, le bourg avait de très grandes chances d'être atteint. La population était résignée à cette probabilité, peu agréable sans doute, mais elle avait fini par s'y habituer: on s'habitue au danger comme au reste.

Ne pouvant écarter de la commune cette épée de Damoclès, la municipalité avait pris quelques mesures palliatives ayant pour but de réduire les conséquences du bombardement autant que possible. Elle avait fait refaire les polices d'assurance des immeubles communaux avec plans détaillés et croquis de chacun afin qu'on pût les rebâtir en cas de destruction. Un corps de défense passive avait été constitué dont faisaient partie tous les corps de métiers et des personnes désignées d'avance. Des chefs d'ilots, coiffés d'un casque militaire et porteurs d'un brassard verdâtre avec les initiales DP, dirigeaient ces volontaires ayant mission de porter secours partout ou le besoin se ferait sentir, ceci en accord avec les pompiers communaux et ceux de l'Omnium des produits azotés (O.P.A.). Celui-ci exploitait la poudrerie sous la direction des Allemands. Nous avions trouvé dans la population un concours très précieux pour l'organisation de ce service. Il faut ajouter que ces volontaires et des saisonniers au courant de leurs obligations, ayant eu l'occasion de faire de nombreuses répétitions au cours de fréquentes alertes firent redoublement de sûreté dans les mois précédant le bombardement.

Par ordre des Allemands on avait débarrassé les greniers de tous les objets pouvant prendre feu, disposé des tas de sable, placé des récipients pleins d'eau et comme ils faisaient des inspections de temps à autre, ces précautions étaient prises. Enfin, la municipalité avait projeté de creuser des tranchées sur la place de l'église avec abris solides mais comme le devis de ces travaux dépassait 200 000 F, l'administration préfectorale devait donner son approbation. Celle-ci ne vint jamais et tant mieux car c'eût été de l'argent mal employé. Nos ancêtres de furent donc pas troublés dans leur sommeil ! (le cimetière à l'origine entourait l'église).

Quelques rares particuliers avaient creusé des abris chez eux, mais la plus grande partie de la population se croyait bien plus en sûreté dans les bois situés au nord de Laros et Cante- Coucut, en un point diamétralement opposé à la poudrerie. Par conséquent aussi loin que possible de l'objectif militaire visé.

Les bombardements par avion d'objectifs situés dans le sud-ouest, devinrent de plus en plus fréquents à partir du 31 décembre 1943. Ce jour-là l'alerte fut donnée mais les bombes ne tombèrent que sur Cognac ; le 5 janvier, les casernes d'aviation de Beutre eurent leur tour de visite, puis de nouveau Cognac et les aérodromes des environs deux jours plus tard. Ces détonations faisaient trembler les vitres mêmes lorsque les points de chute étaient très éloignés. Le 21 mars, on apprit le bombardement des poudreries de Bergerac et d'Angoulême, nouvelles qui augmentaient l'inquiétude de la population apprenant que dans chacune de ces localités deux ou trois personnes avaient été tuées. Depuis lors, aussitôt l'alerte donnée tout le personnel de l'O.P.A. filait à toute vitesse vers Laros ou les bois des Escarrets, les Allemands ne restant pas parmi les derniers. La précipitation de cette foule était un délassement curieux pour le petit groupe de ceux qui stationnaient sur la place en compagnie du garde champêtre, le flegmatique Marcillan, surveillant la marche des avions. Jusqu'ici, les avions ne nous avaient pas survolés, donc nous ne risquions rien et il était inutile de se déplacer. Le personnel de l'OPA, veillait aussi bien pendant le travail que pendant la promenade se trouvaient dans des conditions très différentes. Le 27, la raffinerie de pétrole du bec d'Ambès fut incendiée. Le même le jour, les avions survolèrent Corbiac très bas, si près de la ligne de haute tension qu'un fil fut coupé. Avaient-ils photographiés la poudrerie ? On le crut et cette visite fit supposer que notre tour n'était pas éloigné. En conséquence, la DP fut alertée et à partir de ce jour bien des gens commencèrent à découcher : les uns cherchant abris dans des maisons de Saint-Aubin, d'autres dans des cabanes, voire plus simplement dans les bois. Plusieurs vagues d'avions venant de sud nous survolèrent le 27 avril. Ils n'étaient pas dangereux parce que leurs bombes avaient été lâchées sur les aérodromes de Pau, Mont-de-Marsan, etc. Néanmoins, des incendies dont la fumée obscurcissait le soleil s'allumèrent aussitôt après leur passage vers le Taillan, entre Arsac et le Pian, puis aux cinq chemins près de notre pièce de Benteilles (commune du Haillan). Un homme et une vache auraient été tués en plein champ à Richon près des cinq chemins et de Benteilles. Le 6 avril, ce fut le tour de Ruffec et des usines d'aviation de Toulouse. Le bruit ayant couru que la poudrerie toute voisine avait été touchée on ne voyait que mines attristées parmi nos poudriers. En réalité, la poudrerie de Toulouse fut bombardée plusieurs mois après celle de Saint-Médard. Mais il n'en était pas moins certain que le jour fatal approchait. L'alerte sonna à deux heures dans la nuit du 28 ; cette fois, elle était accompagnée de fusées éclairantes et de faisceaux de projecteurs mais aucune chute de projectiles ne fut signalée près du bourg et de la poudrerie. En revanche, le camp de Souge était bombardé : les alentours furent copieusement arrosés pour détruire les véhicules et dépôts d'essence qu'on supposait y être dissimulés. Le matin, de très bonne heure, le résinier Lugat vint me dire que des foyers d'incendie, allumés par des fusées éclairantes à Bedon soit près de l'ancienne gravière du Ninon, avaient été rapidement éteints. Peu après, le policier forestier Boudon de la défense contre l'incendie des forêts, agent très actif, très consciencieux, de bon jugement, qui habitait près de l'entrée du camp de Souges, me rendit compte que des Allemands avaient coupé la route de Magudas à Martignas près d'Estigeac et allumés plusieurs foyers d'incendie près du bourg de Martignas ; enfin, que l'incendie fort depuis la veille à l'ouest du Las était arrivé à la route d'Arès. Les gens d'Illac harassés de fatigue demandaient du renfort. J'ai envoyé aussitôt la moto pompe d'Issac avec une équipe puis le garde champêtre et le policier forestier Gavas. Ils allèrent à Magudas avec mission de ramasser tous ceux qui pourraient aller au secours de leurs voisins. Depuis le chêne de Tanéou, route d'Hastignan, je voyais les cinq foyers d'incendies très distincts vers le sud mais l'observatoire de Salaunes en dénombrait 9 !

Après le bombardement du camp de Souges, celui de la Poudrerie ne pouvait se faire attendre bien longtemps ! La nuit suivante (celle du 29 au 30 avril), il était environ deux heures lorsque la DCA (défense contre avions) commença à tonner et les avions à ronfler. Nous sommes descendus dans la cave peu après le signal d'alerte ; d'innombrables chenilles éclairantes tapissaient tout le ciel émettant une lumière rougeâtre sinistre si intense qu'on y voyait comme en plein jour ; puis, des bouées lumineuses furent lancées au dessus de la poudrerie seulement. Donc aucun doute possible : notre tour était arrivé. Je vais aussitôt prévenir maman. Nous avions déjà décidé de ne pas descendre à la cave, bien que ce fut un abri vouté et très profond parce que nous craignons d'y être enfermés dans le cas où la cloison de l'escalier viendrait à s'effondrer. « Cette cloison s'est en effet effondrée obstruant l'escalier et la porte de la cave comme nous l'avions prévu », nous nous sommes placés dans le passage qui est entre la salle à manger et le hall, le dos au mur situé du côté de la place contre l'avancement constitué par le pilier. Tous les châssis des fenêtres, les portes vitrées intérieures, ainsi que les portes extérieures étaient ouvertes en grand. Le bombardement durait depuis quelque temps lorsque une formidable explosion ébranla tout et secoua violemment la maison, les pendules s'arrêtèrent à deux heures et demi, seule la vieille horloge du clocher continua de marcher. Les volets de la salle à manger, restés fermés par oubli, s'ouvrirent avec une violence incroyable; une lueur rouge éclaira la pièce en même temps qu'une trombe d'air froid nous fouettant le visage s'engouffrait dans le passage puis dans le vestibule. Sous cette poussée violente la porte d'entrée de la cour, qui était entrouverte, se ferma avec un grand fracas cependant que ses glaces volaient en éclats. Nous crûmes que la première bombe d'un chapelet venait de tomber tout près, de l'autre côté de la rue chez Eyquem et nous serrâmes l'un contre l'autre en recommandant notre âme â Dieu... attendant la seconde. Mais elle ne vint pas et les ronflements s'éloignèrent.

À ce moment deux personnes entrèrent en courant, nos voisins Saboureau père et fils, criant dès la porte : « c'est tombé chez nous ! La cloison est renversée dans la salle à manger ! Quel dégât ! » Ces détails prouvaient que la grosse bombe n'était pas tombée sur la maison, car elle eût été pulvérisée ainsi que ses occupants. Nos voisins voulaient nous conduire dans l'abri que que le maire, avait fait construire chez lui, de l'autre côté de l'église. Mais comme le vacarme reprenait avec furie de fait que la DCA tirait à outrance, je leur fis remarquer l'imprudence qu'il y avait de traverser la place en ce moment. Nos voisins se rangeant â cette façon de voir, restèrent avec nous jusqu'â la fin. Vers quatre heures, les détonations ayant cessé, je sortis de la maison. L'aube commençait à paraître, et je vis le portail de l'église ouvert â deux battants. La bombe était-elle tombée de l'autre côté de l'édifice ? J'y entrais en passant sur un monceau de débris de verre, provenant des vitres du tambour. Sur les grands murs noirs se détachaient en clair les baies des fenêtres et toutes les vitres avaient disparu : donc, d'un coup d'œil il était facile de se rendre compte que l'édifice était intact. La grosse bombe avait dû tomber ailleurs, mais où? En revenant à la maison, je me rendis compte que du côté du nord comme du côté du sud les façades de la rue étaient toutes debout. Peu de vitres, de châssis, et volets restés intacts, on voyait aussi des portes arrachées, tous les rideaux métalliques des devantures du côté nord de la rue étaient faussées ou enfoncées. La vue pénétrait librement dans presque toutes les pièces des façades et on pouvait ainsi se rendre compte que déjà de nombreuses de ménagères s'affairaient à mettre de l'ordre dans ce gâchis, balayant vitres et plâtras à la lumière électrique ; plus de fenêtres et quelques pierres du premier étage de la maison habitée par Noguès, en face de l'hôtel Gaillard, étaient tombées et on voyait le boucher Noguès se promenant dans sa chambre tout heureux de s'en tirer avec si peu de dommages. Et tout cela, sans se préoccuper le moins du monde des prescriptions des Allemands. Bien peu de toitures étaient intactes mais les toitures en tuiles de Marseille avaient beaucoup plus souffert que les autres en général.

La défense passive fonctionnant normalement les agents de liaison venus des villages renseignèrent très tôt la municipalité sur la situation de chacun d'eux : elle n'était pas plus mauvaise en général que celle du bourg. Nous apprîmes rapidement que le Hameau du Pont Rouge avait beaucoup souffert, que la maison dite des Abeilles était rasée, les deux personnes qui s'y trouvaient ayant disparu on les croyait ensevelies sous les décombres. Par ailleurs, on ne signalait que des blessés légers. Il faut reconnaître que l'absence de dégâts très graves, sauf au Pont Rouge et aux Abeilles, facilita la tâche de la D.P. et allégea sensiblement le poids qui pesait sur chacun de nous. Mais il n'en fut pas moins considérable : le maire et le second adjoint supportèrent activement leur part. Amis lecteurs mon récit qui a été jusqu'ici limité à ce que j'ai vu ou entendu devrait désormais décrire l'activité de mes collègues mais c'est chose impossible car chacun agissait de son côté, ce qui fait que je connaissais seulement une petite partie de leurs actes. Mais j'insiste sur ce point, ils prirent leur part dans l'accomplissement de la tâche commune et elle fut grande ! Il y avait tant à faire ! Dans l'agglomération, d'Hastignan à Gajac et Corbiac, ailleurs aussi sans aucun doute, les toitures étaient endommagées à des degrés divers, il n'y avait presque plus de vitres intactes, on ne voyait que volets et châssis enfoncés. Beaucoup de cloisons étaient renversées ou fendues. Les maisons du Pont rouge étaient démolies et c'est miracle qu'il n'y ait pas eu de victimes car dans toutes ces maisons logaient leurs propriétaires. Même une étable s'était effondrée sur un troupeau de vaches sans qu'aucune de celles-ci n'aient été blessée gravement. De tous côtés, on nous demandait des tuiles, des vitres, des ouvriers, des logements et, bien entendu, le cas de l'exposant était plus urgent que celui de tous les autres. Il fallut se partager la besogne : le maire et son adjoint s'en allèrent dans les villages et aux Abeilles où il y avait deux victimes. Je restais à la mairie.

Au petit jour, Paul Berniard, mon gendre, vint prendre de nos nouvelles et il nous apprit qu'au moulin les dégâts étaient relativement peu importants : vitres, châssis de fenêtres et cloisons enfoncées, toitures quelque peu endommagées, des poutres et chevrons cassés. En résumé, la situation était identique à celle des maisons en général. Alice, son épouse et aussi ma fille, et lui avaient gagné l'abri du blockhaus dès le début du bombardement. (C'est la seule fois où cette monstrueuse construction a rendu service.) Beaucoup de gens vinrent les y rejoindre notamment le personnel du camp de jeunesse de Corbiac arrivé en camion. Dans la matinée défilèrent à la mairie plusieurs hauts fonctionnaires venus s'enquérir de nos besoins. À tous, je réclamais inlassablement tuiles, vitres et ouvriers car les maigres stocks locaux avaient été bien vite épuisés. Il va de soi que tous nous promettaient leur appui. Fort heureusement la sécheresse, si défavorable à l'agriculture, favorisait au contraire les nombreux sinistrés tout comme la température. La D.P. aidée par des groupes de jeunes gens venus de Bordeaux, dont on apprécia le dévouement, se multiplia pour déménager les sinistrés tantôt chez les voisins, tantôt dans le camp de Gajac dont les baraquements remis à la disposition par l'OPA. Les jeunes gens de Saint-Médard brillaient par leur absence dans ces opérations mais en revanche ils assistèrent à la séance du football de l'après-midi !

Avec le jour, le calme de se faisait peu à peu dans l'esprit des gens qui s'estimaient très heureux d'être sorti sain et sauf à la catastrophe, tout joyeux d'avoir échappé à un si grand danger, se hâtaient de rentrer dans leur maison plus ou moins endommagées. C'est alors que se présenta à la mairie un personnage, membre de je ne sais plus quelle administration, mais qui me parut très agité. Il me déclare brusquement que la population devait évacuer le bourg immédiatement parce que le fulmi-coton entreposé dans la poudrerie risquait d'exploser par cause de l'incendie de cette usine. Je répondis qu'il n'y avait aucun danger à redouter de ce côté car toutes les précautions étaient prises depuis longtemps dans cette éventualité. Mais l'agité n'entendit même pas ma réponse et le voilà en train de hausser le ton. Je lui donnais toutes les précisions désirables : depuis longtemps, notre préoccupation était portée vers le fulmi-coton trempant dans des bacs pleins d'eau situés près de la route du camp et qu'on apercevait fort bien en passant sur cette route. Il y avait là un explosif très dangereux pour le pays, à surveiller attentivement que nous savions par de nombreux renseignements juguler par des bacs qui étaient toujours pleins d'eau. D'ailleurs, le personnel chargé de ce service, ne risquait pas de négliger cette mesure de sécurité car il était le premier intéressé à ce qu'aucune explosion ne se produisit en cet endroit. Nous avions donc la certitude, que nul danger n'était à redouter de ce côté. Mais l'agité me prenant pour un autre, crut que je lui racontais un boniment et commença à le prendre en mauvaise part. Devant cet aveuglement, je lui conseillais d'aller se renseigner auprès de l'officier qui représentait l'État à la poudrerie le commandant Roux, et le mettrait au courant de la situation. Notre agité partit vivement et je ne le revis plus ce qui ne me causa aucun regret.

Peu à peu, les renseignements arrivaient sur le bombardement lui-même, mais la cause de la formidable explosion restait encore inconnue. On supposa pendant quelque temps qu'elle était due à la destruction de la fabrique d'éther mais comme d'autres personnes vinrent dire que cette dernière était intacte, Il fallut chercher ailleurs.

D'après les témoignages concordants d'observateurs sérieux se trouvant soit à Beauminé, soit au camp de Feydit, les avions volaient très bas, ils se dirigeaient de l'est vers l'ouest, se tenant au sud de la Jalle, dont le reflet argenté devait paraître très nettement au clair de lune et à la lumière intense des fusées éclairantes (les rangées et points de chute étaient parallèles au lit de la Jalle le plus souvent). C'est d'ailleurs au sud du cours d'eau que s'étendaient la poudrerie nouvelle et la fabrique de poudre sans dissolvant (la S.D.) toutes deux récemment construites. La première fut complètement détruite et la deuxième fois fortement endommagée par les 501 bombes (chiffre officiel) qui touchèrent là. Une seule bombe fut lâchée au nord de la Jalle et tomba au pied du Sable démolissant une encoignure de la maison Campan, près du champ de Foire. Par conséquent, les précautions avaient été prises pour que le bourg ne fût pas atteint. Peut-être, les aviateurs crurent-ils que la cheminée de l'usine de la société Lyonnaise à Berdus appartenait à la poudrerie car ils lâchèrent quelques bombes autour de cette usine, dont deux dans le jardin potager de l'ancienne propriété Chaumet, pas très loin du moulin. Une autre bombe coupa la route de Corbiac juste à l'endroit où la canalisation d'eau de Cap de Bos à l'usine de Berdus passe sous cette route. Cette canalisation fût crevée. D'autres bombes tombèrent entre la poudrerie et Corbiac creusant d'énormes entonnoirs alignés parfois sur deux files à travers vignes et champs. Il en est un dont les dimensions sont doubles de celle des autres à vingt mètres tout au plus de la maison de mon contemporain Delobis qui a été rudement ébranlée. Je lui ai demandé où il était pendant le bombardement, réponse : « Try avü leyt ! » (J'étais au lit!). La dernière bombe d'un chapelet est tombée sur la petite maison dite des Abeilles, située en rase campagne entre Corbiac et la poudrerie, qui a été complètement rasée alors que la vieille grange en bois toute voisine est encore debout. Je ne sais pour quelle raison, peut-être par quelque pressentiment, tous les membres de la famille avaient cherché asile dans la vieille grange. Mais comme la grand-mère était restée dans la maison la mère envoya son fils la chercher pour qu'elle vint avec eux. C'est à ce moment que la catastrophe se produisit. On ne trouva que quelques petits fragments des deux corps.

La seule bombe qui soit tombée au nord de la Jalle emporta l'encoignure de la maison de Campan et lézarda le reste de la construction assez moderne et bien bâtie. Campan me dit lors de ma visite le lendemain qu'il avait creusé un abri juste à l'emplacement de l'entonnoir de la bombe mais qu'au moment de s'y réfugier la veuve Manieu, sa voisine, lui avait demandé de venir avec sa famille derrière une pile de souches d'acacias où ils seraient tous réunis. Campan accéda au désir de cette personne ce qui lui valut la vie sauve lui et les siens. En effet, à la place de son abri je vis un entonnoir d'environ 7 mètres de diamètre est d'une profondeur de 3 à 4 mètres ! Alice me dit, et plusieurs personnes ont fait une remarque analogue, qu'aussitôt que le vacarme eut cessé tous les oiseaux des environs se mirent à chanter. Tous les observateurs déclarent que ce concert champêtre succédant au fracas des bombes et de la DCA avait un caractère émouvant et touchant.

Il semble bien que la formidable explosion cause de tout le dégât (elle fut entendue dans le Gers et même dans les Hautes-Pyrénées) soit due à la mise à feu simultanée de 80 tonnes de poudre B ensachée en gargousses, logée dans trois dépôts situés près du portail de la poudrerie nouvelle au pont rouge. À la place des trois dépôts, j'ai vu trois cratères ayant environ 40 m de diamètre chacun. Quant aux grands bâtiments à un étage solidement construits existants dans des deux côtés du portail, il n'en reste que les fondations. De même, le château Lafon, habitation du directeur de la poudrerie, tout voisin lui aussi, a été presque complètement rasé. C'est là que l'explosion a fait le plus de dégâts et ce fait vient à l'appui de l'hypothèse envisagée plus haut et la rend très vraisemblable.

Notre maison à peu souffert de cet énorme raz-de-marée aérien, accompagné de violentes secousses, preuve évidente de la solidité des constructions du XVIIIème siècle. Les volets de la rue du Camp (ou Jean Jaurès) étaient peu endommagés et principalement dans les parties détériorées déjà par la vétusté. De plus, quelques ferrures furent tordues. La cloison séparant la cuisine de l'escalier de la cave s'était effondrée dans celui-ci comme nous nous y attendions. En revanche, la cloison séparant l'entrée de la cuisine bien que lézardée en X tenait bon. La porte d'entrée de la cour, laissée entrouverte afin qu'elle ne résiste pas à une pression venant de dehors fut si violemment fermée par la trombe d'air entrée par les fenêtres de la salle à manger que ses glaces avaient volé en éclats. La pente de la toiture du garage qui regarde notre maison était légèrement soufflée et les tuiles déplacées en partie. Le grand portail du garage fut un peu soufflé lui aussi. Ajoutons des carreaux et des vitres ainsi que le vitrail de la petite porte du hall à la salle à manger. Mais notre vieille toiture en tuiles creuses avait tenu bon. Le bourg si rapproché de la poudrerie avait échappé miraculeusement à la dévastation ! Les avions au lieu de bombarder en suivant en une ligne nord-sud comme nous le craignions avaient volé de l'est vers l'ouest prenant comme repère le lit la Jalle, au sud de laquelle ils s'étaient justement tenus pendant qu'ils larguaient leurs projectiles. Nous n'avions à déplorer que deux victimes, c'était beaucoup trop sans doute mais combien n'en aurions-nous pas compté si le bombardement avait eu lieu dans le sens perpendiculaire à celui qui a été suivi. C'est bien par miracle que nous avions échappé à la catastrophe et le maire avait grandement raison de dire à Mgr Feltin, venu nous visiter le lendemain : « grâce à Dieu, Monseigneur, nous sommes sains et saufs ! »

D'après les renseignements recueillis plus tard les points de chute ont été repérés comme suit :

- 501 dans la poudrerie, une soixantaine au dehors donc une trentaine entre le pont rouge, les abeilles et Corbiac, un chapelet au sud-ouest de Magudas, deux chapelets près de Velevur, aux environs d'Issac : la voie a été coupée.

- ceux de vingt-huit bombes tombées au Claous, au sud d'Hastignan : la voie a été coupée à cet endroit.

- enfin un chapelet est tombé dans la Jalle en amont du moulin de Caupian.

Notes du docteur Arnaud Alcide Castaing sur la paroisse de Saint-Médard-en-Jalles sous l’Ancien Régime et sur la commune de la Révolution au XXème siècle, dossier familial, 1946, 270 pages, p.91-96.

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