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L'histoire du moulin de Gaiac (Gajac).

Le 30 Juillet 1289, Edouard I, roi d'Angleterre et duc de Guyenne, se trouvant à Abbeville dans la Somme, confirmait à « son cher Clerc Maître Arnaud de Lacaze, chanoine de Saint-Seurin de Bordeaux, la propriété de son moulin de Gajac dans la paroisse de Saint-Médard-en-Jalles, hommes et agrières, près, bois et tout ce qu'il possède à un titre quelconque dans les paroisses de Saint-Médard, d'Eysines et du Taillan... ces biens seront considérés comme nobles ou provenant d'un fief noble. » Les hommes dont il est question étaient des serfs qui suivaient le sort de la propriété sur laquelle ils vivaient. Il y avait des serfs dans d'autres parties de la paroisse. Quant aux agrières, ce mot désigne la ferme d'une terre du mot latin ager, agris qui signifie le champ.

antique-moulin

Cette reconnaissance de propriété noble était la récompense des services méritoires rendus au Roi par A. de Lacaze ainsi que de son « application aux affaires publiques ». D'après Léo Drouyn, Edouard avait concédé à A. de Lacaze la châtellerie du château de Blanquefort, le mois précédent. En réalité, A. de Lacaze était gouverneur pour le Roi de ce château qui passait pour être la plus importante forteresse de la banlieue. On ne sera pas surpris que ce personnage jouissant de la faveur royale fût hautement considéré par l'archevêché de Bordeaux. En effet, lorsqu'il paie « la dîme de Gajac qui est situé dans la paroisse de Saint-Médard-en-Jalles » s'élevant à VI sous soit 16 F 50 en monnaie or, le scribe du livre des comptes de l'Archevêché le qualifie de « Magister Arnaldus de Lacaze » (Maître A. de L.)

Il faut en arriver à la fin du XVIème siècle pour trouver une autre mention du moulin de Gajac. Le 12 octobre 1580, Geoffroy de Montaigne, conseiller au parlement, seigneur de Bussaguet, cousin de l'auteur des Essais, acheta la maison noble de Gajac et les biens qui en dépendaient. Le contrat d'acquisition contient le passage suivant relatif au moulin : « Plus toute cette grande place, aubarède avec son moulin tant à bled qu'à ..?, basti avec la maison de meunier sis sur la jalle, estang, fuytes et desfuytes, molles et autres appartenances confrontant, d'un costé à la veuve de Simon Garrigue, d'aultre au chemin public, à l'aubarède et bois des héritiers de feu Anthoine Meynard et à la sus dite Jalle. »

La grande place est certainement la place ou pelouse située au nord, levant et midi du moulin dont font mention les procès-verbaux de vente des biens nationaux en 1796. Elle confronte d'après ces actes aux chemins de Bordeaux et de Gajac à la lande de Villeneuve qui correspond au chemin public de l'acte d'achat de 1580. L'aubarède dépendant du moulin devait occuper la place de notre terre maraîchère de Berdus dont la partie voisine de la jalle était un marais au XIXème siècle. L'aubarède et bois des héritiers A. Meynard est devenue la propriété de Pierre Castaing actuellement, boisée dans la partie sud, marécageuse jadis au voisinage de la jalle (on y élevait des sangsues au XIXème siècle). Quant au bien de la veuve S. Garrigue, il ne peut correspondre qu'au lèvement de Berdus Caceaux des actes de la Révolution, de nos jours propriété Chaumet puis Boutet.

moulin-blanchisseuse

Il résulte de cet acte d'achat que le moulin de Gajac était entré dans le domaine privé du Seigneur de Gajac après le décès de Pierre Eyquem en 1573 et avant le 12 août 1580 puisqu'il ne figure pas dans l'inventaire dressé après le décès de Pierre Eyquem. Antérieurement à cette date, un seul propriétaire est connu : Arnaud de Lacaze en 1289. Peut-être le moulin a-t-il appartenu après lui aux Grésis de Géraldon mais c'est une supposition.

Dans son registre, le clerc de ville de Bordeaux dénombre en 1593 les moulins de la Jalle dans la paroisse de Saint-Médard : Le Tilh à Destignols, Gajac à De Montaigne, Caupian aux héritiers de Roux, Bonneau aussi.

En 1606, le meunier de Gajac s'appelle Pey Gaussem. Il fait partie de la délégation des habitants de Gajac, Bos, Villeneuve qui acceptent la transaction du 12 mai 1606 mettant fin à un différend avec le seigneur G. de Montaigne. À partir du XVIIème siècle, on trouve quelques noms de meuniers dans les registres des baptêmes, mariages ou inhumations. En 1682, Bertrand Doussin est « musnier » et Fauret Bernard lui donne la main en sa qualité de « valet au musnier ».

Pendant que Doussin était fermier du moulin, les créanciers de Bernard de la Salle, seigneur de Gajac, baron de Saint-Médard, ne pouvant obtenir le paiement de 14 000 livres qu'il restait leur devoir « firent saisir les rentes du moulin de Gaïac avec foulon entre les mains du sieur Doussin et prièrent le parlement de faire assigner La Salle pour voir faire la mainlevée des sommes que Doussin a et de celles qu'il doit avoir et faire voir son contrat. Puis, assignation fût donnée à Doussin de comparaître devant messieurs des requêtes pour procéder ainsi que de raison » 1696 (L. Drouyn). Assurément, le fermier Doussin dut être très ennuyé de se trouver mêlé à une affaire où son propriétaire jouait un rôle fort peu honorable, soit par mauvaise foi, négligence ou impécuniosité. L'affaire dont il s'agit commencée en 1664 ne fut réglée définitivement qu'en 1726 ! Le meunier ne pouvait que se réjouir sous cape de la mauvaise situation dans laquelle se trouvait le seigneur de Gajac, baron de Saint-Médard, bien par sa faute. Léo Drouyn qui a eu en mains les papiers de la famille de Lalande, créancière de La Salle écrit que les créanciers firent saisir les biens de ce dernier le 22 mai 1717.

On trouve en 1709 le nom de Jean Escurette qui était garçon meunier à Gajac. En 1749-1750, le meunier est François Seguin qui se marie avec sa voisine la veuve de Jean Berry dont la maison en façade de la jalle dominait la vernière de la rive gauche, aujourd'hui en prairie. Puis le 1er décembre 1751 est célébré le mariage de Pierre Castaing, fils de Bertrand et d'Anne Branne, valet de meunier, avec Marie Danet. Pierre, qui est la souche de notre famille, mourut le 24 novembre 1772, étant âgé seulement de 45 ans. L'acte d'inhumation le qualifie de meunier et non pas de valet de meunier comme l'acte de mariage. Cela permet de supposer qu'au moment de sa mort Pierre était sous-fermier du moulin affermé par les De Montaigne à Tanays, le 16 mai 1766. Ainsi s'explique que mention soit faite de ce bail dans celui qui l'a suivi en date du 22 juillet 1776. D'après cette mention, il apparaît que les clauses de ce dernier bail sont les mêmes que celles du bail précédent. En 1792, le 17 décembre, Pierre fils de feu Pierre et de Madeleine Delhomme, tous deux qualifiés de meunier et meunière, se maria avec Jeanne Toulouse, fille de feu Jean Toulouse vigneron.

Entre autres enfants, ils eurent Guillaume notre bisaïeul qui naquit le 23 primaire an VI, 14 décembre 1797, le jour de la fête de Saint-Nicaise, dont on avait failli lui donner le nom disait-il en souriant, et le nom, eh Dieu sait s'il le méritait peu ! Guillaume marié à Anne Lestage, fille d'un propriétaire de Magudas, eut 4 fils : Jean qui resta au moulin, Pierre Eugène boulanger au bourg, Jean huissier à Bordeaux qui finit ses jours à Berry et enfin Pierre Aimé épicier à Gajac...

La généalogie de notre famille étant maintenant établie, il faut revenir en arrière pour reprendre l'histoire du moulin. Doussin, fermier du seigneur à la fin du XVIIème et au début du XVIIIème, ainsi que ses successeurs devaient se faire d'importants revenus si on en juge par le chiffre d'impôts qu'ils payaient. On lit dans le rôle de la taille pour 1728 que le fermier du moulin de Gajac est inscrit pour 20 livres plus pour la capitation et le taillon 13 livres soit un total de 33 livres. La taille équivalait à l'impôt sur le revenu, la capitation à la côte personnelle et le taillon aux centimes additionnels. Or, le plus fort imposé de la circonscription de Corbiac (comprenant Gajac, Corbiac et Magudas) était Guilhem Deniges de Magudas, taxé à 12 livres pour la taille plus 8 livres pour la capitation et le taillon soit un total de 20 livres contre 33 au couple de meuniers. On voit donc par cette comparaison que le revenu du meunier dépassait de plus de 50 % ceux du plus riche propriétaire non privilégié bien entendu. Le meunier du Thil était taxé aux mêmes chiffres que son confrère, on dirait aujourd'hui qu'ils faisaient le même chiffre d'affaires.

Comment étaient réglés les rapports du fermier et du seigneur-propriétaire ? Par un bail à ferme discuté entre les 2 parties ; de nos jours, les choses ne se passeraient pas autrement. Bernard de la Salle étant décédé le 4 juin 1764, ses héritiers les demoiselles Thérèse, Anne et Jeanne de Montaigne, Michel, Nicolas et Joseph de Montaigne leurs neveux, baronnes et seigneuresses de Saint-Médard passent un bail à ferme pour 7 ans moyennant 1 200 Livres par an à Tanays, bourgeois et marchand sous les remparts de la Porte-Dijeaux (rue des Remparts) du moulin de Gajac avec foulon, pré, etc. par devant notaire à Saint-Médard, Thévenard.

Le 2 juillet 1764 ; au mois d'Août suivant, ce Tanays qui cherchait plutôt à faire un bon profit qu'à moudre du grain, cède son bail à Jean Estève, meunier du moulin de Bonneau à charge de lui payer pendant 6 ans et 11 mois restant la somme de 1 500 Livres par an. Si Estève comptait faire une bonne affaire en payant une ferme de 1 500 Livres, il est certain que Tanays la faisait bien meilleure puisqu'il ne versait que 1 200 Livres; cette sous-location lui rapportait 300 Livres net. Peut-être avait-il bénéficié de ce chiffre un peu bas en sa qualité de créancier de feu Joseph de la Salle. En effet, la succession de celui-ci devait à Tanays 2 000 Livres pour fourniture de grain ; il est bien probable que le créancier avait dû user de la situation à son profit. Poursuivant ses avantages, Tanays avait acquis le 15 septembre suivant le domaine de Gorre à Corbiac, des héritiers de Bernard de la Salle. Les clauses de bail de 1764 ne sont pas connues mais il en va autrement de celles contenues dans le bail du 26 juillet 1776 passé par devant Thévenard. De cette date, les demoiselles de Montaigne passent un bail pour 5 ans avec Madeleine Delhomme, veuve de Pierre Castaing, du moulin à eau, de 3 paires de meules, foulon, pelouse, près de Berdus, vernière et 2 prés à Gamarde moyennant la somme de 1 600 L. par an payables par quartier ; le bail contient quelques autres choses intéressantes. Le bailleur doit tenir les bâtiments clos et fournir le bois nécessaire aux réparations des empallages (vannes), enguilles, rouets et tournettes (pièces de bois servant de support aux meules, roues hydrauliques ou cylindre dans lequel tournent les meules) à charge pour le preneur de payer la façon et la main d'œuvre. Il s'oblige à réparer les dégâts aux persintes (rives) toutes les fois qu'elles ne seront pas causées par la faute ou la négligence du preneur en retenant les eaux trop hautes (en 1710, le Parlement avait homologué une ordonnance du grand Maître des Eaux et Forêts obligeant les meuniers à tenir les eaux plus basses d'un pan et demi que les terres voisines ; pan : mesure de Haute-Guyenne qui vaut 8 pouces soit 0,25 m environ ; et les riverains à curer les canaux et les biefs).

M. Delhomme s'oblige à régir et gouverner ledit moulin en bonne ménagère. En plus, elle promet de moudre toute espèce et toute quantité de grains nécessaires aux dites dames pour l'usage du château de Gajac et de leur maison de Bosq sans qu'elle puisse exiger un droit de moulage. Étaient témoins à cet acte : Jean Renaudin, agent du château de Lamothe-Gajac et Antoine Gourmeron, sergent royal demeurant à Gajac qui ont signé, non ladite Delhomme qui a déclaré ne savoir écrire ; au bas, suivent les signatures : de Montagne, etc. Il est à remarquer que les demoiselles de Montaigne signent de Montagne conformément à la prononciation de leur nom alors en usage. Quant aux clauses du bail, on en insérait de semblables dans un bail de moulin fait de nos jours.

Depuis ce bail, notre famille a habité le moulin de façon continue et n'a cessé de le faire marcher. En effet, le bail du 26 juillet 1776 fut renouvelé le 11 janvier 1788 et 5 août 1791 avec les mêmes clauses et au même prix. Il faut remarquer à ce propos que, le dernier bail, celui de 1791 ayant été signé après l'abolition des droits féodaux, le moulin n'était plus moulin banal, c'est-à-dire le moulin du seigneur où les vassaux devaient obligatoirement faire moudre leur grain, moyennant redevance bien entendu. Or, ce changement capital n'a eu aucune répercussion sur le bail quant au prix et autres clauses On peut en conclure que la fermière sachant que sa clientèle s'adressait au moulin de Gajac, non pas parce qu'elle y était obligée mais parce qu'elle lui donnait entière satisfaction, comptait sur sa fidélité dans l'avenir malgré la disparition de la contrainte. Par conséquent, en ce qui concerne le moulin de Gajac, on peut affirmer que la banalité était sans influence sur les relations entre meunier et client, que les choses se passaient entre eux comme de nos jours entre propriétaire et meunier, meunier et client.

La grande étendue des prés et pacages mentionnés dans les baux de 1776 et 1791 (pelouse, près de Berdus, vernière au long de la Jalle, deux prés à Gamarde, un pré à Font de Barrique près le pont de chemin de fer) indiquent l'importance du cheptel au service du moulin mais on n’a aucun autre renseignement là-dessus. On sait seulement qu'il comprenait surtout des mulets de bât.

Tantôt, le meunier faisait la tournée dans la campagne, ramassait le blé puis rapportait la farine. Monté sur le mulet de tête, il guidait une file de bêtes de somme harnachées avec un bât sur lequel étaient posés en travers les sacs très longs et minces comme on les faisait alors presque tous. Les sacs plus courts, trapus étaient transportés dans des mannequins en osier suspendus de chaque côté du bât. Tantôt, les paysans apportaient eux-mêmes leurs grains au moulin. Et pendant que les meules faisaient leur travail ils attachaient les mulets ou chevaux aux pierres percées d'un trou qu'on voit encore à l'angle sud du mur de la maison et en face à l'angle nord-est du mur de la grange. Il y avait une autre pierre percée toute pareille à l'angle sud-ouest du moulin mais elle a disparu lors de la construction des chambres froides. La petite caravane circulait tranquillement dans la paroisse et même en dehors des limites de celle-ci sans difficulté si ce n'est de la part de l'irascible M. de Ravul, seigneur de Saint-Aubin. Le transport du grain et de la farine s'effectuait à dos de mulet aux environs de 1830. Au cours de ces longues randonnées, notre arrière grand père utilisait son temps en lectures de choix. C'est alors qu'il avait appris par cœur des passages de la Zaïre de Voltaire conservés dans sa mémoire jusqu'à la fin de ses jours. Mme de Basterot, ayant acquis des demoiselles de Montaigne les seigneuries de Gajac, Corbiac et Saint-Médard le 22 décembre 1786, Marc de Foucher, écuyer et praticien, prit possession le 24 décembre, au nom de Mme de Basterot « par sa libre entrée dans le château, l'église de Saint-Médard et le moulin. »

Lors de la signature du bail du 5 août 1791, Mme de Ségur (de Belfort) remplaça sa mère Mme de Basterot. Cette même année, fut dressé le registre de la contribution foncière de la commune de Saint-Médard. Le moulin et ses dépendances sont inscrits pour un revenu de 2 250 Livres, ce qui au denier 18 fait un capital de 40 500 Livres. Le revenu imposable est de 266 Livres et 13 sous. Mme de Basterot, son gendre et sa fille, M. et Mme de Ségur, émigrèrent peu de temps après la signature du dernier bail puisque la municipalité de Saint-Médard fit faire l'inventaire de leur mobilier en mai 1792.

Leurs biens furent confisqués et mis sous séquestre et vendus au profit de la Nation. Le 4 messidor an IV (22 juin 1796), le citoyen Pierre d'Hirribaren, habitant à Bordeaux rue Saint-Rémy, se porta acquéreur du moulin et de ses dépendances « telles que le présent fermier ou ses prédécesseurs en avaient joui » sur une estimation de 30 000 Livres. Il en arriva à payer 42 700 en assignats bien entendu. Comme à ce moment-là, un louis d'or de 24 L valait environ 20 000 L en assignats, D'Hirribaren devint propriétaire du moulin pour deux Louis ! « L'Etat était seul assez sot pour recevoir à leur valeur nominale ces chiffons de papier dont la valeur ne cessait de diminuer ». (Marion). Aussi, beaucoup de gens se rendirent acquéreurs de biens nationaux, la France devint une nation d'acheteurs, c'était la fuite devant la monnaie en laquelle nul n'avait plus confiance. La planche aux assignats fut brûlée solennellement le 19 février 1796, mais cet acte du Directoire n'arrêta pas la dégringolade du papier monnaie comme on peut le voir sur ce tableau du cours du Louis en assignats relevé à l'exposition des monnaies de la Révolution à la Monnaie de Paris en décembre 1946.

1791 : 27 décembre, 35,5 Livres

1792 : 31 juillet, 40,0 L.

1794 : 27 juin, 80,0 L.

1795 : 26 juin, 758 L.

1796 ; 5 juin, 17 950 L.

1796 : 29 août, 28 800 L.

Presque en même temps que D'Hirribaren, Cambon et quelques autres Bordelais se rendirent acquéreurs du château de Gajac ainsi que du domaine seigneurial, Linars lui-même suivit le mouvement et tout sans culotte qu'il fût, acheta la cure. On peut constater semblable façon d'agir de nos jours, devant l'inflation considérable la planche aux assignats fonctionne comme sous le Directoire, il n'est donc pas étonnant que les mêmes causes produisent les mêmes effets.

D'Hirribaren, tout comme Cambon, adjudicataire du château de Gajac et de la plus grande partie des biens de Mme de Basterot, revendirent bientôt leurs acquisitions soit entre eux soit à d'autres personnes : Leleu, puis Cézarin pour le moulin. Un des frères Cézarin céda sa part de propriété à notre arrière grand père Guillaume, son père de son côté avait acquis la part d'un autre propriétaire, de telle sorte qu'à la mort de son père Guillaume, réunissant les 2 moitiés, devint seul propriétaire du moulin. Mais quels que fussent les changements de régime (Royauté, République ou Empire) et de propriétaires (Seigneurs, Nation ou Particuliers), la fermière restait inamovible, la vaillante meunière Madeleine tenait ferme bien que veuve depuis plus de 25 ans et avec plusieurs petits enfants à élever. Que d'épreuves elle dut supporter pendant ces époques troublées avec tous les changements survenus autour d'elle ! On n'en connaît qu'une rapportée comme suit dans un registre de la Mairie : « Le 4 ventôse An III (mars 1795) en réquisition de la veuve Castaing, fermière du moulin de Gajac, une délégation municipale se transporte sur le lieu de Gajac pour y constater les dégâts que les grandes inondations ont occasionné sur la Jalle dudit moulin. À environ 400 pas du moulin sur la rive droite de la Jalle, les inondations ont occasionné une brèche de 30 pas environ de long, ce qui occasionne une grande perte audit moulin. Laquelle dégradation nous avons reconnu être très urgente tant pour le public que pour la nécessité dudit moulin. »

Cette brèche était ouverte à l'endroit appelé la grande Brèche un peu en amont de la maison de Berry non pas sur la rive droite mais bien sur la rive gauche. Jusqu'à ces dernières années, l'emplacement de cette brèche était très reconnaissable parce qu'aucun arbuste n'y avait poussé mais peu à peu les vergnes l'ont envahi.

La vie de Madeleine Delhomme, la grande part qu'elle a pris dans l'établissement et la prospérité de notre famille, méritent notre reconnaissance pour cette aïeule lointaine. Quels regrets de ne posséder sur elle que de si minimes renseignements ! Dans les documents connus jusqu'ici rien ne permet de déterminer la date même approximative de construction du moulin. Les 2 corbeaux qui font saillie en avant du mur de la maison du côté du moulin à l'intérieur de celui-ci ont été probablement placés là pour servir de support à 2 poutres de la toiture. Dans cette hypothèse, l'autre extrémité de ces poutres devait reposer sur un mur bâti, soit après la 1ère, soit après la seconde meule. Dans un cas aussi bien que dans l'autre, il ne pouvait être plus éloigné, la longueur des poutres ordinaires ne le permettant pas. D'après cette disposition, il est vraisemblable que dans la construction primitive l'unique pente de la toiture était tournée vers le nord-ouest. Les 2 premières fenêtres du moulin devaient être placées à un niveau plus bas que les emplacements actuels. En effet, on voit fort bien depuis le jardin les briques pleines qui ont servi à boucher leur ouverture de manière à les mettre au niveau actuel.

D'après ces quelques constatations, il est permis de supposer que le moulin primitif avait une ou au plus deux paires de meules et que son sol ou plancher se trouvait bien au dessous du sol actuel. On ne sait à quelle époque il fut agrandi et remanié. Aucune précision concernant le moulin lui-même ne figure dans l'acte de vente de la seigneurie de Gajac du 12 octobre 1580. On sait seulement que la construction comprend la maison du meunier et le moulin proprement dit mais sans aucun renseignement sur le nombre de meules.

Cent ans plus tard, Doussin est fermier du moulin et du foulon mais cette fois encore nous n'en savons pas plus long. Il en est de même en 1764 mais la lecture de la minute de ce bail permettrait de fixer ce point de détail. C'est seulement dans le bail de 1776 que l'on trouve toutes ces précisions : moulin à trois paires de meules avec foulon. On sait que ce foulon était installé à l'extrémité N.O du bâtiment du moulin au delà de la 3ème meule dite meule de fond. Si le foulon était à la même place en 1694 qu'en 1764 on peut admettre sans crainte d'erreur que les 3 paires de meules existaient déjà en 1694. Cela ne fait aucun doute pour 1764 car, en outre du renseignement fourni par l'existence du foulon, on peut remarquer que le prix du bail était le même en 1764 et en 1774, ce qui fait supposer que l'outillage était identique à ces 2 époques. Nous avons donc une certitude pour 1764 et seulement une probabilité pour 1694. Cette dernière date amène à faire un rapprochement entre les deux arcades de la chapelle Saint-Yves et des grandes vannes médianes du moulin ; toutes deux de grandes dimensions sont surmontées d'un arc surbaissé de courbe régulière. La construction de ces ouvrages celui du moulin surtout a dû présenter de grandes difficultés car les carrières du Tyranet de Gamarde, les seules du pays, ne fournissaient guère que du moellon et fort peu de grandes pierres indispensables pour construire de telles arcades. On sait que la chapelle a été édifiée par Bernard de la Salle aux environs de 1691. L'arcade médiane du moulin est-elle de la fin du XVIIème siècle elle aussi ?

Au dessus de cette arcade, on voit une baie de dimensions beaucoup plus importantes que celles des autres fenêtres du moulin. Pourquoi a-t'on fait une aussi grande fenêtre à cette place ? On peut supposer que cette ouverture a été disposée ainsi afin de diminuer le poids de maçonnerie supportée par l'arcade immédiatement sous-jacente et aussi de donner un meilleur éclairage à l'intérieur du moulin. Mais ces hypothèses n'expliquent pas la présence de 2 corbeaux de pierre situés de chaque côté de la baie, à un niveau légèrement inférieur au sien. Peut-être ont-ils servis de point d'appui pendant la construction...? Une tradition familiale rapportait que ces corbeaux supportaient un balcon en bois installé par ordre du seigneur afin qu'il pût pêcher plus commodément dans la Gourgue. Cette 2ème explication n'exclut d'ailleurs pas la première.

En 1925, au cours d'importantes réparations faites aux parties du moulin constamment immergées, les maçons firent une trouvaille intéressante. Ils mirent à découvert plusieurs pièces de monnaie dans un joint séparant deux des grandes dalles qui revêtent le lit de la Jalle à 1,5 m environ en amont de l'éperon de pont situé entre les coursiers de première et deuxième meules. Plusieurs de ces pièces étaient tellement usées qu'aucune figure ou chiffre n'apparaissait. Sur une autre, on voit à l'avers le profil très reconnaissable d'Henri IV, au revers 3 fleurs de lis. Sur une deuxième bien mieux conservée, on lit côté face : LOVS XIII... ET N A V et au revers : DOUBLE TOURNOIS 1639 Soit : Louis XIII Roi de France et de Navarre. Double tournois et 3 fleurs de lys 1639. « Tournois » est le nom qu'on donnait autrefois à la monnaie qui se battait à Tours jadis, se dit présentement de livres valant 20 sous.

Au XVIème siècle, l'Ardit valait à peu près un liard ou 5 deniers Bordelais. Il y avait 12 deniers au sou et 20 sous à la livre. D'après Bally, voici les variations de la Livre tournoi calculée d'après le prix du blé : Louis XI 42,28 F, Louis XII 32,52 F, François 1er 11,83 F, Henri II et François II 7,90 F, Charles IX 4,5 F, Henri III 3,83 F, Henri IV 3,66 F.

Un double tournoi de Louis XIII portant le millésime de 1632 a été trouvé par Paul dans le jardin potager (1949).Un autre double tournoi de Louis XIII, frappé en 16..?, a été trouvé dans ce même jardin le 10 janvier 1951, mais pas au même endroit que le précédent plus près du gros magnolia.

Il s'agit bien de monnaies frappées sous Henri IV et sous Louis XIII. Les pièces étaient-elles dans le joint où on les a trouvées depuis une époque proche de 1639 et par conséquent sont-elles la preuve que les dalles auraient été mises en place à peu près cette année ? Ou bien peut-on supposer qu'elles ont été jetées dans l'eau plus tard puis entraînées dans les remous et se sont insérées dans le joint où elles sont restées jusqu'en 1925. Comme ces pièces de monnaie ne devaient plus être en usage sous Louis XIV, dont le règne commença en 1643, il semble que même dans la seconde hypothèse, on puisse admettre que cette partie de la construction remonte au milieu du XVIIème. Les énormes dalles que l'on voit au fond du cours d'eau ont été placées à cet endroit pour éviter que les eaux ne fassent des affouillements autour des fondations des éperons du pont.

meule

Les 3 paires de meules dont fait mention le bail de 1776 occupaient à peu de chose près l'emplacement des meules actuelles. Quant au foulon, il était installé à proximité des 4ème et 5ème vannes de décharges actuelles. On peut déduire de ces indications que les dimensions du bâtiment du moulin proprement dit sont restées les mêmes de 1776 (et presque certainement de 1764) jusqu'à la construction des chambres froides comme on peut s'en rendre compte d'après le plan cadastral de 1808, car on a de bonnes raisons de croire qu'aucun changement important ne fut apporté pendant la Révolution.

Les 3 cuves des meules étaient à cette époque plus rapprochées que maintenant du mur de façade aval du moulin et se trouvaient presque au milieu du passage les séparant maintenant de ce mur et qui va d'un bout à l'autre du bâtiment. Les cuves furent construites à leur emplacement actuel par notre arrière grand père Guillaume, en 1844 pour les meules du milieu et du fond, peu de temps après pour la 1ère. Une inscription portant la date de 1844 se voit sur une pierre du mur qui est au dessus de la vanne de la meule du fond, pierre creusée d'un trou carré dans lequel on enfonce la pièce de bois servant d'appui à la meule lorsque celle-ci est dressée sur ses supports. Grugé, charpentier de moulin, prit 200 F pour la construction des cuves et la remise en place des meules en 1844. Le même remplaça les rouets en bois par des rouets métalliques. Afin d'augmenter la dureté du bois de chêne servant à faire des rouets (coupé longtemps à l'avance comme le prouve l'inventaire dressé après la vente du 22 décembre 1876), on l'immergeait dans l'eau très longtemps à l'avance ; deux de ces blocs sont encore visibles dans l'étang près de la rive du côté du jardin ; le foulon était une machine, une sorte de marteau-pilon en bois, servant à donner un certain apprêt aux draps et aux couvertures. On utilisait à cet effet de l'argile fine pour dégraisser ces dernières. Cette argile était extraite des « Ardileyres » sur le chemin de Gajac au Thil presqu'à la limite du grand commun de Gamarde, on voit encore les excavations. Le foulon fut démoli vers 1844.

À sa place on installa les 4ème et 5ème vannes de décharge prescrites par le règlement des usines de la Jalle en vigueur à cette époque. Peu après, notre arrière grand père fit construire un très grand blutoir qui occupait l'emplacement des frigorifères actuels et un criblage placé un peu en avant des 4ème et 5ème vannes de décharge. Tous deux ont été démolis plus tard, étant devenus inutiles.

La maison d'habitation ne comportait en 1776 qu'un rez-de-chaussée et une seule grande pièce principale. C'était la cuisine actuelle avec en plus l'emprise constituée depuis par la dépense. La cuisine servait en même temps de chambre à coucher tout comme dans les autres maisons du pays. Deux petites pièces attenantes situées au levant de la cuisine servaient de débarras et de chai, c'est tout. Les 2 fenêtres donnant sur la Jalle existaient déjà, l'une d'elles ouverte au dessus de la fontaine que notre arrière grand père avait toujours vu couler au même endroit ; les Allemands l'ont dévié lors de la construction du blockhaus en juin 1943.

La maison d'habitation a été exhaussée d'un étage par notre arrière grand père en deux fois : la moitié ouest d'abord puis la moitié est plus tard vers 1855. Une porte du moulin a été déplacée en 1883. Jusqu'à cette date, elle se trouvait dans une large entrée en retrait de plusieurs mètres sur le mur de la façade, appelée « Lou balet ». On avait devant soi un mur plein, à droite un mur percé d'une étroite fenêtre, fermée par une large barre de fer toute pareille aux fenêtres du moulin, donnant dans la cuisine (cette ouverture existe encore), à gauche la porte du moulin à deux épais vantaux supportés par d'énormes gonds et ferrures. La nécessité où s'est trouvé notre grand père de disposer une chambre pour le logement d'un garçon meunier a décidé d'effectuer cette modification.

C'est à peu près à cette époque que grand père fit construire le hangar qui abrite le devant du moulin. La grande grange bâtie en moellons existait en 1776. Elle abritait dans une partie les mulets et plus tard les chevaux du moulin ; dans le reste le foin. Cette double destination n'a pas changé ; autour d'elle, ont été élevées plusieurs constructions plus modernes. Le hangar en bois qui abrite le devant de l'écurie date de notre arrière grand père, le chai en pierres a été bâti par notre grand père, le cuvier ainsi que le parc à vaches par mon père. Notre ami M. Fournier a admirablement conçu l'agrandissement de la maison d'habitation en 1931-32 ainsi que l'installation de la fabrique de glace à l'extrémité ouest du moulin. Notre grand-mère a planté le superbe magnolia et l'érable et ma mère le micocoulier car toutes les deux aimaient beaucoup les arbres et les fleurs.

Le paysage en aval du moulin a été transformé au XIXème siècle lors de la construction du pont sur la Jalle. Cette construction avait été demandée par l'assemblée des habitants le 2 mars 1789 mais sans aucun résultat. Elle était pourtant de grande utilité. Les charrettes traversaient la Jalle à gué pendant que les eaux étaient maigres mais lorsque celles-ci venaient à grossir il fallait doubler les attelages pour passer. Lors des grandes crues, la circulation était complètement arrêtée ; pour cette raison, il fallut enterrer dans le cimetière d'Eysines une femme de Gajac, le 29 janvier 1735, dans l'impossibilité où l'on se trouvait de transporter le corps au cimetière de la paroisse « à cause de l'inondation ». Cette interruption se prolongeait parfois pendant plusieurs semaines. Sous la restauration un premier projet fut dressé. Il faisait contourner Gajac au grand chemin de Bordeaux qui ensuite franchissait la Jalle sur le pont en briques que M. Coureau, propriétaire du château Lafon, venait de faire construire un peu en aval de sa demeure vers 1827, le pont avait une seule arche qui s'est effondrée plus tard. Mme Chevallereau possède un grand médaillon en terre cuite qui commémore cette construction ; on y voit à l'avers l'effigie de Charles X, au revers une inscription. En 1826, étant préfet M. le Baron d'Haussez, maire de Saint-Médard, M. Berninet, ce pont a été construit par les soins de M. Coureau, syndic des assureurs, sur les plans de G. Durand architecte. (Ce Durand était propriétaire de notre maison de Corbiac depuis 1790.)

Notre arrière grand père écrit dans une lettre « que les bouviers regardaient la construction du pont Coureau comme un présent du ciel ». Aussi d'accord avec M. Henry, copropriétaire du moulin, s'empressa-t-il d'offrir l'emplacement du pont de Gajac à la commune et par voie de conséquence au département, pour éviter que la route ne fût déviée au pont rouge comme les ponts et chaussée le projetaient, peut-être à l'instigation de H. Coureau. Bien que reconstruit en bois puis par la suite en fer et pierre, il a conservé son ancien nom dû aux matériaux primitivement employés mais notre arrière grand père et H. Henry, négociant à Bordeaux, copropriétaires tous deux du moulin, comprenant l'importance considérable qu'aurait la proximité de cette grande voie de communication pour leur usine firent don du terrain nécessaire a l'emplacement du pont et de la route pour y accéder. Cette offre fut acceptée en 1832 et l'administration décida d'établir un pont sur la Jalle en aval du moulin. Le premier pont était en bois, il n'avait qu'une arche et sa largeur ne permettait le passage que d'une seule voiture. Cet ouvrage était insuffisant à tous les points de vue aussi bien en ce qui concernait la circulation des véhicules que l'écoulement des eaux ; une crue fit bientôt la preuve de cette insuffisance. Comme l'arche unique ne pouvait livrer passage à la masse d'eau, celle-ci remonta tellement que le moulin fut inondé par aval et que les « meyts » des meules flottaient comme des bateaux. Ce pont si défectueux fut remplacé en 1849 par le pont en maçonnerie actuel à 2 arches pour faciliter le passage de l'eau. Le tablier, établi très haut afin d'atténuer le plus possible la pente fort raide de Gajac, nécessita la mise en place d'un énorme remblai en travers de la vallée. Par suite, on dut construire un pont pour donner passage à la Jallère actuellement comblée sur une grande partie de son cours. Les travaux furent dirigés par Chambrelent, Ingénieur des ponts et chaussées, qui plus tard devint célèbre par ses travaux dans les landes.

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L'emplacement du nouveau pont fut le même que celui du pont de bois. Toutefois, pour redresser un peu la courbe décrite par la route entre la sortie de Gajac et la Jalle, Chambrelent reporta plus en aval la pile à construire sur la rive droite. Les pilotis du pont primitif qu'on voit dans la Jalle un peu en amont de cette pile permettant ainsi de se rendre compte de la modification effectuée. Conséquence de ce changement, l'axe du nouveau pont était placé obliquement par rapport à celui du moulin tandis que ces deux axes étaient parallèles lorsque le pont en bois existait. Notre arrière grand père ayant fait respectueusement remarquer à Chambrelent que cette obliquité en déviant le courant vers la rive gauche causerait une gêne importante pour l'écoulement des eaux de crue, s'attira cette réponse dite sur un ton bourru : « Mêlez vous de ce qui vous regarde », réponse demeurée célèbre dans la famille et qui montre qu'on peut être un homme de valeur et en même temps un butor. Il n'en est pas moins vrai que l'éventualité redoutée s'est réalisée : sous la poussée du courant des 2 arches le lit de la Jalle s'infléchit de plus en plus vers la rive gauche et forme maintenant une boucle très prononcée qui gêne beaucoup l'écoulement des eaux pendant les crues. De plus, il faut reconnaître une autre conséquence de ce manque de parallélisme : pendant les crues le courant vient buter contre la pile droite du pont puis une partie se retourne le long de la berge du jardin ; la très grande force du courant a à peu près rongé la falaise surtout au dessous du vieux pied de lilas et son éboulement était imminent en cet endroit. L'entrepreneur Lalanne a construit un mur en pierres de ciment et béton du 22 novembre au 8 décembre 1951 juste avant que les eaux n'aient grossi. Le dimanche 28 décembre1952 dans l'après-midi, je reçus au moulin la visite de M. Willemin. C'est un inspecteur général des ponts et chaussées en retraite que j'ai connu en sa qualité de président de l'association des propriétaires sinistrés de la Gironde. Il a dirigé notre action contre la reconstruction dans l'affaire de la récupération de la source avec un plein succès et dans celle du blockhaus en cours. Cet homme dont l'âge n'a pas diminué l'intelligence, la mémoire, l'activité, la lucidité, l'énergie ni l'esprit de décision est la providence des sinistrés. Ayant vu dans le journal Sud-ouest la photographie du moulin lors de la crue du 17 décembre, la plus forte que nous ayons eue de mémoire d'homme, il est venu se rendre compte de notre situation. La deuxième crue était un peu moins forte que la précédente lors de la visite de M. Willemin d'environ 10 cm. Il voulut traverser le pont et aller jusqu'au déversoir. L'eau affleurait presque le bord supérieur des pierres du mur reliant le déversoir au moulin. Le pré de Berry était à blanc dans toute son étendue. M. Willemin fut stupéfait de la hauteur d'eau qui ne nous laissait qu'une bien petite marge de sécurité et de la violence du courant. Puis, il entra dans le moulin et placé devant la grande fenêtre, me dit « mais ce pont gêne beaucoup l'écoulement de l'eau ». Je lui racontai alors la conversation de mon arrière grand père avec Chambrelent au moment de la construction du pont et la réponse brutale de l'ingénieur. Mais M. Willemin ne fit aucune réflexion. Je note cette anecdote parce qu'elle est un hommage, indirect mais hommage quand même au bon sens et à la prévoyance de notre arrière grand père, qui fut rendu 100 ans plus tard par un homme aussi éminent que Chambrelent et en outre moins brutal. Le changement apporté dans le paysage par le pont n'est pas heureux au point de vue esthétique car le haut remblai ainsi que le pont obstruent la vue que du moulin on avait sur la vallée de la Jalle jusqu'au Poujeau de la Capère. En revanche, les voyageurs ne sont plus arrêtés par les crues comme ce fut le cas de nos ancêtres pendant des siècles. L'un compense bien l'autre.

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Le moulin qui a connu l'invasion allemande pendant la dernière guerre, avait aussi connu l'invasion en 1814. L'armée anglaise venant d'Espagne après avoir vaincu nos troupes à Orthez s'avança vers Bordeaux où elle entra le 12 mars. Un détachement occupa Saint-Médard, il campait sur la plaine de la Lumagne. Deux officiers qui en faisaient partie logeaient au moulin. Les paysans qui craignaient que les soldats ennemis ne se livrassent au pillage redoutaient cette invasion. Mais la troupe obéissant à une discipline très dure se conduisit très correctement car toute faute était réprimée avec énergie. Voici une anecdote à l'appui : notre arrière grand père et les deux officiers anglais causant un jour devant la maison aperçurent un homme couché par terre à la bifurcation du chemin de Bordeaux et de la Mountade daou Havure (montée du forgeron), chemin qui monte vers Lagurgue peu après la maison Dubet. Ils allèrent le relever et, comme ce vieillard pleurait, ils lui demandèrent la cause de son chagrin : un soldat anglais venait de le battre et l'avait renversé ensuite. Le lendemain, les troupes furent rangées sur la plaine près de la maison de Cantelaoude (appartenant à Pierre Castaing) et la victime passa devant les soldats pour désigner son agresseur. Dès que celui-ci eut été reconnu, on lui administra une bastonnade énergique sans tenir compte de ses cris puis il fut roulé dans une couverture et laissé seul dans une tente. Rassurés par cette discipline, les habitants démolirent la maçonnerie avec laquelle ils avaient bouché la gueule du four donnant dans la cheminée de toutes les cuisines et derrière laquelle ils avaient caché les objets les plus précieux ; cette précaution s'avérait comme inutile. De même, les bouviers convoqués pour évacuer la poudrerie vers Blaye reçurent contre-ordre ce dont ils n'éprouvèrent aucune déception bien au contraire.

Les limites sud et ouest de la propriété du moulin sont toujours les mêmes ; à l'ouest, elle est encore constituée par le commencement de la Jallère. Entre celle-ci et la Jalle, s'étendait en longueur une vernière (bois de vergnes) transformée en prairie par notre arrière grand père et par son père. Comme autrefois, cette prairie sert de déversoir aux eaux pendant les grandes crues. Elles s'écoulaient jadis par la Jallère, large de 2 à 3 mètres en aval du petit pont sur la route ; vers 1820, on dut construire un mur en moellons pour empêcher les eaux de la Jallère de revenir dans la gourgue du moulin ; des vestiges de ce mur parallèle à la Jallère et recouverts presque entièrement par le remblai de la route étaient visibles dans le fossé longeant le côté nord de la route, du petit pont à la Jalle, remplacé depuis quelques temps par une canalisation en ciment. Mais ce canal s'est comblé peu à peu depuis le milieu du XIXème siècle, ce qui aggrave considérablement la situation du moulin lors des crues.

Au sud, la limite est comme autrefois le fossé séparant notre prairie de Berdus (lou prat hagnous, le pré boueux) maintenant terrain maraîcher de la propriété voisine. Notons, en passant, que cette prairie dépendait de la seigneurie de Corbiac alors que le moulin, la pelouse et le jardin faisaient partie de la seigneurie de Gajac. La séparation entre les deux était faite par le fossé dit Riou de la Janette qui descend de Corbiac puis traverse la propriété de Bussy- Chaumet. Depuis les drainages de la Société Lyonnaise des eaux (1908), le débit de ce fossé a beaucoup diminué en dehors de la saison des pluies. Au nord, la propriété confrontait sur les deux rives de la Jalle au vieux chemin qui passe toujours au même endroit, au gué. Mais depuis 1832, la limite a été reportée en arrière au remblai de la nouvelle route construite à cette époque. À l'est, la limite a subi beaucoup de vicissitudes et de changements postérieurement à l'ancien régime. En 1792, une vaste pelouse de quatre journaux (1 hectare et quart environ) s'étend au levant du moulin jusqu'au chemin de la lande, au midi jusqu'au Tènement de Berdus-Cazaux (propriété de Bussy-Chaumet), au couchant jusqu'au près de Berdus. Elle figure dans les baux à ferme du moulin de 1776 et 1791 notamment, et le fermier avait seul le droit d'y faire pacager ses mulets. Mais cette pelouse était par suite de sa proximité un objet de convoitise pour les habitants du village qui y envoyaient paître leur bétail ; à l'encontre d'eux, le fermier du moulin ne manquait pas de chasser les bêtes s'approchant trop de sa demeure. Telle était la situation à la fin de l'ancien Régime. À la révolution, cette propriété seigneuriale ayant été confisquée au profit de la Nation, ce fut une raison majeure pour la considérer comme bien commun appartenant à tout le monde. Cet état de fait dura de 1792 à 1796 et vint fort à propos renforcer la prétention des habitants de Gajac. Puis, pendant une vingtaine d'années, se succédèrent des propriétaires étrangers au pays, habitant parfois au loin et par conséquent dans l'impossibilité de se rendre compte des empiètements des habitants de Gajac.

Pour toutes ces raisons, les entreprises du dehors tant en ce qui concerne le pacage du bétail que le lavage du linge allèrent en augmentant. Une première réaction de défense se manifesta en 1812 contre Ramond, laveur de laine, qui prétendait avoir acquis la propriété de l'emplacement du fourneau servant à son industrie par la prescription ; il y eût enquête et contre-enquête mais le dossier ne contient pas de renseignements sur le dénouement de cette instance. Faut-il attribuer cette lacune aux temps troublés d'alors, à l'invasion anglaise, ou à une autre cause ? Laquelle ?

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Il faut en arriver aux environs de 1820 pour trouver une deuxième réaction contre le village. Cézarin de Chatellerault, alors propriétaire du moulin, intenta un procès contre Caries, successeur de Ramond, qui comme son prédécesseur prétendait être propriétaire du terrain sur lequel il installait son fourneau chaque année à la belle saison, presque à l'emplacement de la pile levant du pont actuel. Les laveurs de laine n'ayant aucun titre ou écrit à l'appui de leur prétention, on fit une enquête. Le maître d'hôtel de Mme de Basterot et André Castaing attestèrent l'un que les laveurs demandaient chaque année au seigneur l'autorisation d'installer leur fourneau et qu'ils l'enlevaient à la fin de la campagne, l'autre que sa mère Madeleine, chassait le bétail qui venait pacager trop près du moulin et que Ramond lui donnait de la laine en rétribution. En outre, il fut établi que certains témoins favorables à Caries, tous habitants de Gajac, récitaient une leçon qui leur avait été faite. En conséquence, Caries perdit son procès et ce fut le calme pendant une quarantaine d'années. Lors de la révision du cadastre en 1844, on attribua à la commune la partie de pelouse qui se trouvait du côté du chemin de la lande et à notre arrière grand père celle qui était plus rapprochée du moulin. Mais voici qu'en 1863, un médecin qui habitait Gajac nommé Dinguidat, demanda à la commune de lui vendre la partie de pelouse qui confrontait au chemin de la Lande et se trouvait par conséquent au-devant de la propriété Berdus-Cazaux. M. De Bussy, propriétaire de cette dernière, craignant que l'acquéreur n'élevât une construction qui masquerait la vue de la route départementale, manœuvra pour faire rejeter la demande de cet intrus par le conseil municipal dont il était membre. Une fois ce premier résultat obtenu et afin d'empêcher le renouvellement d'une pareille éventualité, lui-même demanda à acheter ce terrain communal. L'amitié du maire ne pouvait lui opposer un refus. En conséquence, la demande de Bussy fut acceptée et le chemin de Gajac à Berdus qui passait au ras des dépendances de la maison de Bussy fut reporté à son emplacement actuel. Dans son empressement à satisfaire le désir de son conseiller, le maire alla jusqu'à empiéter sur le terrain que le cadastre attribuait à notre arrière-grand père pour donner plus d'étendue à la façade de la propriété de Bussy ; en outre, il donna à cette propriété le droit de vue sur le reste de la pelouse jusqu'à la route. Réserve de pure forme puisque la plus grande partie de cette pelouse appartenait à un tiers étranger à ce contrat de vente. Ce fut la première mutilation de notre pelouse.

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En 1890, mon grand père voulut clôturer son terrain mais le maire Delmestre s'y opposa au nom de la commune et lui en contesta la propriété ! D'où procès en justice de paix d'abord, puis devant le tribunal de première instance, qui prit fin seulement en 1898 ! La commune fut déboutée et condamnée aux dépens et mon père put enfin établir la clôture sur la ligne figurant au cadastre de 1844, exception faite pour la mutilation de 1864 bien entendu. Pendant la guerre 1914-1918, l'État construisit une ligne de tramways pour permettre aux voitures venues de Bordeaux de transporter les ouvriers à la poudrerie nouvellement construite au sud de la Jalle. À cette occasion, il traça une route en dehors de notre clôture mais l'établissement de la voie de tram obligea à faire une courbe dont la convexité tournée vers le moulin nous enleva environ 500 m² de terrain. Deuxième mutilation. Pendant la guerre 1939-1940, l'État rétablit la ligne de tramways dont il vient d'être question. De plus, une voie de raccordement rejoignit les deux lignes en avant de l'aiguillage. Pour l'établir, on réquisitionna le sommet du triangle qui était limité par les chemins de Berdus, de la Lande et la route de Bordeaux soit une cinquantaine de mètres. Cette réquisition vient d'être levée et le terrain nous est rendu mais empierré comme les chemins adjacents et par conséquent impropre à la culture herbagère. Troisième mutilation (août 1946). Mais une plus grande mutilation fut faite par les Allemands en 1943 (voir l’article sur la construction du blockhaus dans la rubrique Deuxième Guerre mondiale). En janvier 1947, la clôture enlevée par les Allemands et partie par la poudrerie a été rétablie sur son emplacement d'avant-guerre. Donc, sur ce point, la limite de 1844, 1898, 1939 est reconquise. Malheureusement, l'emprise de 1914-1918 reste définitive. Les travaux indispensables pour récupérer l'usage de la fontaine n'ont pas été entrepris jusqu'ici. Quant à l'énorme blockhaus, Dieu seul sait quand nous en serons débarrassés.

Notes du docteur Arnaud Alcide Castaing sur la paroisse de Saint-Médard-en-Jalles sous l’Ancien Régime et sur la commune de la Révolution au XXème siècle, dossier familial, 1946, 270 pages, p.97-120.

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