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Blanquefort, cité imaginée.

Lorsqu'en 1989 nous choisîmes, mon épouse et moi, de nous installer à Blanquefort, c'était surtout, je l'avoue, en ce qui me concernait, pour me rapprocher de mon village familial de Lamarque. Blanquefort n'était qu'une porte d'entrée, un limes, une « limite », me donnant accès au Médoc. Je n’avais fait que passer dans ce gros bourg, même si j'ai le vague souvenir, adolescent, d'être venu visiter la « forteresse » et manger des frites dans une guinguette du parc de Majolan. Avec le temps je me suis approprié ce lieu, je me suis intégré à la vie de la cité. J'en apprécie la vitalité et la modernité. Blanquefort n'est plus une porte, c'est plutôt un pont qui « projette une traversée, suggère un élan, une échappée au-delà des lignes de partage ». (N. Lapierre, Pensons ailleurs, Stock, Paris, 2004, p. 35.) Le pont est une ouverture, une interaction féconde, une identité et un espace de l'entre-deux.

Ainsi, Blanquefort m'apparaît comme le lieu d'invention d'une nouvelle vision de la cité dans laquelle coexistent et s'interpénètrent des univers à priori différenciés. Cette invention a sans doute à voir avec la rurbanisation, la pénétration de la ville dans la campagne, ne serait-ce que parce que Blanquefort appartient depuis 1967 à la Communauté urbaine de Bordeaux et qu'elle abrite de nombreuses entreprises industrielles. Mais ce terme est sans doute trop réducteur car il ne met pas suffisamment l'accent sur les passages et les métissages que cette situation est susceptible de faire émerger. En effet, Blanquefort est un laboratoire territorial et culturel, une localité imaginée. Plus personnellement, ce « pont » m'a aidé à penser ma propre hybridation. Blanquefort se transforme ; bientôt, grâce au projet de tram/train, elle se rapprochera de Bordeaux. Mais elle n'en sera pas pour autant, je le souhaite, le simple maillon d'une vaste métropole, une nouvelle banlieue, une autre cité dortoir. Les poches de ruralité qui la marquent, les nouveaux projets qu'elle met en place et surtout l'articulation entre les différentes composantes de son identité sont autant d'atouts pour la fabrication d'une nouvelle utopie.

Quelle sera donc cette cité imaginée ? D'abord, elle restera fidèle, je l'espère, à son identité rnédoquine. Sur ce plan, je suis tout à fait rassuré par les propos de Véronique Ferreira, élue nouveau maire de Blanquefort le 6 juillet 2012, à la suite de la démission de Vincent Feltesse, désormais député de la deuxième circonscription de la Gironde, après la nomination au gouvernement de Michèle Delaunay, indiquant qu'elle se sentait « Blanquefortaise, et, bien évidemment médocaine. » (Le Journal du Médoc, n° 777, 20 juillet 2012).

Médoquine, notre petite ville l'est d'abord par son histoire, puisque la seigneurie de Blanquefort exerçait son autorité sur un bon tiers du Médoc. La « forteresse », sise au milieu des marais, occupait une position stratégique, entre Bordeaux et le Médoc. C'est en ces lieux que se déroula, le 1er novembre 1450, l'une des dernières et des plus féroces batailles de la Guerre de Cent ans, entre les troupes du roi de France et celles des Aquitains, fidèles au roi d'Angleterre. La déroute de ces derniers fut telle que cette sanglante journée fut considérée par eux comme un malheur « national » et nommée en gascon la « male journade », la « mauvaise journée ». Une rue, aujourd'hui bordée de pavillons, voisine de la forteresse, porte d'ailleurs toujours ce nom, après avoir sans doute été celui d'un lieu-dit, en souvenir de ce funeste événement. Je me demande combien de Blanquefortais connaissent aujourd'hui l'origine de cette appellation qui doit leur paraître bien énigmatique ou même exotique.

Après la bataille de Castillon (1453) qui mit définitivement fin à la Guyenne « anglaise », le seigneur de Blanquefort, Gailhard de Durfort, dut se réfugier en Angleterre. Il n'en revint qu'après un exil de vingt-deux ans.

Médoquine, Blanquefort l'est aussi par son appartenance au Haut-Médoc étant la première commune, au sud, de cette appellation. « C'est à Blanquefort, écrivaient Théophile Malvezin et Édouard Feret en 1876, que commence la sève du Médoc. » (Le Médoc et ses vins, Féret et Fils éditeurs, Bordeaux, 1876, p. 55.) Venant de Bordeaux, les premières vignes que l'on aperçoit sont celles du château Magnol. Cette propriété, de la société Barton et Guestier, portait autrefois le nom de château Dehez. À la fin du XVIIIème siècle, elle avait été acquise par un éminent membre du Parlement de Bordeaux, Charles Dupaty, homme des Lumières et voyageur engagé qui nous a laissé de magnifiques et délicieuses « Lettres sur l'Italie ». Il me plaît de savoir que notre vignoble médoquin s'ouvre avec le souvenir et sous la protection éclairée de cet homme d'esprit, ami de Diderot et de Voltaire qui le qualifia « d'idolâtre de la tolérance. » Quelques-unes de ces « Lettres sur l'Italie » viennent d'être rééditées par les éditions Payot (Lumières d'Italie, Payot, Paris, 2013). Le fils de Charles Dupaty, Louis Emmanuel, né à Blanquefort en 1775, fut un auteur dramatique à succès. Il fut élu en 1836 à l'Académie française... contre Victor Hugo.

On produisait même autrefois à Blanquefort des vins blancs fameux particulièrement appréciés en Europe du Nord. La commune a compté jusqu'à une trentaine de crus bourgeois et quarante-cinq crus artisans. S'il n'en reste, à ma connaissance, que cinq (Château Magnol, Château Dillon, Château Breillan, Château Saint-Ahon, Château Grand-Clapeau) [NDLR : il faut remplacer ici le château Breillan par le château Bel-Air], il convient tout de même de noter que notre ville abrite l'un des plus anciens et des plus importants lycées agricoles de la région (fondé en 1923) ainsi que des établissements de négoce de vins ayant pignon sur rue, et que de nouvelles plantations, comme celles qui surplombent depuis quelques temps le parc de Majolan, redonnent vigueur à cette vocation viticole.

Mais si la vigne occupe les terres graveleuses du territoire communal, une autre partie de celui-ci, la plus importante en surface, est couverte des marais assainis consacrés au maraîchage, à l'élevage et aux cultures céréalières. Autrefois, on y élevait même l'hirudo médicinalis, la sangsue médicinale, dont les propriétés anticoagulantes et anti-inflammatoires sont connues depuis l'Antiquité. L'immense espace situé entre la route menant à Parempuyre et la Garonne a quelque chose d'étrange, voire d'inquiétant avec ses maisons isolées, ses eaux menaçantes que des écluses s'appliquent à contenir, ses vestiges de chapelles, de baraquements et de routes abandonnés, et surtout ce lieu délaissé et délabré qu'est l'ancien port de Grattequina, utilisé comme avant-port par l'occupant allemand qui y coula en 1944 des navires pour empêcher l'accès à Bordeaux. Une atmosphère surréaliste, pesante, glauque même. Un peu du Médoc « solitaire et sauvage » de ce cher Étienne de La Boétie, mais une solitude et une sauvagerie bien peu poétiques, liées aux tourments de l'Histoire. Faire revivre ces lieux sinistrés, se les réapproprier humainement, ainsi que le propose une association blanquefortaise, « Bouge ton port », n'est pas une mince affaire. Le projet, en cours de réalisation, d'aménager à Grattequina un port spécialisé dans l'importation de granulats et l'exportation de pales d'éoliennes fabriquées sur le site industriel de Blanquefort, participe de cette heureuse transformation. Des endroits qui étaient oubliés et détériorés peuvent devenir des sites d'une rénovation territoriale.

C'est justement ce qui caractérise cette cité imaginée que devient Blanquefort, une manière de penser la ville à la fois comme mémoire et désir, héritage et dessein. Une belle leçon pour un Médoc qui trop souvent se pense en terroirs et en traditions immuables. Blanquefort, en effet, offre cette particularité d'être à la fois une ouverture au Médoc rural et d'abriter une zone industrielle importante, créée en 1962, qui hébergea la principale entreprise privée d'Aquitaine, l'usine Ford, spécialisée dans la fabrication de boîtes de vitesse. Elle n'est plus aujourd'hui que l'ombre d'elle-même, un « géant blessé » comme l'a écrit un journaliste de notre quotidien régional. Après de multiples avatars qui tiennent du roman à suspense, l'usine, qui employa jusqu'à quatre mille personnes, n'en aura plus sans doute au mieux que mille dans les années à venir pour la fabrication d'une nouvelle génération de boîtes de vitesse. Un désastre pour Blanquefort, la Gironde et l'Aquitaine. On comprend dans ces conditions que le site de Blanquefort soit devenu un haut lieu des luttes sociales et que les « Ford » soient à la pointe du combat contre la désindustrialisation de notre pays. Mais cette épreuve oblige à repenser les activités économiques du site, à envisager un autre type de développement, davantage porteur d'avenir. D'où l'idée de compléter les activités de la zone industrielle, forte certes de la présence de 200 entreprises, par un Écoparc innovant dans le domaine des éco-activités et du développement durable. Un nouveau défi pour notre cité qui entend jouer un rôle d'avant-garde dans ce secteur comme dans d'autres.

Laboratoire, Blanquefort l'est aussi pour ce qui est des loisirs et de la culture. La Ville a su se doter d'une médiathèque fort bien fournie et très vivante, d'un cinéma/théâtre (« Les Colonnes ») à la programmation éclectique, d'un festival jeune public (« L'Échappée belle ») très couru. Tous ces dispositifs s'appuient sur un réseau associatif particulièrement dense, fédéré par une structure originale, l'ABC. Je retiens surtout de ces dynamiques l'esprit qui les anime. Je le qualifierai volontiers de « citoyen » si ce terme n'était pas aussi galvaudé. Je dirai simplement que toutes ces initiatives, accompagnées et quelquefois impulsées par une municipalité particulièrement inventive, font « cité ». Elles visent à créer du lien social, à penser et à jeter les fondations d'une nouvelle cité. La meilleure illustration en est l'opération « Toute la ville... ». Depuis 2004 et pendant plusieurs années, la Ville a proposé à ses habitants un thème de réflexion et de mobilisation : « Toute la ville cuisine », « Toute la ville jardine », « Toute la ville écrit », « Toute la ville chante », par exemple. Toute la ville était mise en effet en ébullition à travers des animations diverses : spectacles, conférences, débats, ateliers d'écriture, parcours festifs, avec l'idée d'expérimenter tous les usages possibles de la vie et de la ville. En 2010, c'est le thème de l'utopie qui fut choisi, le plus significatif de tous, qui rend le plus explicite ce désir d'un autre monde à expérimenter ou à réinventer dans nos vies quotidiennes. Thomas More, l'inventeur d'Utopia, y reconnaîtrait certainement les siens.

Et puis il y a le parc de Majolan, le meilleur exemple et le symbole le plus patent de cette culture de la réinvention. Conçu à l'origine, entre 1870 et 1880, comme témoignage de la fortune et de la munificence d'un banquier bordelais, Jean Gustave Piganeau, il est aujourd'hui un lieu populaire de détente et de rêveries. Racheté par la Ville en 1975, il a été récemment requalifié sans rien perdre de l'esprit de folie qui le caractérise. Avec ses grottes artificielles, ses fausses ruines, ses canyons factices, Majolan nous porte dans le monde d'une fantaisie possible, accessible à tous. Ce qui n'était au départ qu'un caprice de riche est devenu un jardin extraordinaire pour le plus grand nombre. Majolan permet à chacun d'explorer l'imaginaire. Loin d'être un parc à la française, géométrique et rationalisé, il se laisse découvrir selon l'humeur, la sensibilité et les envies de chacun. N'est-ce pas cela, l'utopie ? Lorsque je vais faire mon jogging à Majolan, je comprends que ce sont les « folies » de ce lieu qui peuvent rendre nos vies plus humaines et plus créatives. Cet univers enchanté de Majolan est la métaphore d'un autre monde possible. Le grand poète allemand Hölderlin (sur ce séjour supposé du grand poète allemand à Blanquefort, on lira l'intéressant petit ouvrage de Georg Wolfgang Wallner et Jean Lafitte, Par les rues fleuries, allant silencieux, G.A.H.BLE, Blanquefort, 2010) qui aurait séjourné en 1801 à Blanquefort, comme précepteur dans la famille du consul de Hambourg à Bordeaux, Daniel Meyer, installée au domaine de Fongravey, n'a pu flâner dans les allées propices à l'imagination lyrique de Majolan, puisque le parc ne fut aménagé que quelques dizaines d'années plus tard, mais je ne doute pas, lui qui a su si bien associer poésie et méditations philosophiques, qu'il y aurait trouvé matière à nourrir le monde débridé et foisonnant qui caractérise son oeuvre. Majolan aurait été à sa mesure, une « campagne ardente » ouvrant sur « la lumière philosophique », pour reprendre des images qui lui étaient chères. À quand donc une opération : « Toute la ville poétise », sous l'égide symbolique de ce visiteur météorique qui a chanté, depuis Blanquefort, j'aime à le penser, les « montagnes de raisins » et la « pointe venteuse » du Médoc ?

Christian Coulon, Médoc, les valeurs du lieu et autres textes, éditions Confluences, 2014, p.199-207.

[Note d’éditeur : L’orthographe « médoquin » a été délibérément choisie pour respecter l’écriture classique et occitane.]

Pour en savoir plus sur l’histoire de la male jornade, cliquez ICI. 

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