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Les valeurs du Médoc.

Christian Coulon est médoquin, professeur émérite de sciences politiques, spécialiste de l'islam en Afrique et des pratiques culinaires et gastronomiques du Sud-Ouest. Il est originaire de Lamarque et vit dans le Médoc. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment « Le Cuisinier médoquin », « Ce que manger Sud-Ouest veut dire » et « Festins gascons » aux éditions confluences et  « La Table de Montaigne » aux éditions Arléa.

Son dernier livre, « Médoc, Les valeurs du lieu et autres textes », est un hommage, raisonné, à la presqu'île girondine. Un voyage en profondeur dans un « pays », comme le faisaient les géographes d'autrefois, qui parcouraient une contrée à pied, rencontraient ses habitants, observaient les paysages et rendaient compte des changements économiques et sociaux. Claudio Magris et son Danube sont de ce point de vue un modèle et une référence pour Christian Coulon. Par conséquent, il ne s'agit pas d'un énième ouvrage sur le vin du Médoc. Même si ce thème classique est abordé, l'ensemble, une quarantaine de textes, est un véritable kaléidoscope : d'Odilon Redon à Bob Denard, de Pey Berland au phare de Cordouan, des nuages médoquins à l'affaire du port méthanier, de Blanquefort à Lacanau ou à Pauillac, de Noviomagus à l'entrecôte, des fraises au vin au grenier médoquin, du journal du Médoc à l'atmosphère des chais, de la légende arabe de Macau à la question occitane, etc. Des histoires, des personnages, des villages, des saveurs, des mémoires. Un livre pour les Médoquins comme pour tous ceux qui veulent comprendre les beautés, les secrets et la complexité, ainsi que l'avenir, de ce triangle entre Bordeaux et océan, estuaire de la Gironde et bassin d'Arcachon. Un livre aussi qui interroge les problématiques de l'identité de ces « régions périphériques » dont le Médoc est un exemple singulier.

Dès les premières pages, il cite le magnifique poème de la Boétie, ce poète du bout du monde ; pour le lire, cliquez ICI.  « Je dirais volontiers que le Médoc est une presqu’île intérieure. Un canton de nous-mêmes rattaché par une amarre à ce que nous avons de plus incertain, de plus trouble, de mieux dissimulé en nous… » Pierre Veilletet, Bords d’eau, cité en page de garde.

« Je considérerai simplement ici le Médoc, en suivant toujours l’approche de Claudio Magri, comme un « microcosme », un lieu particulier sans doute, mais riche d’humanité et donc, d’une certaine façon universel. Universel, parce qu’il y a des spécificités médoquines, celles-ci ne sont, après tout, qu’autant de façons locales de résoudre des problèmes communs à toutes les sociétés et d’imaginer pour cela des formules qui semblent les plus adéquates à ses habitants. (p.10). Le Médoc est pour moi cet univers intérieur et intime d’où je pars pour aller ailleurs, et où je reviens enrichi par cet ailleurs. (p.12).

Un élément constitutif de notre identité territoriale : le nom même de Médoc. Plusieurs hypothèses ont été avancées sur l'origine de cette appellation. Pour certains auteurs, Médoc viendrait du latin « medius licus », « milieu liquide », « au milieu des eaux ». Pour d'autres, il ferait référence à la langue d'oc, que les Médoquins auraient déformée (de « me », contraction du latin « male », « mauvais », et de la racine « oc »). Mais l'interprétation la plus généralement admise aujourd'hui est que cette appellation provient du nom de la tribu qui peuplait la presqu'île au moment de la conquête romaine, les Meduli, les Médules. Le Médoc en effet fut nommé par les Romains Pagus Medulicus ou Pagus Medulorun, le « Pays des Médules ». Pagus désignait une circonscription administrative disposant d'un chef-lieu - sans doute Noviomagus - et d'un lieu de culte. « Les attestations de la documentation médiévale, latine (in Medulco) et gasconne (Medolc, Medouc, Medoc), écrit Alain Viaur, paraissent confirmer cette filiation ». Reste cependant à savoir qui étaient exactement ces Meduli. On a longtemps pensé qu'il s'agissait d'une tribu celte apparentée aux Bituriges Vivisques fondateurs de Burdigala. Peut-être ces Meduli ont-ils été poussés « dans ce bout du monde par des congénères plus dominateurs. (p.26).

Le Médoc est d’abord un territoire. Sa situation géographique est, sur ce plan, très particulière. Elle dessine un triangle à la pointe effilée tournée vers la Charente, entouré par les eux, l’océan à l’est, la Garonne et la Gironde à l’ouest. Le Médoc se présente comme une presqu’île… La base du triangle repose sur une ligne d’une soixante de kilomètres, allant de Blanquefort au Porge. Cette base est arbitraire et a changé au cours des siècles, car le Médoc comprenait autrefois des communes telles que Pessac, Mérignac ou Martignas. (p.24).

Ce Médoc indigène, je m'efforce tout au long de ce livre d'en repérer l'esprit et les manifestations. Il n'est pas fait de grands discours identitaires, mais de manières de faire, de modes et d'expériences de vie, d'expressions et de mots, de représentations de soi, qui sont beaucoup plus complexes que ne le laissent à penser les stéréotypes évoqués parfois, et même si la tendance des Médoquins à se replier sur eux-mêmes est quelquefois désespérante et régressive. Regardons maintenant le Médoc dans sa pluralité, car notre presqu'île est faite de paysages, de configurations sociologiques et d'activités économiques contrastées. On distingue le plus souvent trois entités : le Haut-Médoc ou Médoc de la vigne à l'ouest, le Médoc forestier et océanique, ou Médoc de la lande, à l'est, et le Bas-Médoc, ou Médoc des marais et des « mattes », au nord. Le Médoc des vignes s'étend le long du fleuve sur une longue bande de terre, allant de Blanquefort à Talais sur une largeur de 5 à 8 kilomètres. La réputation de ses vins en fait la région du Médoc la plus célèbre au point que quelquefois les « étrangers » s'étonnent que le Médoc ne se limite pas à cette terre « d'excellence »…

En revanche, l'identité médoquine semble progressivement se diluer au sud de la presqu'île. Cette partie du Médoc est de plus en plus satellisée par l'agglomération bordelaise. Il ya certainement un risque de voir ce Médoc périurbain devenir un espace « annexé ». En termes d'emploi, de consommation et de divertissement cette zone est déjà largement tournée vers Bordeaux, d'autant que le Médoc ne dispose pas, comme le Libournais ou le Bazadais, d'un pôle urbain local de nature à relativiser l'attraction de la métropole bordelaise. Toutefois, on notera que ce sont justement les communes les plus exposées à cette influence qui affirment le plus nettement leur médoquinité, en incluant le terme Médoc dans leur appellation officielle (Le Pian-Médoc, Saint-Aubin-de-Médoc, Le Taillan-Médoc, Ludon-Médoc, Macau-en-Médoc), comme pour compenser au niveau symbolique l'identité qu'elles perdent dans la réalité sociale et économique de tous les jours. Ne désespérons quand même pas tout à fait. Si de nombreux nouveaux habitants du Sud-Médoc, ceux notamment qui ne considèrent leur lieu de résidence que comme une cité dortoir, sont complètement indifférents à leur environnement médoquin, d'autres, en particulier ceux qui sont actifs dans les structures associatives et les réseaux de sociabilité locaux, sont à la recherche d'une inscription identitaire locale. Il s'agit là d'une chance, car ces « nouveaux Médoquins » peuvent être porteurs d'une vision plus dynamique, plus novatrice du territoire, que celle des Médoquins de souche, davantage ancrée dans la tradition. Quoiqu'il en soit, le Médoc ne peut ignorer Bordeaux et la CUB. (p.37).

La convivialité : notre entrecôte est aussi l'expression de formes très anciennes de sociabilité. Elle est la version moderne de cette culture de la « roste » si chère aux Médoquins. Une « roste » (ròsta) est un repas de détente pris en plein air à base de viandes ou de poissons grillés sur place. Il peut s'agir d'un pique-nique entre amis ou collègues de travail, ou encore entre chasseurs, chacun apportant sa contribution. Il peut s'agir d'une sortie familiale dominicale, souvent chez nous au bord de l'estuaire, et quelquefois associée à une partie de pêche. On emporte un ou deux fagots de sarments, un gril, et quelquefois des brochettes, autrefois elles étaient en brande, on s'installe en un endroit plaisant, et voilà tout ce qu'il faut pour un bon repas champêtre. Nous n'avons pas attendu la mode américaine des barbecues pour nous livrer à cette cuisine extérieure de plaisir et de convivialité : « D'aquèth temps, a part la semblada, dens nòstes maines, i avè pas fòrt de d'aucassions de s'arralhar. Dau còp, tot lo monde anava un jorn o l'aute har la ròsta en familha o entre amics. La companhia ne mancava pas, i avè totjorn d'autas equipas de rostaires e l'ambiança n’èra pas a la tristessa. La jornada s'acabava pre das contes e de las cancons, mès tanbèn a còps de las beras barraganas. »

(« À cette époque, à part la fête patronale, dans nos villages, il n'y avait pas beaucoup d'occasions de se distraire. Du coup, tout le monde allait un jour ou l'autre faire la « roste » en famille ou entre amis. La compagnie ne manquait pas, il y avait toujours d'autres équipes de « rostayres » et l'ambiance n'était pas à la tristesse. La journée s'achevait par des contes et des chansons, mais également quelquefois par de belles cuites. »)

Ce pittoresque récit, tiré d'un texte des Tradinaires (ce texte des Tradinaires intitulé « La rasta » se trouve dans le livre qu'Alain Viaur leur a consacré : Écrire pour parler. Los Tradinaires. Présentation d'une expérience d'écriture en occitan en Médoc, Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine, Bordeaux, 1998, p. 204-207.) évoque, avec une certaine nostalgie, le temps passé, mais cette pratique de la « roste », et encore plus celle de la simple grillade de plein air sur les sarments, est toujours bien vivante. Il vous suffit un dimanche matin de vous laisser prendre par ces « suaves vapeurs » qui remplissent « jusqu'aux maisons du voisinage » et « ne perdent pas de sitôt », dont parle ce gourmand de Montaigne (Les Essais, Livre I, chapitre 55 : « Des senteurs »), à propos des senteurs de cuisine, pour vous en persuader. L’essence du Médoc pourrait être dans ces fumets. (p.94).

La garluche, mot d’origine gasconne (garluisha), aussi appelée « pierre des landes », est un grès d’alios ferrugineux. C’est aussi le nom d’un apéritif fabriqué à Blanquefort à base de vin blanc, de zestes d’orange et de rhum, et qui a effectivement une couleur de garluche. (p.71)

L’auteur décrit avec passion nos bonnes nourritures locales : la frottée à l’ail, le grenier médoquin, l’entrecôte, le fabuleux dessert des fraises au vin vieux du Médoc, le chabrot… « Les anciens avaient même l’habitude par les grosses chaleurs d’été de préparer ce qu’ils appelaient une « brise » (brisat) : ils mettaient dans un verre de la mie de pain qu’ils noyaient dans du vin sucré. Ils laissaient cette préparation dans un endroit frais pendant quelques heures et s’en régalaient au milieu de l’après-midi, pour se donner du courage avant d’aller arroser le jardin. Cette boisson était, disaient-ils, revigorante. » (p.338).

L’auteur se plait aussi à nous faire rêver en nous décrivant : l’appel de la forêt, le murmure des pins, les vagues de l’océan, les jalles, la vigne, les carrelets, l’alose et la lamproie…

Texte extrait du livre de Christian Coulon, Médoc, Les valeurs du lieu et autres textes, éditions Confluences, 2014.

[Note d’éditeur : L’orthographe « médoquin » a été délibérément choisie pour respecter l’écriture classique et occitane.]

 

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