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La légende romantique de Gironville.

L’étrange chronique arabe de Gironville à Macau.

En 1854, paraissait aux éditions Plon un bien étrange ouvrage portant, notamment, sur la présence des Maures dans le Médoc au VIIIème siècle. Ce livre, véritable plaidoyer à la gloire des « envahisseurs » musulmans, a pour titre « Chroniques du Château de Gironville » (Plon, Paris, 1854.) Sur ces Chroniques, on lira l'article de Jacques Clemens, « Une légende romantique en Médoc, les chroniques du château de Gironville », Cahiers Médulliens, n° 56, 2011, p. 27-36. Il comprend trois chroniques traduites en français : une chronique écrite en latin, dite « chronique de Turpin », l'aumônier de Charlemagne, une « chronique arabe », rédigée par Ben Thamar, le secrétaire du conquérant musulman défait à Poitiers, à laquelle le livre accorde visiblement le plus d'importance, et une « chronique normande », prenant la forme d'une « saga norvégienne » datant du milieu du IXème siècle, époque des incursions normandes en Gaule. De ces trois textes, la « chronique arabe » est la plus intéressante et la plus surprenante.

Gironville est un lieu-dit de la commune de Macau, dans le Sud du Médoc, presqu'en face du Bec d'Ambès où se réunissent la Garonne et la Dordogne. Le château, maintes fois transformé, aurait été une villa romaine, avant d'être, selon l'auteur de l'ouvrage, une des résidences des ducs d'Aquitaine, puis du conquérant arabe Abd el Rahman, dont le vrai nom aurait été Hiram, d'où viendrait Gironville (« la villa d'Hiram »).

Hiram, nous dit la chronique arabe, était le fils et successeur de l'émir Abd el Aziz, qui commandait l'Andalousie au nom des califes omeyyades de Damas. Après avoir conquis l'Aquitaine en 722, Hiram, qui serait mort lors de la fameuse bataille de Poitiers en 732, aurait régulièrement, entre ses expéditions guerrières et ses séjours en Espagne, vécu à Gironville, où sur les ruines de l'ancien château il aurait fait construire, sous la direction de son architecte, Ben Mohammed, qu'il fit venir spécialement de Séville, un palais immense et féérique, digne des Mille et une nuits. Il y installa son harem et y donna des fêtes brillantes et mémorables, que relate avec admiration et jubilation la chronique arabe. Hiram est aussi un nom mentionné dans la Bible. Il serait le constructeur des colonnes du Temple de Jérusalem. C'est par ailleurs un personnage légendaire célébré dans la franc-maçonnerie qui en a fait le détenteur des secrets du Temple de Salomon.

La fille de l'émir, Blanca, abandonnée après la victoire des chrétiens sur les musulmans, serait restée dans la région et aurait fondé la petite ville de Blanquefort. Elle devint, disent les légendes, « l'ange tutélaire de la région », une « dame blanche », une sorte de fée protectrice. Ces chroniques du château de Gironville appartiennent au genre « orientaliste » de l'époque. Elles sont à coup sûr apocryphes et leur chronologie est plus qu'approximative. Elles semblent être l'œuvre d'un auteur fantasque. Et pourtant celui-ci n'est pas n'importe qui puisqu'il s'agit d'un grand notable bordelais, Lodi Duffour-Dubergier (1797-1860), propriétaire du château, qui fut maire de Bordeaux, président du Conseil général de la Gironde et de la Chambre de commerce, surnommé « le grand-duc d'Aquitaine ». Cet éminent personnage va jusqu'à se doter fièrement d'une généalogie maure, puisqu'il se réclame de la descendance d'Hiram, ce qui, évidemment laisse perplexe, mais indique un esprit dénué de préjugés culturels.

Cette audace historique a en outre le mérite de prendre ses distances envers l'histoire officielle faisant des Maures une bande d'envahisseurs fanatiques et barbares dont Charles Martel aurait délivré la France, l'Aquitaine et le Médoc... À l'inverse de cette thèse, les chroniques du château de Gironville soulignent, sans doute avec exagération, que les Aquitains considéraient les Francs de Charles Martel, qui avaient profité de l'occasion pour mettre la main sur leur pays, « comme des barbares » et qu'ils « regrettèrent presque la domination des Arabes, pour lesquels ils avaient plus de sympathie, parce que leurs mœurs s'accordaient davantage avec les leurs qu'avec celles des hommes du Nord ».

Au fond, le livre de Duffour-Dubergier, s'il se présente comme une aimable fable, offre quand même l'intérêt de scruter notre histoire régionale d'une autre manière. Il nous invite à prendre en considération le facteur « maure » de notre identité, notamment pour ce qui est du Médoc, où la présence musulmane semble avoir laissé quelques traces, si l'on en croit certains auteurs plus crédibles que notre « grand-duc d'Aquitaine », ou comme le laissent à penser certaines légendes de notre culture populaire. Regardons donc de plus près d'abord, les faits historiques.

Si, en effet, l'existence du palais d'Hiram est improbable, il n'en reste pas moins que la bataille qui opposa le duc d'Aquitaine et les forces musulmanes eut bien lieu, selon les chroniques arabes, près du confluent de la Dordogne et de la Garonne, dans le sud du Médoc (Voir P. Guichard, Al Andalus, 711-1492. Une histoire de l'Andalousie arabe, Hachette Littératures, collection « Pluriel », Paris, 2000, p. 34). Mais il convient aussi de préciser que le duc d'Aquitaine hésita avant de demander l'aide du pouvoir franc pour contrer l'avancée sarrasine, car il était conscient des risques que comportait cette alliance pour l'indépendance aquitaine. Jusqu'à l'invasion d'Abd el Rhaman, les Aquitains avaient parfois noué des relations de bon voisinage avec certains chefs musulmans locaux. La preuve en est qu'Eudes avait donné sa fille Lampegia, en mariage à un wali (gouverneur) berbère des Pyrénées, Munuza, en révolte contre le pouvoir de Cordoue. Munuza fut cependant battu (et décapité) en 731 par les armées de Cordoue, et son épouse, connue pour sa grande beauté, fut expédiée au harem du calife de Damas. Cet épisode fut à l'origine de toute une littérature romanesque sur « la fiancée du maure ».

Dans la petite cité catalane de Llivia, une mosaïque est dédiée à cette « princesa de la pau e de l'amor » (princesse de la paix et de l'amour). Après la célèbre bataille de Poitiers, l'Aquitaine fut en effet soumise à Charles Martel, bien que le titre ducal fût pour un temps maintenu, ce qui fait que le vrai vaincu de Poitiers fut Eudes et avec lui l'Aquitaine, envahie et dévastée par les armées de Charles Martel, puis de son fils, Pépin le Bref (M. Rouche, Des Wisigoths aux Arabes : l'Aquitaine, 418-781. Naissance d'une région, Éditions de l'EHESS/Éditions Jean Touzot, Paris, 1979.) Ce qui est aussi certain, c'est que la pénétration musulmane en Aquitaine laissa ses empreintes.

En témoignent nombre de patronymes et de toponymes qui évoquent l'implantation d'une population musulmane dans notre région. Selon un historien de l'époque, Pierre Diacre, les musulmans étaient venus « s'installer avec femmes et enfants » (cité par Jack Goody, L'islam en Europe, La Découverte, Paris, 2004, p. 31.) et y formèrent des petites colonies. En Médoc, et plus largement en Aquitaine, des noms de famille laissent supposer une origine maure : Maurin, Maurras, Moreau, Dumora, Hostens (« ennemi »), Sarrazin, par exemple.

L’abbé Baurein donne quelques précisions sur les traces de la présence maure dans la presqu'île dans ses Variétés bordeloises (1785) et indique qu'à Vensac, dans le Bas-Médoc, existait une seigneurie dénommée « Sarsins ». Ce même auteur signale aussi à Blanquefort une maison noble appelée « Maurian », vestige d'un « enclos de Maures », qui a donné son nom à un quartier de cette cité du Sud-Médoc. Il fait enfin l'hypothèse que les gahets, nommés aussi « cagots », assimilés à d'anciens lépreux - gahet viendrait du verbe gascon gahar, qui signifie « attraper » -, longtemps méprisés et confinés en des lieux particuliers en tant que « mauvaise race », auraient été en réalité les descendants de ces populations maures implantées en Aquitaine.

Selon des traditions locales, on trouverait des traces de cette présence de gahets dans la paroisse d'Uch, près de Lesparre (Abbé Baurein, Variétés bordelaises, Féret et Fils, Bordeaux, 1876, la première édition date de 1785. Sur le Médoc, voir en particulier les tomes 1 et 2 d'où je tire ces informations.) On peut aussi penser que le phare de Cordouan tirerait son nom de l'ancien commerce entre l'Andalousie et la cité bordelaise, que signale un historien anglais dans un ouvrage paru en 1252 (Ibid., tome 1, p. 63-66.). Le récit d'un voyageur arabe du Xème siècle, Ibrahim Ibn Yaqub, qui visita Bordeaux (Burdhil) et une île du Médoc, Anwata - sans doute l'ancienne île d'Antros - semble confirmer cette hypothèse (des extraits de ce récit se trouvent dans le livre dirigé par Mohammed Arkoun et Jacques Le Goff, Histoire de l'islam et des musulmans en France, Albin Michel, Paris, 2006, p. 44-45). À partir de tous ces indices, on comprend qu'ait émergé l'idée qu'un « type arabe » se soit conservé dans le Médoc. Pierre Buffaut dans son ouvrage sur la côte et les dunes du Médoc (1876), note que c'est surtout dans le Bas-Médoc, et en particulier « chez les femmes », que l'on peut repérer cette ascendance maure (P. Buffault, Étude sur la côte et les dunes du Médoc, Souvigny (Allier), 1876, p. 64-65). L’imaginaire local s'est aussi emparé de ce thème. Ainsi en est-il de la légende de la fille d'Abd el Rhaman, Blanca, dont j'ai parlé plus haut, devenue dans la culture populaire, cette « dame blanche », crainte et respectée à la fois. Dans son ouvrage « La Route des vins en Gironde », 1948, P.-Joseph Lacoste s'en fait l'écho : « De nombreuses anecdotes ont circulé dans un rayon très étendu sur la Dame Blanche. Il y a quelque quarante ans, une Médocaine (...) affirmait que chaque soir, à minuit, une femme vêtue de blanc venait frapper trois coups à une porte, toujours la même, de son habitation. Elle l'avait entendue, elle l'avait vue, mais ne lui avait point parlé cependant ! » (La Route du vin en Gironde, Delmas, Bordeaux, 1948, p. 86).

Bien des légendes donc nous lient aux terres musulmanes dont celle de ce comte, Cénébrun, qui aurait été le fondateur de Lesparre. Cénébrun, en effet, serait parti en terre sainte pour combattre les Sarrasins et aurait été fait prisonnier par le « sultan de Babylone ». Celui-ci, fasciné par le courage de son hôte forcé, lui proposa le commandement de villes d'Égypte et s'engagea à lui donner sa fille en mariage s'il se convertissait à la religion musulmane. Finalement, Cénébrun s'enfuit avec cette belle mauresque, nommée Fénice, et l'épousa après qu'elle eut embrassé la foi chrétienne. Revenu en Médoc avec sa belle compagne, Cénébrun s'établit au lieu-dit Lespart, qui deviendra Lesparre. Certains auteurs vont même jusqu'à trouver dans notre cuisine des « réminiscences mauresques », en particulier notre art de la grillade, qui ne date pas, on s'en doute, de la mode des barbecues (voir par exemple le livre de J.-E Progneaux, Recettes et spécialités gastronomiques bordelaises et girondines, Quartier latin, La Rochelle, 1969).

Le terme « maure » (morra) est aussi resté dans la langue locale, désignant un être ou un objet de couleur foncée, et aussi une personne un peu bizarre, voire un peu niaise. Dans le contexte de mission civilisatrice des sociétés paysannes françaises du XIXème siècle, qui vit notamment les terres marécageuses des landes de Gascogne transformées en forêts de pins, on trouve souvent cette évocation d'une origine maure des populations locales comme explication de leurs mœurs apathiques et barbares qu'il convenait de conduire au progrès. Ainsi les Médoquins de la lande, les Landescots, auraient « quelque chose de l'Arabe au physique et au moral ». Quant aux paysages désolés de la lande, ils ne pouvaient que rappeler ceux du Maghreb et de l'Arabie d'où serait issu ce peuple « primitif »  (E-V Jouanet, Statistiques du département de la Gironde, Dupont et Cie, Paris, 1837, cité par J. Sargos, Histoire de la forêt landaise, Bordeaux, L’Horizon chimérique, 1997, p. 53). Mais à la même époque, le régionalisme aquitain, teinté d'orientalisme, renversera cette image, mettant en avant avec fierté cette origine maure. Les Chroniques du Château de Gironville sont très typiques de cette tendance à valoriser ce patrimoine identitaire lointain, pour se démarquer des mythes de l'histoire de France. Tout au long du XIXème siècle et du début du siècle suivant, toute une littérature mit en scène cette origine « mauresque », ainsi qu'on disait alors, comme signe de distinction. C'est le cas, par exemple, d'un roman médoquin d'Hermann Derose, Maurèna (1936), cette fille de la lande dont le regard, la démarche et la beauté rappelaient « la poésie enchantée de l'Orient » et la noblesse de ces ancêtres, « ces émirs hautains descendants du Prophète » (H. Derose, Maurèna, Éditions des « Amis de Maurèna », Bordeaux, 1936).

Il est, bien entendu, aisé de démontrer que les bases historiques de toute cette construction identitaire prêtent à discussion. Mais elle a quand même le mérite de faire resurgir des pans de notre héritage que le roman historique français a passé sous silence ou a tendance à lire à son avantage, obsédé qu'il est par une conception unitaire et unilinéaire de la nation. Face à cette amnésie et à cette vision tronquée de l'histoire, amputée de quelques-unes de ces composantes essentielles, ne faut-il pas, comme nous y invite Alem Surre Garcia, « se ré-Orienter », « savoir perdre le nord et inverser notre regard » ? (Au-delà des rives. Les Orients de l'Occitanie, Éditions Dervy, Paris, 2005, p. 19). Que les Médoquins aient quelque chose à voir, d'une façon ou d'une autre, avec le monde arabo-musulman nous permet de considérer d'une manière plus ouverte notre identité, qui est faite de multiples éléments historiques et culturels. Du même coup, ces histoires « mauresques » nous font regarder d'un autre œil les communautés immigrées venues du Maghreb. Leur présence en Médoc, ou ailleurs en pays d'oc, constitue la suite de l'histoire, de la leur, comme de la nôtre. Le palais arabe de Gironville est notre patrimoine commun, une heureuse allégorie des aventures de cette identité composite que nous avons tant de mal à admettre.

Texte extrait du livre de Christian Coulon, Médoc, les valeurs du lieu et autres textes, éditions Confluences, 2014, p.139.148.

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