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Un voyage en 1830.

De Paris à Bordeaux en 5 jours.

1830. Le voyage : il n'était pas question, alors, de chemin de fer, et, pour ce long voyage, mon père avait acheté une massive berline, défroque du duc d'Aremberg. Elle était en cuir jaune avec passementeries bleues ; un grand siège par derrière pour les domestiques ; deux caisses plates sur le dessus de la voiture et, par derrière, une plus longue et plus profonde, décorée du nom de « veau ».

Dans l'intérieur, une cave sous nos pieds, un enfoncement profond par derrière, des poches en étages des deux côtés, et enfin, un filet qui, bondé de châles, nous frôlait la tête à chaque instant.

C'est dans ce carrosse seigneurial que mon père, ma mère et leurs trois enfants passaient les 5 jours de poste de Paris à Bordeaux. Quand le jour et l'heure si longtemps attendus étaient arrivés, nous nous précipitions aux fenêtres de notre appartement au bruit que faisaient les quatre chevaux et les deux postillons vêtus du costume traditionnel avec leurs immenses bottes. Ils attelaient avec un grand fracas ; c'était un spectacle curieux pour toute la maison, les cuisinières en oubliaient leurs fourneaux.

Enfin, la voiture est attelée, les chevaux ont bien de la peine à se déployer ; l'équipage remplit la cour, les postillons jurent en faisant claquer leurs fouets, les concierges vocifèrent, la route est obstruée, « vite, dépêchons ! » Nous dégringolons les escaliers, nous voilà dans la voiture. « En route », crie mon père ! La voiture s'ébranle, nous accrochons la borne, les chevaux ne veulent pas tourner et se replient sur la voiture, les pauvres petits fiacres reculent épouvantés, les piétons s'arrêtent, il y a foule dans la rue depuis l'entrée des postillons et des chevaux, Enfin, avec un formidable cahot qui ébranle notre lourd véhicule, les chevaux tournent, enfilent la rue et nous voilà partis !... Les postillons mènent grand bruit pour faire ranger les voitures sur le boulevard, on nous regarde beaucoup, nous nous tenons bien sages sur la banquette de devant.

Petit à petit, nous voyons disparaître rues et maisons ; après les faubourgs, voilà la campagne ! Le calme de la grand-route nous donne repos et sécurité... J'éprouvais une grande émotion à voir les champs avec leurs belles récoltes, les longues files d'arbres le long de la route, ces grands horizons, ce beau ciel dont les nuages semblaient courir après nous. Les villages, les maisons des paysans, les oies s'enfuyant majestueuses, les poules effarouchées, les chiens nous poursuivant.

À l'approche du relais, les postillons se dressaient fièrement sur leurs étriers en faisant claquer leurs fouets, se mettaient au galop et, sans merci pour nos pauvres individus, nous faisaient bondir à chaque pierre du ruisseau au risque de briser les ressorts de la voiture. Mon père grondait, ma mère criait, nous recevions sur la tête des objets qui bondissaient hors du filet et des poches ; n'importe, nous faisions un effet superbe ! Les charrettes se rangeaient, les gamins couraient après nous en criant, nos chevaux ruisselaient de sueur ; enfin, après des efforts violents des postillons, la berline s'arrêtait brusquement, nous étions au relais, à la poste aux chevaux.

Vite !, les gens d'écurie se jetaient sur les harnais, dételaient, les postillons sortaient de leurs bottes en essuyant leur front puis venaient à la portière recevoir des mains de mon père le prix du parcours, tant par personne, tant par cheval et le pourboire. Les chevaux, ruisselant de sueur, rentraient la tête basse à l'écurie, on en attelait d'autres tout frais, les postillons montaient en selle et nous continuions notre route.

Ainsi, toutes les heures à peu près. Pendant ces haltes forcées, des mendiants, des estropiés psalmodiaient leurs misères en nous tendant la main, des paysannes nous offraient des fruits bien frais sur des feuilles. Aux montées, nous descendions et alors des enfants qui guettent les voitures nous offrent des bouquets, d'autres font la roue en sautant d'une main sur l'autre sans poser les pieds par terre ; telles sont les distractions de la route que la chaleur et la poussière rendent souvent pénible ; puis, des petits sommes, des taquineries qui nous valent des réprimandes de mon père et de petits soufflets de ma mère... ; alors, mon cher père, pour ramener la bonne humeur, entonne les chansons du bon vieux temps, tous les opéras y passent et les gestes remplacent les roulades. « Chante, petite ! » et je m'égosille de mon mieux suivant mon père qui ne s'arrête qu'à bout de souffle.

Mais le moment préféré de la journée est celui où nous attaquons les provisions dont la vieille Louise Bachefka, notre cuisinière, a bourré les coffres de notre véhicule. Nous nous campons alors solidement sur la banquette, couverts d'une serviette, nous nous armons de nos précieux couteaux tout en suivant des yeux avec convoitise notre père découpant en artiste, poulet ou pâté dont chacun reçoit sa part. Les cahots occasionnent mille accidents, nous cherchons les pattes de poulets sous les pieds de mon père, sous les jupes de ma mère, ce sont des cris, des rires ! et quand il faut boire, c'est bien autre chose ! nos habits en reçoivent plus que nos estomacs. La malheureuse garniture bleue et jaune de la berline en portait des traces en maints endroits. Mais quel plaisir, et quels rires !

Enfin, petit à petit, la fatigue du voyage nous rend sages. Le jour baisse, nous nous taisons et je me souviens du plaisir que j'avais à voir la rentrée au village des travailleurs, des troupeaux, le feu du souper flambant dans les chaumières, les bonnes vieilles entourées de petits enfants, assises sur la marche de leurs portes et les roses qui pendaient sur leurs têtes, Je vois encore toutes ces scènes de la vie rustique qui m'ont toujours plu. Enfin, nous nous arrêtons vers 7 ou 8 h du soir après avoir fait de 25 à 30 lieues depuis le matin. L'installation, le souper, étaient de vrais plaisirs pour nous.

Pendant que se préparait notre repas dans la grande cheminée de l'auberge, nous allions faire un tour dans la ville avec notre bonne ; le petit jardin des hôtels était rempli de fleurs. À Chartres, notre première étape, nous descendions à l'hôtel de l'Encrier. Les hautes tours de la cathédrale nous attiraient et nous entrions faire notre prière du soir. Le lendemain, même voyage jusqu'à Tours, à l'hôtel du Faisan ; puis à Poitiers, à Angoulême, et enfin le soir du 5ème jour, nous nous arrêtions à Bordeaux, place de la Comédie, chez l'oncle Paul, frère de mon grand-père Portal.

Souvenirs d'enfance d'Amélie d'Audiffret, Le Breillan. Extrait du manuscrit rédigé vers 1890.

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