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Les munitionnettes et autres ouvrières en 1916-1918.

Une expérience de courte durée. Elles ont travaillé dans les usines de guerre à Bordeaux ou à proximité. Combien étaient-elles ? Quelques milliers. Qui étaient-elles ? Sauf exceptions, ce sont des anonymes. Quelles traces ? Surtout des réclamations et des actions revendicatives. Quelques cotes dans les séries M et R permettent de les approcher aux archives départementales.

Ce n’est qu’à partir de 1915, qu’il a été fait appel à elles. La guerre devait être courte. Elle durait… Pas assez de fournitures, ni de munitions. Il fallait réagir. En quelques mois l’État a mis sur pied dans toute la France une véritable industrie de guerre. Des industries privées, reconverties ont complété le dispositif public. Il y a eu des délocalisations. Comme l’usine Gevelot (fabrication de cartouches) qui venait de la région parisienne.

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Des salaires relativement attractifs ont attiré les femmes, jeunes ou moins jeunes. Certaines étaient originaires de la région, mais pas toutes ; il y avait des réfugiées ou des « délocalisées » qui avaient suivi le transfert de leur usine ; à la Poudrerie de Saint Médard en Jalles, on disait qu’on avait récupéré des femmes venant de maisons de correction ! C’est alors que, qualifiées ou non, elles ont dû s’adapter. De nouveaux gestes, un rythme de vie inhabituel et pour nombre d’entre elles en surplus, les tâches ménagères, la garde des enfants et parfois les soins à un parent âgé. Dans les usines de guerre, il y avait des femmes mais aussi des ouvriers. Ils étaient qualifiés, en âge d’être mobilisés, mais leurs compétences avaient été jugées plus utiles dans les usines à l’arrière que sur le front. Les ouvrières pouvaient aussi croiser sur leur lieu de travail « Annamites », Marocains, Kabyles, Portugais et autres immigrés qui participaient aussi à l’effort de guerre.

Où travaillaient les ouvrières ? A Bordeaux et sa banlieue ou dans quelques localités de Gironde. Ainsi il est fait peu mention des multiples établissements ouverts par la maison Carde à partir de 1916. « L'ouvrière, toujours debout, saisit l'obus, le porte sur l'appareil dont elle soulève la partie supérieure. L'engin en place, elle abaisse cette partie, vérifie les dimensions (c'est le but de l'opération), relève la cloche, prend l'obus et le dépose à gauche. Chaque obus pèse sept kilos. En temps de production normale, 2 500 obus passent en 11 heures entre ses mains. Comme elle doit soulever deux fois chaque engin, elle soupèse en un jour 35 000 kg. Au bout de 3/4 d'heure, je me suis avouée vaincue. J'ai vu ma compagne toute frêle, toute jeune, toute gentille dans son grand tablier noir, poursuivre sa besogne. Elle est à la cloche depuis un an. 900 000 obus sont passés entre ses doigts. Elle a donc soulevé un fardeau de 7 millions de kilos. Arrivée fraîche et forte à l'usine, elle a perdu ses belles couleurs et n'est plus qu'une mince fillette épuisée. Je la regarde avec stupeur et ces mots résonnent dans ma tête : 35 000 kg ».

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Elles ont revendiqué, elles ont manifesté et se sont syndiquées. C’est essentiellement à travers des rapports au préfet ou à d’autres autorités que nous pouvons esquisser les grandes lignes d’une expérience revendicative, pour beaucoup d’entre elles une découverte.
Quels étaient leurs motifs de revendication ? Il y avait des horaires peu en accord avec ceux des moyens de transport. Les heures d’embauche et de débauche ne correspondaient pas aux passages des tramways à proximité des lieux de travail. Il y avait aussi la gêne occasionnée par des locaux mal adaptés aux manutentions, au travail d’usinage, aux variations de température. Rien n’était prévu pour les pause repas, pris à même la gamelle. Il y avait certes toujours à proximité des restaurateurs. Ne profitaient-ils pas de la situation ? Quelques projets de cantine avaient été avancés. « Pas assez payées », disaient-elles. Salaires, primes et « boni » ne leur permettaient pas de vivre. Un constat : depuis le début de la guerre la vie avait beaucoup augmenté. Elles ont obtenu, parfois, satisfaction sur certains points, mais rien n’était définitivement acquis. Il leur fallait revenir, insister et discuter à nouveau. Il a été beaucoup question de « boni », une variable d’ajustement. Les ouvrières pensaient que les patrons en profitaient. Le patron des usines Carde n’a-t-il pas acheté une belle propriété ?
Leur encadrement : des hommes, autre motif de réclamation. Certains abuseraient de leur autorité pour « profiter de la faiblesse des femmes et leur faire des propositions malpropres ».
Mais sujet le plus controversé, c’est celui de la définition des équipes de travail, de leur nombre et de leur durée. Travail en 2 équipes ou en 3 ? Trois équipes : cela suppose un travail de nuit : « 1 heure, 2 heures, 3 heures. L’aube balaie les vitrages. Les visages se décomposent. Les yeux s’enfoncent, les joues se creusent, les lèvres s’abaissent, les bras meurtris demandent grâce. Les jambes fléchissent. Le regard fixe, la bouche lourde, le corps appesanti, les vêtements collés à la peau, mes compagnes s’agitent dans le demi-jour blême. C’est l’heure de la grande fatigue. C’est l’heure de la grande volonté. Il faut produire quand même, il faut produire car la machine commande et qu’au dehors la misère guette... Lorsque vient enfin l’heure de la délivrance, ce sont des loques que l’usine jette à la rue » décrivait Marcelle Capy. Les avis s’opposaient. Ouvrières, ouvriers, patrons et syndicats avançaient tour à tour propositions et contre-propositions. Mais la menace du chômage s’est peu à peu insinuée. Les syndicats ont pris position : temps de travail plus courts qui maintenaient dans les usines plus de personnel. Ce qui n’était pas le choix d’ouvrières tentées par des journées plus longues et donc des salaires plus élevés.

Leurs modes d’action : avaient-elles connu avant leur embauche des formes d’actions collectives ? On ne sait, mais il est certain qu’elles se sont retrouvées, parfois très nombreuses (jusqu’à 500 en juillet 1917) à des réunions à l’Athénée (rue des 3 Conils) ou à la Bourse du travail (42, rue de Lalande). Elles écoutaient, prenaient parfois la parole et discutaient des problèmes posés. Elles ont utilisé l‘arme de la grève. Menaces souvent, grève des bras croisés parfois et en dernier recours absence sur le lieu de travail. Elles également été partie prenante des mouvements de revendications manifestés dans de nombreuses villes de France en 1917.

Plus spectaculaire, le coup d’éclat des ouvrières de la poudrerie de Saint Médard : elles ont arrêté des trains transportant les ouvriers. Les syndicats soutenaient, encourageaient tous ces mouvements. Le syndicat des métaux en particulier, animé par des ouvriers qui ne manquaient pas de personnalité. On peut citer Georges Gaye, « pacifiste », Jean Mandes-France, « anarchiste ». C’est à eux que l’on doit en Gironde l’émergence d’un syndicat d’ouvrières d’usines de guerre. Des femmes y ont tenu leur place (présidente, secrétaire, trésorière). On aurait voulu en savoir plus sur elles. Les rapports mentionnent des patronymes à l’orthographe imprécise, pas de prénoms. C’était surtout les hommes, reconnus, qui avaient la parole. Les ouvrières ont-elles saisi toute l’ambiguïté des réactions de leurs camarades syndicalistes masculins ? Ils soutiennent certes un syndicat d’ouvrières, qu’ils contrôlent d’ailleurs, mais en même temps ils craignent que la présence massive des femmes après la guerre ne leur fasse une concurrence déloyale ; le patronat en effet appréciait précision dans le travail et docilité, des qualités toutes féminines. Et l'expression d'Alphonse Merrheim, secrétaire des métaux CGT, en décembre 1916, est significative de l'état d'esprit dans la CGT : « Quelle que soit l'issue de la guerre, l'emploi des femmes constitue un grave danger pour la classe ouvrière. Lorsque les hommes reviendront du front, il leur faudra lutter contre ces dernières qui auront acquis une certaine habileté et toucheront des salaires différents. »

A la fin 1917, rien ne va plus ! On décèle déjà des carences au niveau des fournitures de matériel, et en 1818, c’est surtout une prévisible montée du chômage qui a accentué la mobilisation des femmes. On a pu les voir manifester dans le calme. En février 1918, on envisage les priorités : « Il faudrait commencer par renvoyer les femmes de la campagne, les étrangers, les ouvrières dont le mari est mobilisé dans une usine et les célibataires ».
Le 11 mars, lors d’une réunion, il est évoqué la possibilité pour « les pouvoirs publics de remplacer le travail de guerre par le travail de paix et d’établir dès maintenant un programme de travaux d’après-guerre ». Lors de cette même rencontre, le philosophe Ruyssen constate « avec plaisir que les nécessités du jour ont amené les femmes à se solidariser et à se grouper dans les syndicats. C’est dans les organisations syndicales que la femme relèvera non seulement son salaire, mais aussi son moral et sa dignité ». Mais, dans le même discours il évoquait « les beautés de la maternité qui devra être féconde après la guerre pour la reconstitution de notre race ». Une conception du rôle de la femme dans la société qui était dans l’air du temps. En 1918, le congrès de la CGT de juin énonce que « fidèle à ses conceptions d’émancipation, il considère que la place de la femme est au foyer ». Il y eu l’inévitable vague de licenciements. Parfois, avec prime, parfois sans rien. Des caisses de secours ont été mises en place, des subventions accordées. Mais il était bien entendu que l’on ne demandait plus alors aux femmes de travailler...

Chanson : Les tourneuses d’obus. 

Refrain : Nous somm’s les tourneuses d’obus / Les mômes des poilus / On est pas des duchesses / On peut nous voir dès le matin / Nous cavaler au turbin / Et tout le jour à l’atelier / On cisèle l’acier / Comm’ des homm’s à lar’dresse / On peut dir’ qu’ell’s jett’nt leur jus / Les tourneuses d’obus

1er couplet : On n’est pas inutiles, / On n’est pas embusquées, / On a les bras dans l’huile, / On est dure au métier /Nous avons des ampoul’s aux mains / Et nous somm’s des femmes pas fragiles / C’est nous qui f’sons dès le matin, / Des soixant’quinz’ ou des cent vingt Poussant l’burin !

Paroles de Jules Mauris, musique de Vincent Scotto. Pour entendre cette chanson, cliquez ICI

Texte extrait du site : Cahiers d’archives, Monique Lambert, septembre 2014.

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