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Plaidoyer pour le portail... de Fongravey.

« À quoi sert un portail d'entrée s'il n'y a plus de clôture ? » s'interrogeait la journaliste Francine Moreau dans le quotidien Sud-ouest du 12 septembre 2005. Quelques lignes plus loin, elle répondait d'elle-même : « Le portail va donc disparaître ». Ainsi brutalement exposé, le propos pourrait paraître caricatural ; mais il révèle, une fois encore - et ici pour le domaine de Fongravey - une méthode déjà maintes fois appliquée dans notre commune.

En résumé, peut-être pourrions-nous limiter notre intervention à ces quelques mots : cela ne sert plus, on rase ! Ce serait faire peu de cas de la dimension patrimoniale de certaines constructions de Blanquefort, dimension néanmoins à « géométrie variable » puisque les décisions municipales, en la matière, semblent plus dictées par le coup par coup que par une politique globale vis-à-vis de notre environnement architectural, et ce depuis près de quarante années (ces lignes ne visent donc pas à stigmatiser une équipe d'élus plutôt qu'une autre, la démarche ayant toujours été sensiblement la même).

Qu'on se souvienne, par exemple, de la destruction irrémédiable (vers 1970) de l'ancien lavoir Destournet, remplacé par la construction de « haute valeur architecturale » (les guillemets s'imposent) que représente le Centr'Eco, à l'entrée de Blanquefort, en venant d'Eysines !

Que dire encore de la boucherie et des anciens abattoirs de Caychac, en face de l'église Saint-Joseph, envoyés à la décharge pour réaliser un parc de stationnement alors que, quelques années plus tard, et à proximité, on abattait un magnifique chêne pour construire, juste à sa place, un édifice deux fois plus petit que celui précédemment détruit, le Centre social de Caychac (remplacé depuis par la Maison des services publics) ?

Les autres exemples ne manquent pas : élimination de la croix à l'angle de la rue Tastet-Girard et de l'avenue du général de Gaulle (croix longtemps entreposée par les services techniques municipaux dans le parc de Fongravey, puis mystérieusement disparue alors qu'il avait été promis de la remettre en place en un autre lieu de la commune) ; suppression de la partie supérieure de la grille d'entrée du portail (encore un !) de la maison Saint-Michel ; destruction des vestiges, pourtant importants, du moulin de Majolan (il n'en subsiste qu'un moignon de fondation) ; suppression des grilles de Muratel (actuelle mairie ; il est curieux cependant qu'il soit question d'en faire poser de nouvelles, dans le cadre de la rénovation totale du site !) ; démontage de la serre du même Muratel (jugée « dangereuse », elle a été remontée, chez lui, par un pépiniériste de la région bordelaise) ; élimination des précieuses petites maisons médocaines du centre-ville (au dos de la maison « Lescoutras », rue de la République) ; destruction du mur de Cholet, le long de l'avenue du général de Gaulle ; suppression du lavoir de Bigorne (ou Bigorde, mais pas « Bigorre » comme cela a été malencontreusement retenu pour donner un nom à la rue dans laquelle il se trouvait), etc.

Tous ces éléments faisaient partie intégrante de notre patrimoine mais, parce qu'ils « ne servaient plus à rien », ou qu'ils étaient une entrave à la réalisation d'autres projets, ils ont systématiquement été supprimés. Reste que d'autres témoins de ce patrimoine public, qui ne servent plus, eux non plus, ont bel et bien été conservés (et c'est tant mieux !) : le lavoir de Canteret, près de la forteresse ; le lavoir de Caychac (récemment restauré et mis en valeur), les croix de la rue Tastet-Girard et de la place de la République (mais qui peut décider qu'une croix ne sert plus ? Celle de Saint-Expédit, à l'entrée de Caychac, a bel et bien été sacrifiée...).

La forteresse médiévale est un cas à part puisqu'elle fait partie du patrimoine privé et qu'elle est classée Monument historique depuis près de cent cinquante ans... Il y aurait donc deux poids, deux mesures, selon les circonstances (c'est le « coup par coup » évoqué précédemment). On ne peut, dès lors, que regretter l'absence de réflexion globale qui permettrait de déterminer, sans doute, ce qu'il convient de préserver et ce qui peut être éventuellement supprimé... La commission extra-municipale, réunie pour l'aménagement du centre-ville (ZAC), a fait des propositions en la matière ; mais a-t-elle été entendue ?

Pour en revenir au propos initial, Fongravey, peut-être est-il nécessaire de rappeler ici quelques réalités qui semblent ne pas avoir assez été prises en considération. Un portail, en pays bordelais, est l'une des images symboliques et fortes d'une exploitation viticole (notre président, Michel Fréchou, l'a clairement signifié, sans succès, dans un courrier adressé au maire de Blanquefort). Celui de Fongravey est l'un des rares encore présents dans le centre de la commune : celui de Carpinet n'est connu que par des cartes postales anciennes ; celui de Cholet vient de disparaître; celui de Corbeil n'est plus que souvenir... par contre, heureusement, celui de la Dîmière subsiste. Il est donc impératif de le conserver, à sa place, car il témoigne de la richesse passée de Blanquefort, fondée sur le vin : rappelons qu'en 1868 la commune comptait 33 « crus bourgeois » ; il n'en reste plus que 6 aujourd'hui.

Cependant, il ne saurait, paraît-il, s'intégrer dans le projet de réaménagement du parc public et sportif dont il marque l'entrée... et puis il ne cadrerait pas avec la restructuration, à long terme, du centre ville. Les arguments prêtent à sourire car, d'une part, le projet de réaménagement évoqué pourrait tout aussi bien prendre en compte la présence de ce portail (à condition d'en percevoir l'intérêt culturel... et d'imposer sa prise en considération... (d'autant plus qu'il fait partie du « quotidien » des Blanquefortais) et, d'autre part, pour ce qui concerne la restructuration du centre-ville, les ébauches présentées n'ont jamais concerné Fongravey (bien à l'écart de la zone d'aménagement) et, ce qui n'est pas sans importance, elles ne sont en rien finalisées : ne peut-on imaginer que ces ébauches, dans quelques années, aient assez évolué pour que l'on regrette d'avoir « rasé » sans discernement ? Quant à la promesse de le reconstruire... à Tanaïs, projet d'ores et déjà évoqué par la municipalité (telle a été la réponse écrite faite par le maire à notre président : décision confirmée dans le bulletin municipal Equinoxes & Solstices n" 18, printemps 2006, p. 4. On peut y voir, par ailleurs, le projet global de restructuration du parc de Fongravey : on remarque au premier coup d'œil que le portail aurait parfaitement pu y être intégré ! Sa suppression ne s'imposait donc pas, sauf à vouloir effacer le passé... et imprimer de nouvelles traces)... qu'il nous soit permis de douter de sa mise en œuvre ! D'abord, Fongravey sera à jamais défiguré et toute greffe, aussi soigneuse et moderne soit-elle, ne sera qu'illusoire ; ensuite, rien ne prouve que le coût, prohibitif, d'un tel remontage ne fera pas, à terme, reculer nos édiles. Imaginerait-on que puissent disparaître, demain, le portail du Dehez, celui de Saint-Ahon ou celui de Breillan ? Bien évidemment non ! Alors laissons à Fongravey ce qui subsiste de sa clôture : son portail, d'abord, et puis aussi le long pan de mur en moellons, souvent décrié, plusieurs fois menacé, jamais restauré, mais miraculeusement toujours debout.

La position ici défendue n'a rien à voir avec un quelconque sentiment de nostalgie ; elle relève d'une volonté farouche de ne pas faire table rase (encore ce mot !) du patrimoine que nos ancêtres ont patiemment élaboré au profit des générations futures. Vivre en harmonie avec notre environnement suppose d'en comprendre les composantes, donc d'avoir à sa disposition les jalons représentatifs de son évolution, fruits de notre histoire sociale et économique, depuis les temps les plus anciens. Faire cohabiter l'ancien et le moderne fait le charme, reconnu, de Blanquefort en ce début du XXIème siècle. Cela implique de ne pas supprimer systématiquement l'ancien pour le remplacer par du moderne. L'ancien a une valeur esthétique que peut difficilement revendiquer le moderne : matériaux de qualité, souvent nobles et d'une grande pérennité de vie, de plus polis par les ans et rarement utilisés « en série » ; au contraire, les matériaux contemporains, utilisés de manière industrielle, vieillissent souvent très mal (couleur ternie, fissures, etc.) et demandent un entretien beaucoup plus coûteux que leurs équivalents passés.

Vivre dans le beau n'est pas un luxe ; cela contribue à cet équilibre dont chacun de nous a besoin. Il paraît donc indispensable de respecter l'adéquation parfaite que nos anciens ont toujours su préserver entre leur cadre naturel de vie et les espaces bâtis qu'ils y ont intégrés. À l'heure où de nouvelles constructions vont être lancées dans le centre-ville, il est indispensable de préserver les traces tangibles de l'habitat ancien (telle cette maison de la place de l'Église, qui gênerait la vue !). Plus généralement, nous savons le plaisir que certains ressentent à l'occasion d'une visite de quartiers urbains anciens ou de villages typiques dont l'habitat a été scrupuleusement réhabilité (le succès des Journées du patrimoine en fait foi) ; en d'autres lieux, par contre, on ne peut que s'émouvoir de constater l'état de délabrement dans lequel sont volontairement laissés des pans entiers de notre patrimoine national... ce qui en justifie, a posteriori, la destruction... alors devenue nécessaire. Il ne paraît pas, enfin, superflu de rappeler notre impérieux devoir de mémoire envers la population du Blanquefort d'aujourd'hui.

Dans ses statuts, le G.A.H.BLE s'est fixé pour mission « d'étudier et de promouvoir le patrimoine blanquefortais » (nos diverses publications en sont la preuve); il ne semble pas inopportun qu'il puisse, aussi, en assurer la défense, quand le besoin s'en fait sentir. Si ses moyens sont quasiment nuls face au projet de transformation radicale (voire de destruction totale) du château Cambon à Caychac (il n'est pas « classé » et il reste du domaine privé ; on sait cependant combien la pression conjointe de la municipalité et des habitants de Blanquefort a été efficace pour empêcher la disparition pure et simple de la chartreuse de Cholet... ), il ne peut rester insensible à toute atteinte portée au patrimoine appartenant à l'ensemble des Blanquefortaises et des Blanquefortais. Alors que la rédaction de ce plaidoyer s'achève, la dernière édition du magazine l'Aquitaine (organe du Conseil régional, n° 18, février-mars 2006, page 12) vient apporter, s'il en était besoin, de l'eau à notre moulin (encore debout, celui-là) : « [...] il ne faut pas oublier que le patrimoine, fruit de l'observation et de l'ouvrage quotidien de l'homme, ne peut se réduire à une abstraction. Non, le patrimoine culturel et naturel n'est pas un décor : il est d'abord le cadre de vie de l'homme d'aujourd'hui. Tout bien patrimonial participe de manière directe à l'équilibre du monde présent. Toute perte patrimoniale appauvrit la société et restreint son champ culturel. Car ce bien commun, reçu des siècles de générations passées, constitue un véritable enjeu, dont la maîtrise dépend de chacun ». Peut-on espérer que ce message, issu des instances régionales, soit entendu à l'échelon municipal ?

Alain Tridant, Article paru dans le bulletin du G.A.H.BLE n°50, mai 2006.

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