Accueil
Le Canton
Blanquefort
Eysines
Parempuyre
Le Pian-Médoc
Ludon-Médoc
Macau
Saint-Médard-en-Jalles
Le Haillan
Le Taillan-Médoc
Saint-Aubin-de-Médoc
Bruges
-------------------------------
-------------------------------
Mode d'emploi
-------------------------------

Lettre d'information




Joomla : Porte du Médoc

Rechercher sur le site

Souvenirs du tramway.

Voici quelques souvenirs que ma famille m'a racontés lorsque j'étais plus jeune. Il n'y avait pas beaucoup de moyens de transports « confortables » pour se rendre à Bordeaux depuis Blanquefort avant la deuxième guerre mondiale. Peu de personnes avaient des véhicules à moteur dans la commune et les attelages à chevaux étaient lents et servaient essentiellement pour les transports de marchandises ou pour les travaux agricoles. Les moyens de transport les plus utilisés étaient le train et le tramway, avec une préférence pour le second qui circulait sans doute plus fréquemment et qui desservait les banlieues proches et le centre de Bordeaux.

À Blanquefort, le terminus de la ligne se trouvait prés de la boulangerie Destic, actuellement Bonnet, et le réseau se prolongeait par des doubles voies et un aiguillage permettant les manœuvres pour inverser la remorque et la motrice afin de repartir vers Bordeaux. C'était, paraît-il, une manœuvre fastidieuse et dangereuse qui demandait toute l'attention du chauffeur ou wattman et de son adjointe, la receveuse. Il fallait, en effet, faire très attention à ne pas faire dérailler les wagons, contrôler la vitesse du convoi, et décrocher puis raccrocher la remorque à la motrice. Le tramway circulait sur une voie unique qui partant de la boulangerie Destic courait sur le côté intérieur, le long de la propriété de Cholet, par exemple, dans l'avenue Charles de Gaulle actuelle (dite à cette époque route de Pauillac ou mieux encore la grand route) et repartait donc vers Bordeaux sur le côté gauche de la chaussée jusqu'en bas de la côte de Majolan où il passait, grâce à une belle courbe des rails, sur la droite de la route menant au Vigean.

Si la courbe était belle, elle était aussi dangereuse pour les cyclistes qui, descendant la côte de Majolan à toute vitesse, parvenaient quelquefois à se coincer la roue avant du vélo dans l'un des rails. Ce coup de frein extrêmement brutal leur faisait faire un saut par-dessus leur vélo et chuter lourdement sur la route. Beaucoup de personnes se sont fait très mal ainsi. Puis, le tramway poursuivait sa route jusqu'au-delà de la piste cyclable actuelle (ancienne voie de chemin de fer) où se trouvait une portion suffisamment longue de doubles voies pour permettre de croiser le tramway venant de Bordeaux. Les trajets des deux convois étaient minutés pour que la rencontre s'effectue à cet endroit sans délai, mais cela n'était pas toujours le cas. Lorsque, par exemple, le convoi venant de Blanquefort se présentait à l'aiguillage sans voir son vis-à-vis, l'attente commençait, et parfois durait… un certain temps, entraînant l'énervement des passagers pressés d'arriver qui donnaient de la voix, et du chauffeur qui, lui, hésitant sur la conduite à tenir, se demandait s'il devait poursuivre sa marche jusqu'au prochain aiguillage ou attendre patiemment en résistant aux injonctions des clients. Bien souvent, il s'engageait, risquant le tout pour le tout, et se retrouvait parfois nez à nez avec le convoi bordelais plus ou moins loin des doubles voies. Il s'ensuivait une violente altercation entre les deux chauffeurs et, bien sur, une marche arrière de l'un d'eux vers les voies de croisement les plus proches.

En semaine, le matin de très bonne heure, il y avait le tramway des maraîchers. Composé d'une motrice et de deux remorques, le convoi amenait les cultivateurs de Blanquefort et d'Eysines et surtout, leurs produits, de la ceinture maraîchère au marché des Capucins. Remisé pour la nuit non loin de la plaine de Plassan, il est arrivé certaines nuits que les jeunes s'en amusent sans doute en débloquant les freins et en tentant de le conduire sans trop de succès par manque d'énergie et d'expérience, le laissant alors là où il voulait bien s'arrêter. Nos ancêtres, eux aussi, aimaient bien faire des bêtises... Le métier de receveuse, car c'était souvent une femme qui faisait ce travail, n'était pas toujours de tout repos. Son rôle demandait de l'autorité et de la patience pour faire payer les clients, surtout les récalcitrants ou les tricheurs, car il parait qu'il y en avait.

Le problème de la monnaie était, semble-t-il, très important. En effet, quand on sait que le voyage valait 20 centimes, il arrivait que certains présentent, pour ce modeste achat, un billet de 1 000 francs. La receveuse devait alors rendre beaucoup de pièces en maugréant et si plusieurs voyageurs procédaient de la même façon, elle se trouvait vite à court de monnaie. La solution était alors de faire payer ceux qui avaient la somme exacte et de garder en mémoire, ceux qui avaient de grosses coupures jusqu'au garage des trams qui se trouvait à l'angle de l'avenue de la Libération et de l'avenue Georges Clémenceau au Bouscat. Elle faisait donc arrêter le tram quelques minutes et courrait jusqu'au guichet où elle refaisait le plein de menues monnaies. Son rôle consistait aussi à accepter ou refuser les voyageurs potentiels lorsqu'il y avait beaucoup de monde, en fin de journée ou le samedi vers midi par exemple, en rentrant vers Blanquefort.

Les gens s'entassaient dans la motrice ou la remorque et les receveuses, lorsque l'une des deux voitures ou les deux, étaient pleines, l'une ou l'autre, interdisant l'accès, criait, selon le cas : « Complet, voyez remorque » ou « Complet, voyez motrice » au grand désarroi des exclus entraînant souvent des altercations. Sauf imprévu, le tramway partait à l'heure. Toutefois, il roulait relativement doucement. Certains, parmi les jeunes, bons coureurs, pouvaient espérer le prendre en marche mais ce n'était pas le cas de tout le monde.

À Blanquefort, il y avait une personne réputée pour sa placidité face à ce problème tout relatif pour lui. C'était un habitué du tram, un ouvrier de chai, comme il y en avait beaucoup sur la commune, plutôt corpulent qui marchait lentement. Il se rendait à la station du tram de son pas tranquille et les gens qui le croisaient, le saluaient en gascon : « Adiu, Léon, qu'es en retard. Qu'as mancat le tram? » (Adieu, Léon, tu es en retard. Tu as manqué le tram ?) « Jo, mes non, que soi en avança per la qui vien ! » (Moi, mais non, je suis en avance pour le prochain.) Dans les années 1930, pendant l'été, des ouvriers, vivant d'habitude à Bordeaux, louaient des petites maisons et venaient vivre avec leurs familles à Blanquefort. Les hommes avaient peu ou pas de congés et le tram leurs permettait de se rendre sur leurs lieux de travail tout en assurant à leurs familles des vacances agréables à la campagne.

Texte de Christian Déris, extrait du Bulletin du G.A.H.BLE n°46, octobre 2004.

joomla template