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La dîme à Blanquefort.

La dîme est un impôt fort ancien prélevé par le clergé sur les récoltes qui sera aboli dans la fameuse nuit du 4 août 1789 au cours de laquelle noblesse et clergé abandonnèrent leurs privilèges. Son nom provient du latin «  decima » parce qu'elle est communément la dixième partie des fruits. Il existe à la fin de l'ancien régime plusieurs catégories de dîmes : les dîmes ecclésiastiques prélevées par le clergé : abbés, prieurs, évêques et archevêque et les dîmes laïques que l'on appelle aussi inféodées, qui sont perçues par des laïcs ; elles sont tenues en fief, soit par des seigneurs particuliers, soit par l'Église, soit par le roi. Ces dîmes passées d'ecclésiastiques (à leur origine) à des laïcs en des temps incertains, qui peuvent être soit celui des croisades soit antérieurement (Charles Martel 730), sont citées sous ce nom depuis le concile de Latran en 1179.

Origine : au XVIIème siècle, certains font remonter l'origine de la dîme à des temps antérieurs au christianisme en citant à l'appui le chapitre 28 de la Genèse où il est dit que Jacob fit un vœu précisant que si Dieu le conservait dans son voyage, il lui donnerait la dîme de tout ce qu'il lui aurait donné.

Des chapitres de l'Exode et du Lévitique sont également cités pour prouver que les dîmes sont de droit divin. Cependant, les conciles des cinq premiers siècles ne font pas mention des dîmes. En 567, une lettre circulaire écrite après le second concile de Tours paraît ordonner le paiement de la dîme comme une aumône. Charlemagne, qui fit plusieurs constitutions en faveur de l'Église, ordonne que chacun paierait la dîme et qu'elle serait distribuée par ordre de l'évêque. Il semble que les dîmes, bien que consacrées à l'Église pour la subsistance de ses ministres, soient passées d'un principe de simple offrande à leur origine à une obligation faite à tous les chrétiens, l'excommunication sanctionnant son inobservation. La plupart des concessions de dîmes faites aux monastères datent des X et XIèmes siècles. Les évêques en fondant les monastères donnèrent pour dotation la dîme de leurs églises. Les désordres des prêtres séculiers à cette époque ayant obligé les moines à administrer des paroisses, ils s'approprièrent les dîmes. Ultérieurement, lorsque les conciles ordonnèrent aux religieux de se retirer dans leurs cloîtres ils conservèrent néanmoins leurs titres et privilèges de « curés primitifs » et donc de la dîme qui était attachée à leurs cures.

Par ailleurs, de nombreux laïcs qui étaient en possession de dîmes les rendirent à des chapitres ou à des monastères. Elles sont alors appelées « Altare et Decimas » et parfois simplement « Altare » qui comprend le patronage, les dîmes et autres droits utiles ou honorifiques. Au titre de ces concessions, les chapitres, monastères, abbés, prieurs et autres bénéficiers constituaient à la fin du XVIIIème siècle les « gros décimateurs » dans la plus grande partie du royaume.

L’assiette de la dîme : suivant le droit canonique, la dîme ecclésiastique est due pour toutes sortes de fruits, soit de la terre, soit des animaux. Cependant, l’ordonnance de Blois et l’Édit de Melun veulent que la coutume des lieux et l’usage de la paroisse soient appliqués. La dîme est due par toutes sortes de personnes. Catholiques ou hérétiques, nobles et roturiers, chapitres, monastères, bénéficiers et autres ecclésiastiques. Cependant, les bois de haute futaie et les taillis sont exempts de la dîme. À Blanquefort, dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, elle est levée sur le raisin, sur les grains, les agneaux et les légumes secs et il semble que le foin et le « vîme » soient exemptés de la dîme ainsi que la volaille. La dîme est prélevée avant les agrières et autres droits seigneuriaux. Elle est généralement quérable et se lève sur le champ.

Les catégories de dîmes.

La grosse dîme, appelée également « dimon » à Blanquefort, porte sur le vin et le grain (froment, seigle, avoine, maïs).

Les menues dîmes ou « dîmes vertes » sont prélevées sur les légumes et les fruits qui se consomment ordinairement (haricots, fèves...).

Les dîmes de carnage concernent la dîme du bétail et donne en particulier le droit de prendre le dixième ou le onzième agneau.

Les dîmes de suite sont perçues dans une autre paroisse que celle de résidence du décimateur comme sur les troupeaux qui appartiennent à un paroissien mais qui couchent hors de la paroisse dont il fait partie. En principe, elles s’appliquent également sur les biens situés hors paroisse et cultivés par un paroissien demeurant dans la paroisse du décimateur.

Les dîmes du haut et du bas : les fruits qui rampent sur terre ou qui croissent sur les arbres peuvent y être assujettis selon l’usage.

Les dîmes anciennes : terminologie désignant toutes les dîmes qui se perçoivent de temps immémorial.

Les dîmes novales ou « novelains » : dîmes des terres défrichées depuis 40 ans, elles appartiennent de droit aux curés.

Les dîmes abonnées : au lieu de payer en nature, les assujettis peuvent s’en acquitter en argent pour une somme et une durée convenues.

Les décimateurs à Blanquefort : un arrêt du Parlement de Bordeaux, daté du 24 mars 1612 adjuge aux religieux bénédictins de Bordeaux, curés primitifs de Blanquefort, la septième partie des vins et grains de la dîme (sauf Saint-Aon), plus les novales ouverts depuis 1572.

Avant cet arrêt, la totalité de la dîme appartenait aux religieuses de l'Annonciade, excepté le dimon de Saint-Aon perçu par un décimateur particulier de la famille Montesquieu ou ses prédécesseurs représentés par leur chapelain.

En fait, la grosse dîme appartenait à cette congrégation religieuse depuis la fondation de leur couvent en 1521 dans la paroisse de Sainte-Eulalie de Bordeaux par Jacquette Andron, dame de Lansac, épouse d'Alexandre de Saint-Gelais, chevalier, ambassadeur pour le roi en Espagne et en Suisse. La fondation de l'ordre par Jeanne de Valois date de l'an 1500, Jacquette de Lansac fit venir sept religieuses du couvent de l'Annonciade de la ville d'Albi et acheta pour leur établissement un emplacement occupé antérieurement par les Carmes. Le couvent était situé à l'angle actuel des rues Paul Louis Lande et de la rue Magendie. Ordre cloîtré, les religieuses portaient au XVIIIème siècle un voile noir, un manteau blanc, un scapulaire rouge, un habit brun, une croix et une corde qui leur servait de ceinture. La dame de Lansac tenait en fief la terre de Maurian dont les Andron étaient seigneurs depuis le début du XVème siècle. Détentrice des droits attachés au fief elle en dota très certainement le couvent, et la dîme et les agrières furent désormais perçues par les religieuses.

Les religieuses possédaient dans le bourg de Blanquefort, un domaine comprenant un « bâtiment, four, charpente, cuvier et chai » (d'une valeur de 14 000 livres en 1792) et des agrières donnant de 12 à 14 charretées de foin. En 1550, ce lieu était appelé la « dixmière de Lansac ». Il subsiste encore de nos jours, à l'angle du parc de la Dimière, au 3 de la rue Thiers, des ruines qui sont vraisemblablement les vestiges de leur domaine. C'est en ce lieu qu'était amenée la récolte, que les grains étaient battus et le vin coulé. Du fait qu'elles étaient cloîtrées, les religieuses confiaient à l'un de leurs fermiers de Blanquefort le soin de percevoir en leur nom la part des dîmes et agrières de la paroisse. À cette époque, André Cholet était curé de Blanquefort où il avait succédé à Fortis Dulau en 1693. Afin de simplifier la perception de sa part de la dîme et du fait qu'il n'avait pas de cuvier ni de chai, le curé Cholet passa un accord avec David, le fermier des Annonciades, aux termes duquel il fut convenu que la totalité de la dîme serait partagée par moitié entre le curé et le fermier, « sauf le dimon de Caichac, le marais et la palu en son entier où le fermier ne prendra rien, le tout appartenant au curé comme ses devanciers en ont joui ».

Un accord, passé en 1663 et retenu par Maître Tallaret notaire à Blanquefort entre le curé Jean Philipp (prédécesseur de Dulau) et les Annonciades, était cité dans le contrat de 1696, sans que sa teneur en soit reproduite. Cette transaction très importante sur le plan du partage des revenus de la dîme indiquait que les religieuses prendraient 50 % de tous les grains et les 2/3 du vin, sauf six barriques à prendre sur le total en faveur du prieur de Sainte-Croix et du curé.

C'était un progrès par rapport à 1612, mais la partie la plus importante qui touchait au vin, ne devait laisser au curé qu'un peu plus de 1/3 et non la moitié comme Cholet en avait convenu avec le fermier David. Ce n'est qu'en 1744 que les religieuses eurent connaissance de l'accord passé entre le curé Cholet et leur fermier David, il s'était écoulé 48 ans avant qu'elles réagissent. Le curé Cholet avait résigné sa cure en 1743 au profit de son neveu, Louis Caussade qui lui avait succédé. Les religieuses tentèrent dans un premier temps de revenir à l'application de l'accord de 1663, mais le curé Caussade ne voulut rien entendre, et refusa de ratifier ce traité. Il jura qu'il n'avait jamais entendu parler de cet accord, il affirma même sous serment que « son prédécesseur lui avait dit n'avoir jamais vu la transaction de 1663 et qu'il n'en avait jamais entendu parler ». On fit alors des recherches dans les archives de Tallaret ; hélas pour les religieuses, les pages relatives à cet acte avaient disparu mystérieusement, mais il en était fait mention dans le répertoire des actes passés à cette époque. Il ne restait plus aux religieuses qu'à plaider, ce qu'elles firent en assignant le curé devant le sénéchal de Guienne par un exploit du 15 février 1744.

Pour sa défense, le curé Caussade indiqua qu'il était en possession, lui et ses prédécesseurs, depuis plus de 40 ans, de la moitié des dîmes qui se recueillaient dans le territoire de la grande dîme, il offrait de le prouver. Il fit en effet citer des témoins. La cour, par son arrêt du 16 mai 1754, lui adjugea « la moitié de la dîme du territoire grave et la totalité de celles des marais et palus. » Cette sentence s'appuie sur le droit qui fixe à 40 ans le terme de prescription. Les religieuses tentèrent pourtant de prouver qu'elles avaient été spoliées en avançant que leur fermier n'était pas mandaté pour passer un accord avec le curé concernant le partage de la dîme et qu'en conséquence cet acte était frappé de nullité. Elles réussirent à prouver que Caussade et Cholet avaient connaissance de l'accord de 1663. Mais la cour ne retint que la prescription.

Inutile de dire que cette querelle ne se borna pas à une bataille juridique. Les insultes de part et d'autre ne manquèrent pas. Les Annonciades accusèrent leur adversaire « de dol, de fraude, de duplicité, de parjure, le traitèrent de menteur, de fou, de démoniaque... » Il répondit en un écrit où il les qualifiait de « vierges folles, babillardes et insidieuses qui embrassent, avec une espèce de fureur, les écarts également déshonorants du mensonge, du déguisement et de la chicane des plaideuses, aussi aveugles qu'acharnées, coupables d'irréligion, de mauvaise foi et de noir système ».

Acharnées à défendre ce qui était leur bien, les religieuses l'étaient en effet. Elles firent appel de la sentence et engagèrent un nouveau procès qui devait se terminer en 1759, toujours à leur désavantage. De leur propre aveu, ce procès qui dure depuis plus de 15 ans « est devenu monstrueux par sa grosseur, il n'a acquis cette forme prodigieuse qu'aux dépens du monastère : c'est une sangsue qui lui boit tout son sang ».

Jusqu'à l'abolition de la dîme, les curés de Blanquefort disposèrent donc de la moitié de la grosse dîme, (sauf Caychac et Saint-Aon) et de la totalité de la dîme de la palu.

Pour la grosse dîme, leur part représentait les 3/8 du total, les religieuses avaient une part identique, les 2/8 restant étaient partagés entre l'abbé de Sainte-Croix et le chapelain de Saint-Aon. C'est à titre de « curé primitif » de Blanquefort que l'Abbaye bénédictine possédait ce droit dont l'origine remonte certainement au Moyen-âge et peut-être à l'an 1027, époque à laquelle le duc d'Aquitaine, Guilhaume, leur concéda en particulier la dîme de Saint-Hilaire du Taillan ainsi que celle de Soulac et autres lieux. Quant à Saint-Aon, dont les seigneurs étaient les Secondat de Montesquieu de la Brède, au XVIIIème siècle, après que ce lieu soit entré dans leur famille par les Pontac, c'est le chapelain qu'ils nommaient qui pouvait y percevoir la dîme. Comme les Annonciades possédaient les locaux et les « vaisseaux vinaires » nécessaires à la vinification, le curé ainsi que le prieur de Sainte-Croix y faisaient transporter à leurs frais leur part de dîme. Leur part pour l'utilisation des locaux de la dimière était payée selon l'usage, en laissant au valet de la maison le marc des rappes et la paille du grain. L'usage à Blanquefort et dans les paroisses voisines, lorsque l'on utilisait les bâtiments et le matériel vinaire d'un tiers, consistait à lui payer quatre livres par tonneau de vin.

Le montant de la dîme : la dîme de Lansac levée au bourg de Blanquefort en 1556 produisit 30 tonneaux de vin.

En 1730, Cholet étant curé, son revenu était de 2 194 livres, ce qui devait représenter pour la paroisse une somme voisine de 6 000 livres. Un peu plus tard, en 1788, c'est la même somme qui est obtenue, alors que pour la même année Parempuyre rapporte 8 000 livres. Le curé Saincric nous a laissé le détail de ses revenus pour l'année 1789 et 1790 qui, si on y ajoute les 5/8 qui ne constituent pas sa part, représentent un prélèvement total proche de 8 000 livres. Il s'agit là bien entendu de revenus déclarés. On peut penser qu'ils étaient en réalité supérieurs. Le curé Caussade déclare d'ailleurs que son oncle et prédécesseur en minorait le montant afin de payer moins d'impôts...

Compte tenu de ces confortables revenus, il ne fait pas de doute que la cure de Blanquefort ait été recherchée au XVIIIème siècle, si on compare ces revenus aux salaires de l'époque. Il est également certain que l'abolition de cette lourde contribution due par les vignerons et paysans blanquefortais (qui s'ajoutait aux autres impôts et taxes multiples) ait été accueillie avec la plus grande joie dans la paroisse.

Texte de Jean Lafitte, extrait du Bulletin du G.A.H.BLE, n° 11, juin 1988.

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