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Dulamon sous la plume de Raymond Valet.

Nous voici à Dulamon. Tout le monde connaît les grottes de Majolan, peu de monde connaît ce que fut à l'apogée l'emprise de ce domaine dans notre commune. Philippe Dulamon, négociant à Bordeaux, loue en fermage le domaine Le Luc, ses dépendances, ses vignes, en 1773. Il compléta par des achats nombreux et successifs tous les terrains qu'il pouvait acheter à de nombreux propriétaires. Ces terrains appartenaient à de vieilles familles blanquefortaises : vignes, terrains les bordant ou enclavés, agrandissant et arrondissant le domaine. Il acheta Cimbats et grignota là aussi les terrains, offrant de bons prix pour décider leurs propriétaires, arrachant et replantant son vignoble. Il le conserva pendant une quarantaine d'années, ce qui en fit l'appellation Dulamon ; son nom resta attaché à la propriété, marquant cette longue période. Il nous quitta en 1833, décéda à Bordeaux. M. Joseph Prom, négociant en vins à Bordeaux lui succéda. Il racheta ses biens propres et continua le fermage pour ses vinifications. Il avait épousé au Mexique, en mars 1843, Melle Justine Marie Vidal, issue d'une grande famille, à l'église de Tampico. Ils eurent une fille unique prénommée Marguerite Joséphine Abélina Prom. Il racheta le 3 février 1862 à M. Philippe Albrecht, négociant en vins demeurant à Paris 14, rue de la Madeleine, le domaine Le Luc, ses dépendances, ses vignes, par acte notarié passé ce jour à l'étude de Maître Huilhem. Par cet achat et celui de Dulamon, il formait un ensemble de 56 hectares.

La propriété proprement dite était ceinturée par quatre chemins. Au levant par la route départementale, au midi par la route mitoyenne aux jardins maraîchers, une jallette de ceinture reliée à la Jalle la bordant sur deux faces, côté couchant une partie faisant face à des jardins maraîchers jusqu'à la Jalle et au moulin. Vers le haut, on laisse à gauche le village Le Lout, on s'arrête à la route dite de Saint-Médard aux palus. Côté nord, elle rejoint la départementale à l'angle de Cholet. Cet ensemble formant un vaste enclos bien structuré. En face du côté nord, avenue du 8 mai, on trouve les anciens terrains Barreau limités par le fossé classé Lestaing jusqu'à l'angle du boulevard Victor Hugo, ce terrain était destiné à l'annexe du potager. Faisant face à la propriété sur côté levant de la route départementale, on y trouvait un vaste enclos, lui aussi ceinturé par quatre chemins et. s'arrêtant à l'angle de Cholet. Nous abordons le côté nord par la rue du Maréchal Leclerc prenant à droite le chemin communal 136 jusqu'à la rue de Canteret. Puis, sur le côté levant, on suit la rue de Canteret jusqu'au moulin. Sur le côté midi, on suit la rue de la Forteresse à la départementale, le moulin dit « moulin blanc » ainsi que tous les prés longeant cette route s'arrêtant à la 2ème jalle propriété Mauduit, ainsi que certains jardins maraîchers, hier en prés destinés au pacage du nombreux troupeau de vaches de la propriété.

Nous quittons ce secteur pour Andrian sur le côté levant-midi du village en mitoyenneté à la propriété du Déhez, des deux côtés de la route dite avenue du Port du Roy ; sur côté gauche il y avait une croupe de terrains graveleux s'arrêtant au marais côté droit, limite au Déhez, la Maison Rouge qui servait de logements aux charretiers et « prixfaiteurs », ces terrains étaient plantés en vignes rouges.

Je regrette de ne pouvoir délimiter ces terrains aujourd'hui remodelés, tous ces terrains furent l'objet de nombreux achats dont je ne peux faire acte. Ces lignes sont déjà pesantes et alourdissent ce propos, mais elles m'ont semblé utiles pour démontrer l'emprise du domaine. La partie du vignoble est cadastrée à une contenance de quarante cinq hectares, dont deux hectares en vigne blanche situés dans le bas de Cimbats, en terrain argileux-calcaire ; on attribue à Philippe Dulamon et plus tard à Joseph Prom la bonne tenue des ces plantations, plantées à flanc de coteaux admirablement situées face midi. Cet ensemble produisait un vin rouge coloré, ferme, corsé, d'une belle tenue dont le bouquet se développait en vieillissant. Sa vinification était en moyenne de trois cents tonneaux. Il faut savoir, pour ceux qui l'ignorent, qu'un tonneau en Gironde est composé de quatre barriques, dites Bordelaises, d'une contenance approximative de deux cent vingts litres. Car les provinces françaises qui produisent du vin, et Dieu sait s'il y en a, ont toutes des fûts plus ou moins différents. Son vin blanc, sec, coloré, était très bien coté et riche en degrés.

Ces vins jouissaient d'une grande réputation dans les pays nordiques et le Danemark, la Hollande. En Allemagne, ils étaient cotés « bourgeois » et parmi les meilleurs vins de cette commune. Le bas de la propriété, d'une ligne partant de la vacherie à la route départementale, parallèle à la Jalle, avait au nord le coteau en vigne et au midi les terrains marécageux qui servaient aux troupeaux de vaches que l'on estimait à quatre vingts têtes. En dehors du lait qui était un rapport, elles donnaient le fumier indispensable pour la fumure de la vigne, qui par roulement s'opérait tous les trois ou quatre ans, seul engrais connu à cette époque. L'agencement de ce domaine comprenait trois grands chais, car le vin logé en barriques était gardé et soigné avant son expédition, deux ou trois années ; il fallait loger trois récoltes suivant la vente. Son très grand cuvier où les cuves en chêne formaient un ensemble majestueux, alignées sur deux rangs, il y avait un atelier de tonnellerie, car on se servait de barriques neuves à chaque récolte. L'emplacement de ces constructions était implanté sur l'angle couchant nord, actuellement jardin potager des Orphelins d'Auteuil. La grande cour bâtie sur les quatre faces, qui sert actuellement d'ateliers d'apprentissage, était réservée aux écuries, à l'étage des appartements pour les ménages des charretiers, des « prixfaiteurs » avaient à leur charge la taille et tous les soins qui sont donnés à longueur d'année à la vigne.

Il nous faut parler du château : il a été construit aux environs de 1865 par Joseph Prom, exécuté et bâti sur les plans et la conduite d'un grand architecte, M. Lafargue, qui avait acquis sur la place de Bordeaux une certaine réputation. Il arrivait coiffé d'un haut-de-forme, en jaquette, conduit par un brillant attelage, suivi par deux subordonnés à qui il donnait ordres et conseils ; ils veillaient à la bonne marche des travaux qui durèrent trois années. Il a été construit sur l'emplacement du vieux château Le Luc, car c'est la partie la plus haute de la propriété. Que dire de son architecture assez originale ? Elle représente une époque modèle que l'on retrouve par ailleurs en Gironde. Le très grand bâtiment a son entrée principale face midi, où l'on domine de son perron la vue sur le bas de la propriété et des clochers voisins. Son très grand escalier d'honneur en pierres aboutit sur une terrasse donnant accès à un grand salon. Sur le côté levant, se trouve une entrée sur escalier en pierres donnant accès à la salle à manger au dessus des cuisines facilitant la montée des plats. Sur la face nord, à chaque extrémité de la façade, on trouve deux entrées de service dont une conduit en sous-sol à une grande cuisine agencée suivant son temps, une très grande cheminée avec un tournebroche à contrepoids en pierre, un très grand fourneau dit cuisinière, au bois ou au charbon, plusieurs fourneaux dit potagers alimentés à la braise ou au charbon de bois, un monte-plat commandé par deux câbles de chanvre sur grande poulie en bois pour la montée et la descente des plats. Cette cuisine débouche sur un couloir central donnant accès à droite et à gauche à des pièces utilisées comme souillarde, laverie, réserve à légumes, à bois de chauffage, à réserve de vins, etc. Ce couloir est de la longueur du bâtiment et ressort par la deuxième porte angle couchant nord. Au rez-de-chaussée surélevé, on trouve plusieurs salons, une grande salle-à-manger, une salle de billard, un fumoir, quatre très belles chambres avec cabinet de toilette, un bureau, etc.

On aborde l'étage supérieur par un très grand escalier en chêne de Hongrie avec rampe, escalier à double révolution, chêne trié, sans nœud et ciré ; cet escalier débouche sur un couloir central donnant accès à des chambres réservées aux invités, d'autres servant au repassage, à la lingerie et divers services. Dans les combles, des chambres de serviteurs : cuisinières, bonnes, etc. Sur l'angle couchant nord dans les combles, il fut construit deux très grands bassins en pierre dure, un réservé à l'eau potable en provenance d'une très bonne source située au pied nord des grottes, propulsée par un bélier dans le bassin réservé à l'alimentation. L'autre bassin d'une contenance de huit cents litres alimenté par l'eau de la Jalle qui était refoulée par des pompes installées dans le moulin. Cette eau était filtrée par plusieurs filtres et utilisée pour tous autres besoins : arrosage, chais, écurie, vacherie, jardins, etc. Il y avait deux canalisations différentes : une en plomb pour l'alimentation, l'autre en grès de gros diamètre. Ces bassins, étant dans la partie haute du château, donnaient une certaine pression pour la distribution de l'eau. Nous sommes au jardin potager situé au nord, entouré de trois grands murs dont un face nord, haut de quatre mètres, abritant des serres adossées ainsi que des châssis vitrés ; ce très grand potager, ainsi que son annexe, alimentaient en légumes et en fleurs le château.

M. Prom avait pris comme régisseur du domaine Émile Normandin, diplômé des écoles d'agriculture et de viticulture, que l'on nommait l'homme d'affaires ; il était chargé de la direction du domaine, il assurait la tenue des livres à jour, payait les gages des hommes et femmes de journée, il disposait d'un petit attelage pour surveiller les extérieurs rattachés à la propriété. Le moulin de Majolan et ses dépendances, comprenant un terrain de quinze hectares, appartenaient à M. le Général vicomte de Borelli, propriétaire du château du Taillan. Il existait un petit établissement de poteries, le moulin actionnait des tourets de mélangeurs de terres qui étaient cuites par des fours chauffés au bois. M. Prom l'acheta le 6 novembre 1870 par acte notarié, il fut rattaché au domaine, payé pour la somme de cent mille francs. Cette propriété, dans son ensemble, était avant tout une propriété de rapport sans luxe apparent ; s'occupant de sa production, de ses revenus, elle était servie par de bons serviteurs respectant « Lou Moussu » (le Monsieur). M. Prom décéda à son domicile à Bordeaux, le 24 mars 1871. Sa veuve, Marie Vidal, lui survécut, elle décéda à Blanquefort le 13 septembre 1891. Ils étaient mariés sous le régime dotal ; sa succession de ce fait s'est trouvée dévolue entièrement à leur fille unique Mme G. Piganeau, par acte notarié passé à l'étude de Maître Gargaud, notaire à Bordeaux.

Le mariage de Melle Joséphine Abélina Prom avec M. Jean Gustave Piganeau avait eu lieu le 30 janvier 1861 avec contrat de mariage reçu par Maître Grangeneuve à Bordeaux. Mariée à 18 ans, et seule héritière, par les actes, du domaine, elle a conservé tous ses droits. Au décès de M. Prom, Gustave Piganeau prit en main la gérance du domaine, il modernisa le château, tous les couloirs furent lambrissés en chêne ciré. Les planchers de la salle-à-manger, des salons, des pièces de réception furent recouverts de parquets en chêne avec marqueterie formant des dessins en bois de différentes couleurs et cirés. Les plafonds des pièces de réception refaits avec corniche moulurée et rosace en plâtre moulé recevant des lustres en verre de cristal, des lampadaires décoratifs appliqués au mur, certains meubles furent remplacés par des meubles de style représentant un certain bien-être luxueux. La propriété reprise en main, tout en conservant son régisseur, il la transforma, il fit planter beaucoup d'arbres de toutes essences, une grande quantité d'arbustes verts formant rideaux de verdure pour cacher, dissimuler les chais, cuviers, la cour des charretiers, les écuries, le potager. On fit arracher la partie en vigne trop près du château. On agrémenta sur la partie nord au milieu de l’allée, un bassin rond avec jet d'eau pour les grandes réceptions. Au midi, un très grand bassin décoratif d'eau renouvelable avec jet d'eau face au perron. Le régisseur était mal logé, on lui fit construire un chalet rustique, avec étage et dépendances, appelé Pénanguer. Un deuxième chalet, lui aussi rustique, avec étage, un escalier extérieur et galerie dominant le verger et l'entrée sur la départementale, habité par le jardinier en chef et sa famille. Sur la partie nord, angle Cholet et départementale, on planta un fruitier abrité par de grands arbres avec au milieu une allée vers le bourg, ce verger planté en arbres de plein vent, en quenouille, en espalier, en cordon donnant des fruits variés sélectionnés, très bien entretenus. On fit construire une serre dite hollandaise exposée au levant, et abritée côté couchant et nord par des grands arbres. En sous sol, se trouvait la chaufferie ainsi que tout ce qui servait à la culture : terreau, poteries, brouettes, outillage, etc., car au château on exigeait beaucoup de fleurs, de plantes vertes, ainsi que des fleurs pour garnir les massifs.

À droite et à gauche, dissimulés dans la verdure de la grande allée face nord, on trouvait deux pavillons au toit de chaume avec deux cours entourées d'un grillage en fil de fer résistant, robuste, tissé main sur place, soutenu par une armature en fer rond de belle allure très rustique. L'un des deux pavillons logeait un cerf et ses trois biches, l'autre abritait la famille des chevreuils, ils attiraient les visiteurs curieux. Nous descendons vers la propriété ; sur le côté droit de l'allée, dissimulée par la verdure, on découvrait une volière de qualité, originale par sa conception : elle formait une très grande circonférence divisée en forme de quartiers d'orange, chaque compartiment ayant sa plus grande largeur sur la face extérieure se terminait en cône adossé à un petit local abritant le coucher de ses occupants. Sur chaque façade, une plaque émaillée blanche avec liséré et lettres bleues indiquait la race des occupants : toutes races de poules, de canards, de faisans, de lapins, etc., garnissaient les cages du grand cercle permettant par un chemin de ronde d'en faire le tour. Les cages adossées à un pavillon à facettes en briques blanches émaillées avec cordon émaillé bleu, permettaient de l’intérieur l’accès aux petits compartiments pour leur nettoyage. Au centre, c'était la réserve des grains et des accessoires pour le nettoyage journalier. Ce pavillon avait au-dessus un petit pavillon en réduction, Identique, à facettes avec plancher en surélévation sur le toit, cour grillagée, perchoir, etc. ; il abritait plusieurs races de pigeons avec leurs plaques désignant les espèces. Cet ensemble d'une propreté absolue était la curiosité des visiteurs et de leurs enfants.

Avant de descendre vers le bas, il faut signaler la grande fantaisie de Mme G. Piganeau à une époque où la circulation n'était de très loin ni importante, ni bruyante. Cette dame eut l'idée de faire déplacer la route départementale passant à son gré trop près du château. Propriétaire des deux côtés de la route, ayant sur place à Bordeaux de très nombreuses relations à la préfecture, aux Ponts et Chaussées, on argumenta que la côte serait plus facile à monter, bref le projet fut accepté, tous les frais étant à sa charge. La ligne droite de la route du Vigean fut brisée telle qu'on la retrouve aujourd'hui. Reprenant notre chemin, on descendait vers la vacherie, on y trouvait un parc à vaches vétuste, agrandi plusieurs fois, fort mal conçu pour le travail. On fit appel à l'architecte qui établit un projet tenant compte des améliorations connues et facilitant le travail. Ces travaux furent confiés au père Pellot et aux entreprises locales.

La nouvelle vacherie fut bâtie en dur, son entrée principale face au levant avait un cordon et les encadrements des portes et des fenêtres en briques rouges apparentes détachées sur mur blanc. À l'entrée, on distinguait sur les côtés droit et gauche, douze stalles de chaque côté et face à l'entrée une grande allée de vingt-huit stalles de chaque côté faisant place à quatre vingt bêtes dans un parfait alignement. Au devant de chaque tête, une autre en béton en légère pente pour son lavage vers le fond, coupée au milieu par une ligne de râteliers solidaires, avec demi bas flanc surélevés détachés de la litière ; au dessus du râtelier, le nom de son occupant. Au devant des auges, un couloir permettait l'alimentation sans danger, tous les sols bétonnés avec une légère pente pour le lavage vers le fond, au milieu une allée de deux mètres de large surélevée destinée à la circulation avec voie decauville permettant le renouvellement de la litière et l'enlèvement du fumier en direction de la fosse couverte où le fumier était arrosé de purin par pompe et par période. L'étage du parc était garni de foin aéré par des briques avec des vides sur l'extérieur pour éviter sa fermentation. Une galerie tout autour permettait la descente du foin, au devant des râteliers, tous les bois en chêne étaient lavés et cirés, le tout très propre était arrosé de grésil. Sur la face midi, trois logements destinés aux familles des vachers, une laiterie pour conserver le lait du soir dans des cartons plongés dans des bassins d'eau renouvelable, un local à grains et un petit parc pour les veaux naissants. Cet ensemble bien conçu facilitait le travail, les bêtes sélectionnées de bonne qualité primées étaient visitées par les connaisseurs.

Les Piganeau : pourquoi remplir toutes ces pages, énumérer, détailler ces réalisations les unes utiles, les autres luxueuses étalées à la vue du monde par André Piganeau à Bouran-Mérignac, Gustave Piganeau à Dulamon-Blanquefort ? Leur profession de banquier était une obligation de recevoir, réception sur réception. Ils montraient leur fortune pour cultiver la confiance des épargnants. La dynastie des Piganeau, de père en fils, était avant tout la profession de banquiers. Ils ont à travers la ville de Bordeaux, de nombreux domiciles. La Banque Piganeau Frères apparaît en 1835 au n° 31 rue de la Devise-Sainte Catherine, en 1850 elle est au n° 27 rue Esprit des Lois, de 1865 à 1872 on relève Piganeau et Fils au 4, rue Esprit des Lois. Puis, les fils se séparèrent du père et s'installent 5, rue Neuve de l'Intendance. De 1887 à 1889, les mêmes fils se trouvent au 18, rue Porte-Dijeau. En 1889, on les trouve au 14, rue Gambetta où ils sont encore en 1900.

Ouvrons une parenthèse : le Port de Bordeaux appelé Port de la Lune, était à cette époque un port maritime important, seul moyen de communication avec nos colonies : les colonies anglaises et les pays d'Outre-mer. Tout ce trafic extérieur se faisait par mer, le trafic intérieur se faisait par trains ou gabares. Nous recevions les morues, car de très nombreuses sécheries se trouvaient à Bègles. Les arachides pour nos huileries, le cacao, le manioc, le charbon, les fruits exotiques, etc. Les bateaux repartaient chargés de grains, de poteaux de mine, de vins. Les barriques étaient arrimées contre la houle ou la tempête. Le commerce était très florissant, les comptoirs, les courtiers facilitaient le trafic, ils avaient recours aux banques, car ils travaillaient souvent à découvert. À cette époque, les banquiers étaient peu nombreux, on notait la Banque de France qui n'était pas une banque d'affaires. Les Samazeuils, les Piganeau et quelques agences de crédits, étaient plus ou moins cotés. Il était donc indispensable d'étaler et de donner confiance au commerce et aux capitaux. De très nombreux négociants en vins sollicitaient les banques d'affaires.

Ceci dit, nous revenons à Dulamon ; on recevait beaucoup de monde, réception sur réception, tout le gratin, notamment le clergé, car la foi catholique était très répandue, de nombreux châtelains la pratiquaient. Ferdinand François Auguste Donnet, cardinal archevêque du diocèse était invité en voisin ; il venait l'été à Gilamon en visite chez Mlle d'Albessard. Les Piganeau avaient acquis, étant très généreux, la confiance totale du clergé et de leurs hôtes prestigieux. Les fonds drainés par l'évêché et tout l'épiscopat étaient confiés à la Banque, cette confiance se répandait, très loin on suivait le mouvement, ils étaient si généreux ! On racontait sous le sceau du secret, et sans aucune certitude, dans les salons bordelais, que leur gendre très fortuné, après mésentente avec sa famille, aurait retiré la plus grosse partie de ses capitaux. Il dirigeait une importante affaire à Paris. De bouche à oreille (vous avez su) (on dit que) de mauvais placements auraient été réalisés, toutes ces folles dépenses, ce train de vie... Bref, un vent de panique courait dans les salons au négoce, en ville, à effrayer les épargnants. Beaucoup de gens et le clergé se sont précipités aux guichets pour retirer leurs capitaux ;

« Dépêchez-vous, ils manqueront d'argent », c'est la panique qui fit grand mal et conduisit à la faillite. Je n'ai pu obtenir la date de la faillite au tribunal de commerce, ni aux archives départementales. Elle se situerait aux environs de 1890 (sous réserve). Les deux frères André et Gustave eurent un immense chagrin. Très affectés, ils n'ont pas survécu à leur faillite, on ne sait pas comment ni où ils sont morts, n'ayant pas trouvé de trace apparente. Cette faillite fut déplorable et fit grand bruit, en définitive peu de gens perdirent leur avoir. C'est la panique aux guichets qui bouscula les liquidités. Un syndic fut nommé, il fit rentrer les capitaux, placés et avancés dans le commerce et l'industrie. Beaucoup de placements n'étaient pas disponibles dans l'immédiat, mais furent récupérés. Cette faillite ne fut pas catastrophique, mais la peur, le manque de confiance provoquaient sa chute. Pour notre commune, ce fut un coup très dur, leur train de vie faisait vivre le tiers de la population, ouvriers agricoles, commerçants, artisans, personnel d'entretien de tous les ordres. Même les personnes âgées se présentaient à l'embauche, on avait reçu l'ordre de les occuper à ramasser les feuilles, à désherber et à ratisser les allées, la propriété était si grande ! Ils y trouvaient leur gagne pain jusqu'à l'épuisement de leurs forces. Ce fut un très grand vide, tout le monde fut payé, car le syndic liquida petit à petit tous les frais inutiles, faisant feu de tout bois, vendant tout ce qui pouvait faire de l'argent.

Les lendemains d'une faillite : Mme André Piganeau et Mme Gustave Piganeau, l'une héritière en propre de Bouran, l'autre de Dulamon, avaient conservé leur propriété et leur bien   personnel. Elles formèrent une société civile immobilière dite Bordelaise, passée devant notaire et enregistrée pour la liquidation de leurs biens avec nomination d'un syndic, M. Bargaud. Il morcela la propriété, il vendit à M. Camus, laitier de la propriétaire, les anciens terrains achetés avec le moulin à M. François Duvert en 1907, une dizaine d'hectares avec l'habitation dans le domaine de Cimbats, à M. Henri Poissant la croupe du haut faisant face à sa propriété de Cholet, environ cinq hectares, à M. Henri Miqueau, à M. Amédée Cassis, et plusieurs petits propriétaires rachetèrent le reste. Le Port du Roy divisé à M. Ismaël Lagrange et à M. Thomas (etc.). On vendit le troupeau de vaches, chevaux de maître et de labour, on vendit les récoltes de vin, les cuves, on fit démolir les chais, le cuvier, la tonnellerie, on rasa les bâtiments vendant les moellons aux Ponts et Chaussées, les tuiles, les bois de charpente, les menuiseries, tout ce qui pouvait être réalisé. Le régisseur Émile Normandin qui habitait le chalet Pénanguer, se retira avec sa famille dans sa maison rue Gambetta où sa fille unique, après eux, y finit ses jours.

Le château fut vidé de son contenu, à son départ avant de quitter Dulamon, Mme Piganeau fit cadeau à la paroisse de ce très beau lustre en verre de cristal qui orne la grande nef centrale de notre église. Cette propriété mise à nue fut louée à l'École de Guyenne et Gascogne qui s'intéressait à l'agriculture, cela dura trois années. Elle dénonça le bail car elle ne réussit pas dans son éducation, le manque d'argent faisant défaut.

Puis, la guerre de 1914-1918 déclarée, on vit se replier sur Bordeaux l'ambassade de Russie, sur la proposition de son ambassadeur ; en accord avec le syndic, on occupa le château pour la création d'un hôpital franco-russe patronné par l'Impératrice Catherine de Russie, en plein accord avec la Croix Rouge. Cet hôpital recevait un effectif de 80 à 90 grands blessés. Il était confié à des docteurs russes sous la direction d'un chirurgien : le professeur Voronoff d'une certaine réputation; il pratiquait la greffe osseuse, peu utilisée à cette époque, elle évitait l'amputation d'un membre et remettait sur pieds des soldats condamnés ; chaque blessé recevait à son départ un petit cadeau, le personnel était recruté sur place. L'hôpital fut fermé peu après l'armistice. Le syndic de la société civile bordelaise, M. Bargaud, vendit ce qui restait de la propriété à M. Jean Marie Joseph Louit en février 1920 pour la modique somme de 480 000 francs, acte en sus. Cet achat faisait plaisir à Mme Louit, née Charlotte Marie De Montaigut, elle était très fière de cet achat. Mais la propriété démantelée avait déjà commencé son délabrement et M. Louit n'avait ni le goût, ni les moyens de sa couteuse remise en état. Le lac fut ensablé, la végétation ne fut plus entretenue, le parc à vaches peu garni n'eut pas beaucoup de personnel, juste l'indispensable et encore ! On lui doit tout de même l'installation d'une petite turbine actionnée par le moulin pour l'éclairage électrique du domaine, faible lumière sans réserve d'accus, qui fonctionnait par l'eau de la Jalle, quand elle ne faisait pas défaut ! M. Joseph Louit décédait à Blanquefort le 16 février 1932. Mme Louit, sa veuve et ses nombreux enfants, après le décès ouvrirent la succession. Les avoirs furent divisés en lots et la vente eu lieu au tribunal le 25 juillet 1933. Le premier lot fut acquis par les Orphelins d'Auteuil, le deuxième lot soit le joli chalet de Pénanguer fut acquis par M. Franck Massart et occupé par sa famille. M. Camille Camus fit construire cette jolie demeure rue Charles de Gaulle et vendit Grattecap à M. Henri Cruze pour loger sa famille, M. et Mme Vondereyden.

Ainsi se termine, sauf erreur ou omission, ce que j'ai pu recueillir sur cette propriété. Je remercie les personnes qui m'ont permis de recueillir les éléments essentiels à ce propos.

Raymond Valet, Feuillets d’une mémoire, G.A.H.BLE, Blanquefort, 1984, p.71-86.

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