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Observation contre le projet du moulin de Grangeot.

Ce document d’origine inconnue tend à s’opposer à la construction du moulin de Grangeot qui sera cependant construit dans la période révolutionnaire. L’écriture est, pour la plus grande part, respectée. Cet article est signé : Puylausy, Sindic de la Communauté des Marais de Bordeaux.

Document, transmis par Michel Baron, mis en forme par Martine Grenouillet et Henri Bret.

Observations.

Contre le dessein que l’on a de faire un Moulin de quatre Meules tournantes sur la palû de Blanquefort, et une écluse dans la rivière de la jale pour fournir l’eau nécessaire à ce Moulin. Desquelles observations il résultera qu’il est impossible de faire un Moulin au lieu où il est destiné, et que l’on ne sçauroit tenter de faire une Ecluse dans la Jale pour fournir les eaux nécessaires à ce Moulin, sans ruiner les lieux voisins, principalement les deux Marais dessechez de Bordeaux et de Blanquefort, et par contrecoup la Ville de Bordeaux, dont la santé dépend du desséchement de son Marais, où par occasion sera réfuté le rapport fait par Julien Foucré et Charles Monteils Architectes et Maîtres Massons de la Ville de Bordeaux.

Première observation.

C’est une maxime certaine, reconnuë par tout ce qu’il y a de gens qui veulent se rendre à la raison et à l’expérience, que l’on ne peut faire un Moulin au devant d’un Marais desséché, ou que l’on veut dessécher, l’un et l’autre étant incompatibles. Car pour dessécher un Marais il faut qu’il n’y ait au devant aucunes eaux qui soient retenuës par aucun obstacle ; l’écoulement doit être libre dans les canaux qui servent à vuider les eaux du Marais, soit intérieures ou extérieures, et rien ne doit arrêter leur cours. Au contraire pour faire un Moulin, il faut retenir les Eaux par des Ecluses ou par des Digues, afin de les faire enfler jusques à une quantité suffisante pour le service du Moulin : ce qui feroit les faire refouler sur le Marais, en empêcheroit le desséchement, s’il étoit à faire, et le ruineroit s’il étoit fait. Cela a été reconnu tellement vrai par les premiers Dessècheurs des Marais de France, dont le desséchement avoit été ordonné par Edit du Roy Henry IV, de l’an 1599, et par le Conseil d’Etat, que par son Arrêt portant règlement pour le desséchement des Marais, il fut permis aux Dessècheurs et à leurs successeurs de démolir les Moulins qui se trouveroient à l’opposite des Marais, dont ils entreprendroient le desséchement, et en empêcheroient l’écoulement des eaux, moyennant une indemnité, au dire d’Experts, en faveur des Propriétaires des Moulins. S’il est permis de démolir, il est conséquemment permis d’empêcher de construire ; car qui peut le plus peut le moins.

Deuxième observation.    

C’est une autre maxime certaine, laquelle aussi est fondée sur la raison et sur l’expérience, car il n’y a ni Lac ni Marais qui soit tel de sa nature, qu’à cause d’un terrain bas, humble et plénier est environné de toutes parts d’un terrain plus élevé duquel il reçoit les eaux et que s’il y avoit de la pente d’un côté ou d’autre, il n’y aurait plus ni Lac ni Marais. C’est pourquoi afin de dessécher un Marais qui reçoit les eaux étrangères et lointaines, il faut trouver un canal fait par la nature, dans lequel par le moyen des Digues on renvoye et resserre les eaux pour les conduire dans les grosses Rivières ; et s’il n’y a pas de canal naturel, il faut pour cela faire des canaux à la main.

Troisième observation.

La Rivière de la Jale, dont les eaux sont vives et perpétuelles, a sa source dans les Landes de Médoc, à distance d’environ dix lieuës de la Rivière de Garonne, dans laquelle elle se dégorge à une lieuë et demi au dessous de Bordeaux ; elle se grossit par quelques petits Ruisseaux qu’elle reçoit dans son sein, et par les eaux pluviales qui descendent des Landes de trois ou quatre lieuës au-delà de sa source, et de pareille distance de chacun de ses côtez, lesquelles s’y viennent rendre par divers torrens ; ses eaux sont souvent surprenantes tant elle sont abondantes et soudaines, s’étendant pendant l’hyver à un quart de lieu de chaque côté de ses bords, et quelquefois d’avantage, où le pays se trouve plus plénier. Au reste, cette Rivière est navigable depuis la Garonne jusqu’à un lieu appelé l’Isle, c’est-à-dire dans l’espace d’une demi lieuë, et est flotable un peu plus que de la moitié de cette distance, suivant que la marée est plus ou moins forte, dans la Garonne ; la navigation y est permise à tout le monde, et elle y est absolument nécessaire à plusieurs, auxquels elle ne peut être interdite par aucun empêchement ; cette Rivière est la moitié dans la justice de Messieurs les Maire et Jurats de Bordeaux, sans le contentement desquels il ne peut y être fait aucun Ouvrage, et l’autre moitié dans la Justice de la terre de Blanquefort, appartenante à Monseigneur de Duras, Duc, Pair et maréchal de France.

Quatrième observation.        

Le Marais desséché de Bordeaux, et celui de Blanquefort n’étoient autrefois qu’un seul marais inondé, lequel étoit traversé par la Rivière de la Jale, qui faisoit son inondation ; jusqu’à ce que pour en dessécher une partie dans la contenance qui est du côté de Bordeaux, et une autre partie dans celle qui est du côté de Blanquefort, l’on renferma de Digues l’une et l’autre de ces parties séparément, et sur tout les côtez qui regardent la Jale ; et entre ces deux Digues on laissa un terrain de neuf cens journaux ou environ, pour servir de réceptacle et de bassin aux eaux, à mesure qu’elles arrivent des Landes, afin de leur donner le temps de s’écouler peu à peu par la Jale dans la Garonne ; sçavoir, du côté de Blanquefort et au-delà de la Jale au respect de la Ville de Bordeaux, les lieux appellez la Bassiole, le Barrail de l’Eglise et autres ; et au deça de la Jale du côté de Bordeaux, les lieux appellez Saulesse, le Vermeney, lequel seul contient cinq cens cinquante journaux, Langle, les Barrails de Poitevin et de Macanan, outre que du côté du couchant du Marais de Bordeaux, et au dela de la Digue, qui est à la tête de ces Marais, il a été laissé au dehors au lieu appelé Langlet, et Marais d’Aisines, lequel contient plus de trois cens journaux, et sert aussi de bassin aux eaux qui viennent de la Lande , et des terres hautes d’Aisines, Blanquefort et autres lieux contigus, dans lequel lieu les eaux passent avant que d’arriver dans le grand Bassin de Vermeney, Saulesse et la Bassiole. Et comme ce lieu est d’une situation encore plus basse que ne sont Saulesse et Vermeney, les eaux y croupissent toute l’année en certaine quantité, ce qui le rend inaccessible en tout temps, dans la plus grande partie de sa contenance. Il en arrive presque de même dans Saulesse et Vermeney, nonobstant un grand canal appelé la Margante, fait à la main par la Communauté des Marais de Bordeaux, lequel règne le long de la Digue du Nord du même Marais de Bordeaux, et reçoit les eaux de Vermeney et Saulesse, pour les porter comme il fait dans la Jale, au coin de Langle vis-à-vis la Bassiole.

Bien que les eaux des Landes jointes aux eaux naturelles de la Jale ayent un bassin si vaste, pour y être contenuës, pendant qu’elles s’écoulent lentement dans la Garonne, elles viennent néanmoins souvent avec tant d’abondance et d’impétuosité, et la Jale qui les porte dans la Garonne peut si peu suffire à en tant vuider, et aussi soudainement, qu’il seroit nécessaire qu’elles enflent entre les Digues du Marais de Bordeaux et de Blanquefort, jusqu’à passer par-dessus : en sorte que quelquefois elles y font de grandes brêches, inondent les Marais, noient les Bestiaux et même les Hommes, corrompent les grains dans les greniers, pourrissent les meubles des Fermiers et Métayers, gâtent les semences dans la terre et les fourrages, dont on a fait provision pour nourrir les Bestiaux pendant l’hyver, et sur le tout les Digues coûtent des sommes immenses à réparer, lorsqu‘elles ont rompu.

Cinquième observation.

Les Architectes et les Massons ne sont pas des juges compétens, pour sçavoir si un Moulin sur le bord de la Jale, et une Ecluse au-dedans, peuvent porter du dommage à l’un et à l’autre Marais déssechez, et au païs voisin. D’un côté, leur témoignage est suspect, parce qu’ils ne cherchent que de la besogne, quelque succès que doive avoir leur ouvrage ; et de l’autre les lumières et les connaissances qu’ils ont dans les Mathématiques sont ordinairement bornées dans cette partie de la Méchanique qui regarde leur Métier, laquelle ils apprennent plus par pratique que par Théorie ; leur naissance, leur éducation, et leur emploi perpétuel nécessaire pour gagner leur vie ne leur permettant pas d’aller plus loin. Cela se vérifiera dans la suite.

Sixième observation.  

Nombre premier. La surface du terrain où l’on désire bâtir le Moulin, se trouve élevée de six pieds et demi plus que la surface du terrain de Vermeney et du milieu des marais dessechez de Bordeaux et de Blanquefort : ce que l’on a reconnu non seulement par le nivelement que l’on a pris avec une grande application sur le terrain ; mais encore en sondant la Jale avec toute l’exactitude possible, et cela a été fait les cinquième et sixième d’août 1688. Premier et second jour après le premier quartier de la Lune, qui est le temps que la Riviere de Garonne est dans son plus grand declin et plus petite marée, les operations ayant été faites dans la Jale à chaque fin du descendant , qui est le juste temps qu’il faloit prendre, pour connoître la profondeur et creux de la Jale , et la hauteur de l’eau qui reste dans cette Rivière à son plus grand décroît dans les divers lieux de son canal, afin de connoître la declinaison du terrain en conformité avec le nivelement fait sur la terre et de juger par là s’il se peut faire un Moulin dans le lieu proposé et une Ecluse dans la Jale ; et si cela étant fait, il causeroit du mal dans les lieux voisins.

Nombre 2. La Jale a onze pieds de creux ou de profondeur à l’endroit où l’on veut faire le Moulin, à compter du bord du canal tel qu’il est à présent. Mais le terrain où doit être assis le Moulin, lequel est égal en sa surface au sol de la Palu de Blanquefort, a en cet endroit un pied d’élévation davantage, parce que l’eau en débordant de la Jale a mangé un pied de terre en hauteur sur la superficie du sol de la Palu, à la distance de cinq ou six toises du bord, depuis l’endroit où est désignée l’Ecluse, jusques à l’endroit où est désigné le Moulin. Dans ce lieu-ci à la plus basse marée et à la fin du descendant il reste dans la Jale vingt-deux pouces d’eau.

Nombre 3. A l’endroit où l’Ecluse est proposée, la Jale a de creux dix pieds et demi, à compter du bord qui est à présent, et de la superficie de la Palu un pied davantage, ce qui revient à onze pieds et demi. Il reste en ce lieu vingt-huit pouces d’eau à la fin du descendant.

Nombre 4. A l’endroit de l’Aubarede d’Alexis Crusset, environ cinquante toises loin du Grangeot, tirant vers la prétenduë Ecluse, la Jale a huit pieds de creux et trois pieds d’eau.

Nombre 5. Au devant du Grangeot il n’y a que dix-huit pouces d’eau à la fin du descendant, parce que les freres Colignan, Fermiers du Grangeot, ont fait porter en ce lieu quantité de lest, de gravier et de sable, pour y rendre comme ils ont fait la Jale guéable, en ayant haussé le creux de plus de deux pieds, ce qui déjà nuit beaucoup à l’écoulement des eaux.

Nombre 6. En effet, à côté du Grangeot, dix ou douze toises vers le couchant, la Jale a huit pieds de creux, et quatre pieds d’eau ; et il y a tant d’eau en ce lieu parce que l’engravement fait en dos d’âne devant le Grangeot arrête l’eau, qu’il fait ici une espèce de lac.

Nombre 7. A l’endroit qui est vis-à-vis de la maison et du domaine du Sieur Puilausy, le jeune frère du Sindic des Marais de Bordeaux, jusqu’au devant des Granges de la Demoiselle veuve du feu Sieur Baraillon, et de M. de Bordes, Conseiller au Parlement de Guyenne, la Jale a sept pieds de creux et trois pieds d’eau. Il y a néanmoins une pente insensible à la vuë, tirant vers la Grange de M. de Bordes ; mais qui à la mesure se trouve décliner vers le Marais du Levant au Couchant, de deux, trois et quatre pouces successivement.

Nombre 8. Depuis la grange de M. de Bordes jusqu’à la pointe de Langle qui se jette vers le Nord, il y a dans la Jale six pieds et demi de creux, et trois pieds et demi d’eau.

Nombre 9. A l’endroit de Langle, qui regarde le Barrail de l’Eglise de Blanquefort, la Jale a six pieds de creux, et quatre pieds et demi d’eau.

Nombre 10. A l’extrémité de Langle, qui regarde la Bassiole, la Jale à cinq pieds et demi de creux, et quatre pieds et demi d’eau ; de sorte qu’il ne reste qu’un pied de franc jusqu’à la superficie du terrain. Toutes ces mesures ont été prises, ainsi qu’il a été observé les 5 et 6 d’août 1688, par un temps fort chaud et fort sec, les premier et second jour après le premier quartier de la Lune, qui est le temps des plus basses marées et à la fin du descendant.

Recueillant maintenant toutes ces mesures, et prenant les deux extémitez ; sçavoir du lieu du Moulin où la Jale a douze pieds de creux, à compter de la superficie du sol de la Palu et non du bord rompu, jusqu’à l’extrémité de Langle qui regarde la Bassiole, où se trouve l’entrée du Vermeney, dans lequel endroit la Jale n’a que cinq pieds et demi de creux , il est évident que le terrain a six pieds et demi de pente, depuis l’endroit du moulin jusqu’à l’entrée du Vermeney, conformément au nivelement pris sur le sec, ainsi qu’il est observé dans le nombre premier de cette sixiéme Observation, lequel Vermeney va encore toujours en penchant jusqu’à l’opposite du Château de Blanquefort ; car quand l’Eté est fort sec, l’on peut entrer à pied sec dans le Vermeney à l’extrémité qui regarde l’Orient et la Rivière de Garonne, mais quelque secheresse qu’il fasse, on n’y peut entrer du côté du couchant vers le Château de Blanquefort sans y trouver de l’eau jusqu’à demi jambe ; cela est de fait et il est facile de le prouver, et même de l’éprouver dans le temps convenable.

De sorte que c’est une erreur insupportable, laquelle choque la raison, et la démonstration infaillible, qui se tire du nivelement du terrain, et de la sonde de l’eau et du creux ou profondeur de la Jale, de dire que la pente du terrain est depuis le Marais et le Château de Blanquefort vers la Riviere de Garonne, au lieu qu’elle est depuis la Riviere de Garonne, vers le Marais et le Château de Blanquefort. En effet, il suffiroit pour en être convaincu, qu’à l’endroit du Moulin prétendu la Jale a douze pieds de creux, et n’a que vingt-deux pouces d’eau, et qu’à l’entrée du Vermeney vers l’Orient elle n’a que cinq pieds et demi de creux, et a néanmoins quatre pieds et demi d’eau.

Ce n’est pas que la superficie du sol dans le fond du creux de la jale soit fort inégale entre le lieu du Moulin et l’entrée du Vermeney ; car elle est presque partout du même niveau, s’élevant néanmoins tant soit peu vers le lieu du Moulin, et la différence se trouve seulement à la surface du terrain supérieur ; parce que la terre va toujours en s’élevant, depuis le Vermeney et le Marais de Blanquefort jusqu’au bord de la Garonne. Messieurs les Interessez dans le Marais de Blanquefort ont éprouvé plusieurs fois cette vérité à leurs dépens. Car dans les débordements de la Garonne l’eau tombant d’un grand poids contre les digues de leur Marais, à cause de la grande pente qu’il y a d’abord de la Garonne au bord du Marais, elle y faisoit des brêches de trente et quarante toises, et quelquefois plus grandes, inondoit le Marais, fraudoit les Métayers et les Fermiers de leurs espérances et de leur travail, et causoit leur ruine. Ces Messieurs furent exposez à ces inconvénients, jusqu’à ce que le Sieur de Mondevis, par l’inspiration du Sindic du Marais de Bordeaux, qui alla volontiers sur les lieux avec lui, fit faire une petite levée sur le bord de la Garonne, laquelle arrête maintenant des débordements, et c’est le salut de ce Marais.

Peut-être que l’on trouvera étrange, que dans un même canal, qui a la superficie de son creux presque égale et de même niveau, il se puisse faire qu’à la fin du descendant il n’y ait que 22 pouces d’eau à l’endroit du Moulin désigné, et qu’il y en ait quatre pieds et demi à l’entrée du Vermeney ? Cela vient néanmoins de deux causes, qui tombent sous les sens. La première, que l’eau est arrêtée au devant du Grangeot par l’engravement fait de main d’homme, qui a plus de deux pieds de hauteur ; en sorte que la Jale n’est pas là égale aux autres lieux. Et la deuxième, qu’au derrière du Grangeot tirant vers le Marais, le cours de l’eau est retardé par les sinuositez et les contours de la Jale, lesquels y sont fort fréquents, au lieu que de l’endroit du Moulin jusqu’à la Rivière de la Garonne, la Jale est toute droite, et tout proche de son dégorgement dans la Garonne.

Ces observations présupposées, il est facile d’en conclure par des démonstrations infaillibles, En premier lieu, que les Architectes, lesquels devoient se renfermer dans les choses de leur Métier, ont erré grossièrement dans leur rapport. En deuxième lieu, qu’il est absolument impossible de faire un Moulin dans l’endroit proposé, pour n’y avoir pas assez de saut, et pour ne pouvoir pas rassembler joignant l’Ecluse de l’eau à suffisance, pour l’élever dans le canal, qui devroit la porter au Moulin, du moins sans faire une dépense extraordinaire. Finalement, que quand ce Moulin seroit possible, et qu’il y auroit pour cela assez de saut et de chute, quelque dépense que l’on pût faire, il n’y auroit aucun moyen d’éviter la ruine des Marais dessechez de Bordeaux et de Blanquefort, ni de rendre inutiles les trois Moulins que Monseigneur le Maréchal de Duras a sur la Rivière de la Jale, ni de mettre en risque d’inondation les lieux voisins, qui n’ont encore jamais été inondez : de manière que les grandes soles des Palûs de Bordeaux et de Blanquefort, lesquelles produisent maintenant les meilleurs Foins de la Province, courreroient fortune de ne produire que de Joncs et de Roseaux dans cinq ou six ans, et les propriétaires de plusieurs Domaines importants qui bordent la Jale ou qui l’avoisinent à mille pas de chaque côté, de se voir obligez d’en arracher les vignes, de se voir aussi avant peu d’années produire dans des fonds qu’ils ont fort revenants que de gros Foin à faire litière.

A commencer donc par les erreurs des Architectes, la première qu’ils ont commise dans leur rapport consiste en ce qu’ils ont dit, que le fond ou creux de la Jale à l’endroit où l’on prétend faire le Moulin, vient en pente depuis le Grangeot, que cette pente a trois pieds, et qu’elle va toujours de même en montant vers le Château de Blanquefort.

Leur erreur vient de ce qu’ayant, disent-t-ils, trouvé dans la Jale au plein mer trois pieds d’eau devant le Grangeot, moins qu’à l’endroit du prétendu Moulin, ils ont cru que cela procédait de l’élévation naturelle du sol, au lieu qu’il vient de l’engravement qu’ont fait faire les frères Colignan dans la Jale vis-à-vis du Grangeot, par le moyen duquel ils ont en ce lieu élevé le fond de la jale de plus de deux pieds, pour la rendre guéable, ainsi qu’il est remarqué ci-dessus dans le nombre cinquième de la sixième Observation ; et que de là ils ont conclu que le terrain s’élève toujours de même vers le Château de Blanquefort, ce qui referme une absurdité visible.

Car si le sol, soit de la terre par où coule la Jale, soit de son creux et fond, s’élevoit de même depuis le Grangeot jusqu’au Château de Blanquefort, où il y a environ deux mille toises de distance, qu’il s’élève à leur dire de l’endroit du prétendu Moulin jusqu’au Grangeot, où selon eux il y a trois cens toises de distance, et trois cens pieds d’élévation au Grangeot plus qu’au lieu du prétendu Moulin, il faudroit que le terrain où coule la Jale vis-à-vis le Château de Blanquefort eût vîngt pieds de hauteur plus que le terrain de Grangeot, et trois pieds plus que celui du lieu destiné au prétendu Moulin. Néanmoins, la vérité est telle, que s’il y avoit seulement deux ou trois pied de pente en descendant du Château vers le lieu du prétendu Moulin, le Vermeney, la Bassiole et les autres lieux qui servent de bassin aux eaux qui descendent de la Lande, entre les Digues des Marais de Bordeaux et de Blanquefort, feroient des terres sèches, au lieu qu’elles sont inondées pendant toute l’année ; il ne faudrait ni Digues ni Canaux aux Marais de Bordeaux et de Blanquefort ; ils n’auroient même jamais été Marais, mais des terres sèches, comme il se collige de la maxime établie ci-dessus dans la deuxième Observation ; leur propre situation si elle avoit du penchant vers quelque lieu plus bas, leur serait suffisante pour être des lieux naturellement secs. La raison et l’expérience nous font voir que les eaux ne croupissent jamais en un lieu qui a naturellement du penchant vers des lieux plus bas ; conséquemment que les lieux où elles croupissent n’ont aucun penchant.

Les Architectes ont encore erré dans le lieu de leur verbal, où ils ont dit qu’à l’endroit où l’Ecluse est désignée, la superficie du terrain est élevée d’un pied plus que ne vient la plus haute marée. Certainement ils ont dit cela de leur tête, sans le sçavoir et sans s’en être informez : car il est certain que la Jale déborde souvent pendant l’Hyver sur les Palus de Bordeaux et de Blanquefort, et même quelquefois en Automne, au Printemps et en Esté, mais fort rarement en Esté. Si ces Architectes avoient visité la Jale avec exactitude, ils auroient vu que sur l’orée des Domaines de M. de Sabourin, Conseiller au Parlement de Guyenne, et des Sieurs Mignot et Chassain, lesquels bordent la Jale du côté de Bordeaux, et du Sieur Simon, qui la borde du côté de Blanquefort, tout auprès duquel on prétend faire le Moulin, il y a de grandes levées à une fort petite distance du bord de la Jale, pour empêcher que dans les plus hautes marées l’eau en débordant pardessus n’entre dans les Vignes et ne les inonde. Ils auroient encore vu, s’ils avoient voulu s’en donner la peine, que du côté du Coudot, le Sindic du Marais de Bordeaux a fait faire une petite levée sur le bord de la Jale, à cause que le terrain s’abaisse toujours peu à peu vers le Marais, le débordement de la Jale étoit si fréquent en ce lieu, que l’eau passant pardessus la Sole de la Palu de Bordeaux, venoit donner contre la persinte de la ceinture du Marais, et y faisoit du dommage, nonobstant que pour en fermer l’entrée, la Communauté des Marais de Bordeaux entretienne onze gros batardeaux qu’elle a fait faire il y a longtemps, aux engoulemens des Fossés qui venaient boire dans celui d’enceinte. Cela est de fait, on le voit, et on l’apprend si l’on s’en informe.

Voici une troisième erreur des Architectes, laquelle provient d’un défaut de lumière. Ils disent qu’une Ecluse qui sera faite dans la Jale afin d’arrêter les eaux douces, qui seront nécessaires au Moulin, ne doit pas être plus haute que le plein mer de la plus haute marée, et que le plein mer arrêtant les eaux douces de la même façon que fera une Ecluse, il ne peut arriver un plus grand inconvénient de l’Ecluse, que du plein mer : c’est ce qu’ils veulent dire, mais qu’ils n’ont pas tout à fait bien expliqué. Ils ajoutent que s’il vient une plus grande abondance d’eau qu’il n’en pourra être retenu par l’Ecluse, elle passera par-dessus comme elle fait aux autres moulins et que les eaux se déchargeront, soit par la consommation et débit qu’en feront quatre meules, soit par la défuite que l’on fera au canal du Moulin. En vérité, tout ce raisonnement n’est qu’erreur et que confusion.

Car, n’est-ce pas une erreur palpable de dire que le plein mer fait le même effet pour retenir les eaux du doussin, que feroit une Ecluse de la même hauteur que le plein mer de la plus haute marée ; et après tout, où est là le bon sens ? N’est-il pas vrai que le plein mer ne fait son effet que pendant un instant, parce que l’eau ne s’élève pas tout d’un coup, qu’elle croît et enfle peu à peu jusqu’à ce qu’elle soit parvenue à son point de plein mer, et que dès qu’elle est arrivée à ce point, elle se recule et décroît, encore que la marée et le plein mer qui viennent de la Rivière de Garonne ne se font-ils pas sentir par leur impulsion bien avant dans la Rivière de la Jale, et n’ont garde d’arriver jusqu’au bassin de Vermeney, soit à cause que la Jale comme une autre scamandre [fleuve côtier de la mythologie], est extrêmement tortue, à divers feins et fait diverses flexions : car la disposition du moyen où se fait le mouvement accélère ou retarde l’action du mobile ; soit parce que quand le Bassin est plein, la pesanteur de l’eau émousse la force de la marée, laquelle bien souvent pendant l’Hyver n’a pas d’action sensible jusqu’au Grangeot, bien loin de se faire sentir jusqu’au Vermeney, au lieu que s’il y avait une Ecluse dans la Jale, de la hauteur où vient au plein mer la plus haute marée, elle retiendroit les eaux douces, non pas pendant un instant, comme le fait le plein mer, mais toujours et incessamment.

Il est vrai, et l’on en demeure d’accord, que la marée arrête l’écoulement des eaux qui viennent du Bassin pendant deux heures tout au plus à chaque marée, c’est-à-dire pendant quatre heures de vingt quatre, y ayant deux marées par jour. Mais il faut aussi demeurer convaincu qu’il y a vingt heures dans les vingt quatre, pendant lesquelles les eaux ont leur cours libre ; et il est certain que pendant ces vingt heures il s’écoule du Bassin par la Jale et de bon compte vingt-neuf mille neuf cens cinquante deux tonneaux d’eau alors que pendant l’Hyver les eaux pèsent du derrière et tiennent la Jale pleine jusqu’à ses bords. Par là, il est facile de juger quel effet cela feroit, si par une Ecluse posée dans la Jale les eux du douffin étoient arrêtées perpétuellement, et s’il n’en couloit que ce qu’il en pourroit passer par-dessus une Ecluse aussi haute que le plein mer de la plus haute marée, par quatre meules qui n’en recevroient chacune qu’un pied en carré, et par une défuite de trois ou quatre pieds de largeur et de six ou sept pieds de profondeur.

La quatrième erreur où sont tombés les architectes en ce qu’ils ont dit dans leur rapport qu’il peut arriver une grande abondance d’eau par des pluies continuelles et par la souberne [inondation] de la Rivière de Garonne, que lorsque cela advient, il faut que les Marais inondent et que c’est un mal sans remède ; que cela arrivant comme il arrive quelquefois, parce que la Jale ne peut pas tout dégorger dans la Garonne, ce ne seroit pas une Ecluse qui le causeroit, puisque c’est la haute marée qui arrête les eaux, sans qu’il y ait ni Ecluse, ni Digue dans la jale.

De bonne foi, où est ici la raison ? Où est le jugement ? La plus haute marée au compte des architectes laisse dans la Jale un pied de franc jusqu’à la superficie du terrain, et cependant cette haute marée qui ne demeure qu’un moment dans son plein mer et son suprême point d’élévation, arrête les eaux douces et fait quelquefois inonder les Marais, et une Ecluse de la même hauteur que la plus haute marée, qui retiendra les eaux incessamment de la même élévation que fait la plus haute marée pendant quelques momens, ne les fera pas inonder parce que l’eau de la Jale, toute libre qu’elle est, n’est pas suffisante de vuider, passera par-dessus l’Ecluse, c’est-à-dire par-dessus le point de la plus haute marée qui cause l’inondation, en recevant l’eau du doussin. Cela n’est-il pas absurde et ne faut-il pas renvoyer ces Maçons à leur Chantier ?

D’ailleurs, s’il était vrai que la Jale eût un pied de franc dans la plus haute marée, et que néanmoins cette plus haute marée en arrêtant le doussin fit inonder les Marais, ne s’ensuiveroit-il pas nécessairement et à plus forte raison, que les Marais inonderoient toutes les fois que la marée enfleroit les eaux dans la jale jusques à passer sur ses bords. Néanmoins il est certain que la Jale déborde plusieurs fois l’année et qu’elle n’y manque presque jamais à l’équinoxe de Mars, et que pour cela le Marais n’inonde pas. Il se passe souvent plusieurs années de suite, sans que le Marais inonde par les eaux de la Lande, mais il ne s’en passe jamais aucune que l’eau de la jale ne sorte plusieurs fois de ses bords ; et l’inondation des Marais arrive presque toujours de ce que les Digues ne sont pas en bon état. De sorte que l’inondation des Marais n’est pas toujours un mal sans remède ; on l’évite souvent en tenant les Digues assez fortes et assez élevées, et surtout en tenant libre le cours des eaux extérieures.

On a fait voir et on fera voir encore qu’une Ecluse ou une Digue dans la Jale, seroient bien d’un autre effet pour causer des inondations, que ce n’est pas la plus haute marée, et que l’on remarquera cependant ici que les Architectes ont insulté au malheur des propriétaires de l’un et l’autre Marais, lors qu’ils y ont dit dans leur rapport que quand il arrive des inondations, les eaux s’écoulent par divers endroits des Palus ; car il est vrai que lorsque les Digues rompent, les eaux s’écoulent par les brêches ouvertes dans les Marais, les remplissent, les couvrent, les ruinent et s’en vont à la longue par les Canaux intérieurs. Par ce moyen, la Jale qui est le seul canal extérieur qui conduit les eaux des Landes dans la Garonne, se trouve déchargée et le Bassin de Vermeney vide, mais pour lors tout le mal est fait.

L’on a dit ci-dessus que le moulin proposé ne peut pas être fait dans le lieu qui lui est destiné, et on va le démontrer par les mesures contenues dans la sixième observation.

Premièrement, la superficie du terrain destinée à ce moulin n’a que douze pieds de hauteur plus que le sol du creux de la Jale.

En deuxième lieu, la superficie du terrain où est désignée l’Ecluse a onze pieds et demi de hauteur plus que le creux de la Jale, conséquemment du Moulin à l’Ecluse il y a un demi-pied de pente vers l’Ecluse.

En troisième lieu, à un Moulin de quatre meules il faut du moins un canal de trente-deux pieds de largeur, qui porte six pieds d’eau en profondeur sur les pelles des meules ; il faut donc que le canal ait six pieds de profondeur à l’endroit de l’Ecluse, pour prendre six pieds d’eau dans la Jale, mais il faut qu’il y ait au moins six pieds de creux à l’endroit du Moulin pour porter six pieds d’eau sur les pelles des meules, d’autant que le terrain de l’Ecluse est plus bas d’un demi-pied que celui du Moulin, et qu’il faut du moins donner à l’eau un pied et demi de pente depuis l’Ecluse jusqu’au Moulin, pour lui donner assez de vitesse, afin qu’elle ait le poids nécessaires, pour faire tourner vigoureusement les roûets.

En quatrième lieu, il faut que les aqueducs qui portent l’eau dans les Cuves ayant pour les moins un pied de creux et que les Cuves en aient cinq ; il faut encore qu’il y ait trois pieds de chute par-dessous les Cuves pour débiter les eaux afin que les rouëts ne s’engouent et puissent tourner facilement ; conséquemment il faudroit qu’il y eût un saut de dix sept pieds francs et libres depuis la superficie du terrain du Moulin jusqu’au sol du creux de la Jale. Or la Jale n’ayant que douze pieds de profondeur, et y restant vingt deux pouces d’eau à la fin du descendant, il s’ensuit qu’il s’en faut de sept pieds moins deux pouces qu’il n’y ait assez de saut ; conséquemment qu’il ne se peut faire un Moulin en cet endroit, non plus qu’en pas un endroit de la Jale, depuis le Vermeney jusqu’à la Rivière de Garonne, parce que ce lieu-ci est le plus élevé.

Mais il y a plus, c’est qu’il est absolument impossible de faire venir des eaux douces à l’Ecluse d’une hauteur suffisante pour en porter six pieds dans le canal du Moulin, sans faire sur les bords de la Jale de l’un et l’autre côté depuis l’Ecluse jusqu’au Vermeney et à la Bassiole, une Digue élevée à proportion du penchant du terrain. Tellement que l’Ecluse devant avoir onze pieds et demi de hauteur pour l’égaler à la superficie du terrain où elle sera assise, afin de pouvoir donner six pieds de creux au Canal du moulin joignant l’Ecluse, il faudroit que la Digue qui répondroit à celle du marais de Bordeaux où elle devroit être attachée au bout du fossé extérieur, eût en ce lieu sept pieds de haut, le sol du terrain y étant sept fois plus bas que la superficie du lieu de l’Ecluse, et que la Digue qui répondroit à celle de Blanquefort, laquelle se termine à l’extrémité du barrail de l’Eglise vers l’Orient, où elle devroit aussi être attachée, eût à l’endroit de Langle six pieds et demi de hauteur, parce que le terrain y est plus bas de cinq pieds et demi que le terrain de l’Ecluse ; et le reste de ces nouvelles Digues devroit être levé, à proportion que le sol décline depuis l’Ecluse jusqu’au Vermeney, selon les mesures marquées en la sixième observation.

Car si l’on ne faisoit pas une Digue de l’un et l’autre côté de la Jale, les eaux se perdroient par-dessus ses bords, sans pouvoir enfler à l’Ecluse jusqu’à onze pieds et demi, qui est la quantité nécessaire pour en pouvoir mettre six pieds dans le Canal du Moulin, et comme il est remarqué que le sol du creux de la Jale est à plus près de même niveau à la pointe du Vermeney, qu’à l’endroit désigné pour l’Ecluse, la déclinaison se trouvant seulement à la surface du terrain supérieur, il est d’une conséquence infaillible qu’il ne pourroit arriver d’eau douce à l’Ecluse que de la même hauteur du terrain de Langle, qui regarde la Bassiole à la pointe du Vermeney, c’est-à-dire cinq pieds et demi ; parce qu’en cet endroit la Jale n’a pas plus de cinq pieds de creux. Tout le reste de l’eau se répandroit par-dessus les bords de la Jale et innonderoit les Palus hauts de Bordeaux et de Blanquefort, et par là l’un et l’autre Marais. Mais pour faire ces Digues, il en coûteroit plus de vingt mille livres, lesquelles néanmoins seroient perduës, puisqu’il n’y a pas assez de chute pour faire un Moulin dans ce lieu destiné. On pourra objecter qu’il n’est de maxime que l’eau se nivelle d’elle-même, prend son équilibre et se fait partout une surface égale ; qu’il se voit néanmoins souvent pendant le plein mer des dix à onze pieds d’eau dans la Jale, à l’endroit où est désignée l’Ecluse, sans que pour cela il y ait des cinq ou six pieds d’eau par-dessus ses bords à la pointe du Vermeney, comme ils y devroient être, s’il était vrai qu’il y eût une pente de six pieds depuis le lieu de l’Ecluse jusqu’à l’entrée du Vermeney ; mais il est fort facile de répondre à cette objection et d’en résoudre la difficulté. On demeure d’accord de la maxime, pourvu que l’eau soit renfermée dans un lieu, où il ne se fasse aucune altération par accroissement, ou par décroissement, ou par tous les deux ensemble ; car elle est véritable en ce sens. Mais on la dénie, parce qu’elle est fausse, si le Bassin où l’eau est contenüe se trouve d’une étendüe considérable, et s’il s’y fait du changement par accroissement, ou par décroissement ; car comme l’eau est un corps composé de plusieurs petites parties fluides et unies, elle ne passe pas toute d’une pièce d’un lieu à un autre ; les premières particules qui ressentent le mouvement qui leur est imprimé par la marée, poussent celles qui leur sont les plus proches ; celles qui poussent celles qui les touchent, et ainsi successivement sans se désunir jusques où se termine la force du premier mouvement. De même, lorsque l’eau se précipite en descendant par son mouvement naturel, les premières particules à cause de leur union, attirent les plus proches et celles-ci les autres jusqu’à leur entier épuisement, s’il n’y a pas de sources vives qui en fournissent, ou que par un mouvement contraire causé par la marée, elles soient contraintes de remonter par le lieu d’où elles sont venues, ce qui ne se fait que par un intervalle de temps plus grand ou plus petit, suivant que plus ou moins l’étendue du lieu est grande ou petite, que l’impulsion est plus ou moins violente, et qu’elle est plus ou moins retardée par la disposition du moyen où se fait le mouvement. Les Architectes, qui plusieurs fois peuvent avoir ouï parler de cette maxime, se sont renfermez dans la thèse, où elle est véritable ; mais ils n’ont pas eu assez de lumière pour descendre dans l’hypothèse, où elle est fausse. C’est ce qui leur a fait dire sur les lieux dans la conférence, qu’il étoit inutile de niveller le terrain avec des instruments, parce ce n’ayant pas de meilleur niveau que l’eau, il suffisoit pour connoître le penchant du terrain, de mesurer dans la Jale où l’eau avoit plus ou moins de hauteur au plein mer ; présupposant que le terrain devoit être plus élevé dans les endroits où il y avoit moins d’eau lors du plein mer. Ce qui pourroit être vrai à la fin du descendant que les eaux font dans leur mouvement naturel, mais qui est faux au plein mer, parce qu’elles sont dans un mouvement forcé et violent, qui ne fait pas sentir son impulsion d’une égale force par tout le Canal, et qui n’est sensible que dans la moindre partie.

C’est aussi par là qu’ils se sont déterminés dans leur rapport que le terrain du Grangeot est plus haut de trois pieds, que celui où est désigné le Moulin, parce qu’au plein mer ils ont trouvé qu’au Grangeot il y avoit dans la Jale trois pieds d’eau moins qu’à l’endroit du Moulin ; ce qui néanmoins est une erreur grossière. Il est observé ci-dessus là où il est parlé de la première erreur de ces Architectes, qu’ils ont été déceus, en ce qu’ils n’ont pas pris garde à l’engravement qu’ont fait les frères Colignan dans la Jale pour la rendre guéable au devant du Grangeot, par le moyen duquel le sol du creux de la jale est élevé de plus de deux pieds, ce qui fait qu’à la fin du descendant il se trouve là moins d’eau que partout ailleurs, ainsi qu’il se voit dans le nombre 5 de la sixième observation. Ils l’ont été encore parce qu’ils ont vu que la Jale courroit naturellement du Château de Blanquefort dans la Garonne, et l’on remarquera ici qu’ils ont été trompés par la maxime qui dit en thèse que les eaux se nivellent naturellement et se font une surface égale. De sorte que leurs lumières étant trop bornées, tous les moyens dont ils se sont servis pour trouver la vérité, les ont précipités dans le mensonge ; parce que des principes faux, il ne peut résulter que des fausses conclusions. Au reste, ces Massons ne se sont pas mis en peine de sonder la profondeur du creux de la Jale d’espace en espace, bien que ce fut un moyen certain pour connoître la déclinaison du terrain, et aussi assuré que le niveau. Ils étoient trop préoccupés de leur maxime pour s’en départir, et n’avoient pas assez de génie ni de science pour savoir distinguer ce qui est absolument, d’avec ce qui n’est que sous certaines conditions.

L’hypothèse établie ci-dessus laquelle en son cas combat la thèse et la détruit, est non seulement soutenue par la raison, mais encore confirmée par l’expérience ; car il n’est pas vrai que la marée se fait ressentir devant Blaye deux heures plutôt que devant Bordeaux et devant Libourne et qu’elle fait son effet deux heures plutôt devant Bordeaux que devant Langon. N’est-il pas vrai aussi que le descendant est plutôt à Blaye qu’à Bordeaux et Libourne, et qu’ainsi l’eau est déjà grosse à Blaye qu’elle descend encore à Bordeaux et Libourne , et est dans son plus grand décroît ; et qu’elle est déjà basse à Blaye lorsque le plein mer est à Bordeaux et Libourne. Finalement n’est-il pas vrai qu’à Blaye et en Médoc et toujours plus bas d’où vient la marée l’eau couvre au plein mer et découvre à la fin du descendant beaucoup plus de terrain qu’elle ne fait à Bordeaux et à Libourne, tant il est vrai que l’eau étant plus proche du terme où elle reçoit son premier mouvement d’impulsion, elle court avec plus de rapidité, enfle davantage et devient plus haute, que quand elle arrive au terme où finit la violence de ce mouvement. L’application est facile à faire de la Rivière de Garonne à celle de la jale, pour connoître s’il faut qu’il y ait au plein mer cinq ou six pieds d’eau par-dessus les bords de la Jale à la pointe du Vermeney où elle n’a que cinq pieds et demi de creux et où rarement la marée se fait ressentir, sa force étant émoussée et presque anéantie avant qu’elle y soit arrivée, lorsqu’il y a dix ou onze pieds d’eau à l’endroit de l’Ecluse prétendue, qui n’est qu’à trois cents toises ou environ de la Rivière de Garonne et où la marée est dans sa plus grande force et élève le plus ses eaux dans la jale ; sous prétexte que le terrain supérieur du Vermeney est plus bas de six pieds que celui de l’Ecluse, bien que le sol du creux de la Jale soit partout presque d’un même niveau ; et l’argument sera encore plus favorable à l’opinion que l’on soutient et que l’on a fondé sur la raison, sur l’expérience et sur la mesure, si l’on considère que la Garonne reçoit la marée de la mer par un mouvement direct et que la Jale la reçoit de la Garonne par côté et par un mouvement oblique, lequel est toujours plus faible que le direct. Sans compter qu’il est extrêmement affaibli par les divers contours de la jale, qui sont prés l’un de l’autre, et s’étendant fort loin depuis le Grangeot jusqu’au Vermeney.

Venant maintenant au dommage que causeroit l’Ecluse projetée, il est si visible qu’il ne faut pas avoir des lumières que fort médiocres pour le connoître, bien que les Architectes ne l’aient pas connu, étant aveuglez par leurs faux principes que le terrain du marais, par où passe la Jale au bas du Château de Blanquefort, est plus élevé que le terrain où devoient être construit le Moulin et l’Ecluse.

Posé donc que l’on fit le Moulin et l’Ecluse proposez, sans faire une Digue de chaque côté de la jale, il en arriveroit deux inconvénients qui ont été déjà remarquez. Le premier, étant arrêtée par l’Ecluse, elle refouleroit et se perdroit par-dessus les bords de la Jale, lesquels s’abaissent toujours tirant du lieu de l’Ecluse au Vermeney plus ou moins, suivant qu’ils en sont plus prés, deux, trois, quatre et jusqu’à six pieds, de sorte que jamais il ne viendroit de l’eau à L’Ecluse jusqu’à une quantité suffisante pour en fournir les six pieds qui seroient nécessaires dans le Canal du Moulin, lequel par ce défaut demeureroit inutile, quand bien même il y aurait assez de saut au lieu désigné. Le deuxième, que ces eaux qui sortiroient par-dessus les bords de la jale, se répandant sur les Palus hautes et sèches en feroient en peu de temps un marais plein de Joncs et de Roseaux ; les Digues du Nord du Marais de Bordeaux, et celles du Midi du Marais de Blanquefort péricliteroient incessamment, aussi bien que la percinte du Fossé de ceinture du marais de Bordeaux qui regarde la Jale et est en proche dans des endroits de moins de cinquante toises, et au plus reculez de moins de cent cinquante.

Mais posé d’autre part que l’on fit des Digues de chaque côté de la jale, depuis l’Ecluse prétendue jusqu’aux Digues de Bordeaux et de Blanquefort, auxquelles ces nouvelles Digues devroient être attachées, et qu’elles fussent d’une élévations suffisante pour contenir de l’eau jusqu’à la faire monter à onze pieds ou onze pieds et demi au derrière de l’Ecluse, il est certain qu’en ce cas il y auroit incessamment six pieds ou six pieds et demi d’eau en hauteur sur le Vermeney et sur la Bassiole, la surface du lieu de l’Ecluse étant plus haute de six pieds que celle de Vermeney et de la Bassiole, comme il se voit dans le nombre 1 et 2 de la sixième observation. C’est en ce cas que la maxime qui veut que les eaux se nivellent et se font une surface égale, seroit véritable, parce qu’elles seroient retenues par une Ecluse, encore clocheroit-elle au respect de Saulesse et du couchant du Vermeney où les eaux se trouveroient plus hautes, parce c’est là qu’elles viennent fondre de la Lande. Or, comme il arrive rarement qu’il y ait cinq pieds d’eau dans le Vermeney et dans la Bassiole, et que néanmoins lorsque cela arrive les Digues de Bordeaux et de Blanquefort périclitent, bien que la Jale ait son cours libre pendant vingt heures de vingt quatre heures dont est composé le jour naturel, et que s’il en survient davantage, elle passe par-dessus les Digues, y fait des brèches et inonde le Marais ; il s’ensuit qu’elles péricliteront incessamment et qu’incessamment l’eau passera par dessus si incessamment il y a onze pieds ou onze pieds et demi d’eau à dos de l’Ecluse, comme elle y seroit incessamment nécessaire afin que le Moulin pût moudre. Mais si les Digues rompoient, l’eau se perdroit dans le Marais qu’elle inonderoit ; il n’en arriveroit que cinq pieds et demi à l’Ecluse, autant qu’a de profondeur la Jale à l’entrée du Vermeney, et il n’en entreroit pas une goutte dans le Canal du Moulin, lequel par conséquent ne pourroit pas moudre et demeureroit inutile ; de sorte que la ruine du Marais causeroit l’inutilité du Moulin, dont la construction opéreroit un grand mal, sans produire aucune sorte de bien.

Mais si le Bassin du Vermeney et de la Bassiole étoient pleins, ainsi qu’ils le sauroient tout autant qu’il y auroit onze pieds d’eau à l’Ecluse et qu’il vient à tomber des pluyes abondantes, comme il en tombe tous les Hyvers, dans l’Automne et souvent au Printemps, on laisse à penser quel ravage cela feroit. En vérité, si Dieu ne renouvelloit pas les miracles qu’il fit en faveur de son peuple à la Mer rouge et au Jourdain, tout seroit bouleversé et Digues tant anciennes que nouvelles, et Ecluse et Moulin, et les eaux se répandroient à une lieue loin de chaque côté de la Jale, et tout autant qu’elles trouveroient de terrain uni.

L’expérience du mal qui arrive en moindre cas fait juger de la grandeur de celui qui arriveroit dans un cas plus grave, et en est ici un argument infaillible. Il arrive souvent que le Bassin du Vermeney et de la Bassiole étant vides, et l’écoulement de la Jale étant libres, les eaux descendant des Landes avec tant d’abondance et d’impétuosité, que dans cinq ou six heures de temps elles enflent de cinq à six pieds, passent quelquefois par-dessus les Digues et quelquefois les rompent. Que seroit-ce donc si à l’arrivée des eaux le Bassin étoit plein et la Jale fermée par une Ecluse ?

On dira sans doute, comme on l’a déjà dit dans la conférence, encore que les Architectes n’en ayent pas parlé dans leur rapport, que dans le temps des grandes pluyes l’on tiendra un homme aux aguets pour ouvrir les portes de l’Ecluse lorsqu’il verra venir les eaux en abondance et à cela on répond :

En premier lieu, qui est-ce qui se rendra caution de la diligence de cet homme ?

En deuxième lieu, que ce seroit de la dernière folie de s’exposer aux soins d’un malautru, dans un péril de perte, lequel souvent importeroit plus de cinquante mille écus que peut causer une seule rupture des Digues de Bordeaux.

Enfin, que le Bassin étant présuposé plein lorsque les eaux de la Lande arriveroient, ainsi qu’il le seroit, s’il y avoit onze pieds d’eau à l’Ecluse, la précaution d’ouvrir les Portes de l’Ecluse en ce temps seroit inutile, d’autant qu’il seroit impossible que la Jale vuidat tant d’eau et si soudainement qu’il le faudroit pour soulager les Digues et empecher qu’elles fussent ruinées et même l’Ecluse et le Moulin ; puisque la Jale étant libre et le Bassin vuide, il arrive quelquefois que les eaux descendant de la Jale avec abondance, le Bassin ne peut suffire à les contenir ni la Jale à les vuider : en sorte qu’il est arrivé au moins une fois que les Digues des deux Marais ont rompu à même temps. Le Sindic du Marais de Bordeaux qui est l’Auteur de cet ouvrage, atteste en sa conscience et offre de le faire attester, s’il est besoin que les Digues de l’un et de l’autre Marais ayant rompu à même temps, il ne se fit qu’une Mer des deux Marais ; et que pour lors il passa dans un petit bateau avec quatre personnes, du Marais de Bordeaux dans celui de Blanquefort, où il vit les grains sous l’eau dans les Greniers des Métairies, que les pauvres Fermiers et Métayers n’avoient pas eu le temps, à cause de la soudaineté de l’eau, de transporter dans le Grenier commun qui est assis sur un lieu élevé appelé l’Isle ; car il arrive quelquefois qu’il y a de grands orages dans la Lande à quatre ou cinq lieux loin, et qu’il ne pleut pas une goutte vers le Marais, de sorte que l’eau croît à vue d’œil entre les Digues sans que l’on ait pu prévoir qu’il y avait plu à la Lande, et il est arrivé plus d’une fois que ces eaux imprévues aient emporté et les Digues et les Moulins à poudre du Til, qui sont à deux grandes lieues du Marais, nonobstant qu’il y eût des gens habiles et de grande précaution qui conduisoient les Ouvrages, et quantité d’Ouvriers qui pouvoient être d’un grand secours pour éviter ce fracas, s’ils n’avoient pas eu à faire à un ennemi invincible, contre lequel on ne peut lutter dans ses premiers mouvements, et auquel il faut que tout cède.

Au reste, il est certain que tout autant que le prétendu Moulin auroit de l’eau suffisamment pour moudre, et que par conséquent il y en auroit cinq ou six pieds dans le Vermeney, les trois Moulins de Monseigneur le Maréchal Duc de Duras seroient inutiles, parce que les eaux seroient plus hautes du côté de Vermeney où celles de ces Moulins se déchargent, qu’au devant des Moulins et que quand l’eau des Landes viendroit en abondance, le Vermeney étant plein à cinq ou six pieds de hauteur d’eau, et la jale étant fermée par une Ecluse, elle passeroit par-dessus les meules, et peut-être par-dessus le toit de ces Moulins.

C’est une vérité si constante que ces Moulins sont engoüez, et ne peuvent pas moudre lorsque les eaux sont hautes au Vermeney, que les Meuniers sont venus plusieurs fois de nuit couper les Digues des Marais de Bordeaux, et les ont inondez, afin de désengoüer leurs Moulins et les faire moudre, en déchargeant le Vermeney et Saulesse qui leur est encore plus proche. Le Sindic du Marais de Bordeaux a soin de tenir sur les Digues, dans les temps périlleux, quatre ou cinq hommes pendant la nuit, et deux pendant le jour, pour éviter les entreprises de ces Meuniers. Et il use de cette précaution parce qu’il a été averti que ces Meuniers ont accoutumé de roder autour des Digues avec de petits Bâteaux, pendant que les eaux sont grosses, pour trouver l’occasion, s’ils ne sont pas vûs, de bailler quelques coups de ferrée, qui est une pelle de fer à faire les fossés, à la superficie des Digues, afin que l’eau trouvant une petite ouverture, en fasse une plus grande, inonde les Marais, et par là déchargent leurs Moulins en déchargeant le Vermeny et Saulesse ; et par effet, le Sindic a trouvé plusieurs fois la superficie des Digues de Bordeaux entamée à coups de ferrée, desquels il se seroit ensuivi l’inondation des Marais de Bordeaux, s’il n’y avoit donné un prompt secours. D’autres fois, il a vu des brèches par où le Marais avoit été inondé, à l’un des côtés desquelles les coups de ferrée paroissoient tout fraîchement.

Les seuls maux que causeroient le Moulin et l’Ecluse projetez n sont pas la ruine du marais de Bordeaux, lequel revient aux propriétaires à plus de quinze cens mille livres, tant pour l’achat du Fonds, défrichement et démotement de terres, fossés particuliers, persintes et complantement d’osiers, bâtiments et bestiaux pour le labourage et pour le nourissage, que pour les Digues, Canaux, Ponts, Ecluses et autres réparations générales, lesquelles seules reviennent à présent à deux cent mille livres, et du Marais de Blanquefort dont Monseigneur le Maréchal Duc de Duras tire en son particulier mille écus de rente, des Palus hautes de Bordeaux et de Blanquefort, et de plusieurs clos de Vigne qui sont de l’un et l’autre côté de la Jale. Car il y va encore de la santé de la Ville de Bordeaux, laquelle dépend absolument du desséchement de son Marais qui vient presque jusqu’à ses portes. Avant que le desséchement en fut entrepris, la Peste étoit fréquente dans la Ville, et se communiquoit ès environs par le commerce. Il paroit par la déclaration du Roy Henri quatrième de l’année 1599, par laquelle il est ordonné que tous les Marais de France seront dessechez, que le principal motif de sa Majesté a été la santé des Lieux voisins de ces Marais, et par exprès de la Guyenne par rapport à la Ville de Bordeaux et à son Marais, parce qu’alors depuis longtemps la Ville de Bordeaux étoit affligée de la Peste.

En effet, la Peste étoit à Bordeaux depuis l’an 1590, et y dura jusqu’en l’année 1610. Son commencement fut terrible et elle persévéra avec beaucoup de chaleur jusqu’en l’année 1600. Mais Conrad Gaussen ayant, en conséquence de la Déclaration du Roy et qu’un Traité qu’il fit avec Messieurs les Maire et Jurats de Bordeaux, commencé le desséchement du Marais en l’année 1600, la Ville commença aussi d’avoir quelque soulagement ; et comme Gaussen trouva de grandes contradictions à son entreprise de la part de plusieurs Particuliers, dont les uns prétendoient dans certains lieux du Marais un Droit de propriété, les autres de directité et d’autres encore de directité et de propriété tout ensemble, il continua son desséchement fort lentement ; de sorte qu’à mesure que Gaussen l’avançoit, la Peste diminua aussi à Bordeaux, et elle cessa en 1610, parce qu’alors Gaussen avoit donné quelque forme à son desséchement.

Mais Gaussen étant venu à décéder vers l’an 1625, le Marais n’étant pas encore bien desséché, parce que, sans en avoir pû achever le desséchement et terminé les Procès qu’il avoit avec ces particuliers, il avoit consumé tout son bien et tout son crédit, le Marais tomba en ruine, et revint presque à son premier état, ce qui fut cause que la Peste revint à Bordeaux en 1628, qu’elle emporta le tiers des Habitants pendant quatre ans qu’elle dura et qu’il y resta peu de maisons qui en fussent atteintes.

Néanmoins comme Monsieur Pierre de Beringhen, Premier Valet de Chambre du Roy, Créancier du dit Gaussen, eut fait décréter les portions qu’il avoit dans le Marais, la Dame Magdelaine de Bruneau, son épouse, vint en Province en l’an 1629 pour en prendre possession au nom de son mari ; elle convint avec les anciens Propriétaires du Marais pour en continuer le desséchement ; il en fut dressé des articles qui furent homologuez au Parlement de Bordeaux. Quelques travaux anciens furent réparez, il en fut fait de nouveaux et par là la Peste cessa en 1632.

Ce travail fut pourtant continué lentement par le Sieur Curahy que la Dame de Beringhen avoit laissé en Province pour en procurer l’avancement et la vente des portions qui avoient appartenu à Gaussen et à Salomon, Banquier de Paris, qui avoit une part des le Marais, laquelle aussi avoit été adjugée par décret audit Sieur Beringhen. Mais Curahy se rebutant de la dépense et de ce qu’il ne trouvoit aucun Acheteur, abandonna tout et se retira à Paris, si bien que le Marais retomba dans son premier état de ruine, et que la Ville de Bordeaux fut encore affligée de la Peste en 1648, laquelle persévéra jusques en 1652.

Enfin, Monsieur Henri de Beringhen, Premier Ecuyer du Roy, ayant vendu ses Marais à différents Habitans de Bordeaux par l’intrigue du Sieur David Lhermite son procureur constitué, les nouveaux Acquéreurs s’unirent avec les anciens Propriétaires. Il en fut fait entre eux de nouveaux Règlements qui furent aussi homologuez au Parlement ; et tous ensemble travaillèrent si vigoureusement qu’en l’année 1652, une grande partie du Marais fut mise en état de culture auquel il n’avoit jamais été. Pour lors la Peste cessa, et par la grâce de Dieu depuis ce temps-là on n’a point vû du tout de peste à Bordeaux, ni que très peu de maladies populaires, à cause que toujours le Marais a été assez bien entretenu ; tant il est vrai que du desséchement du Marais dépend la santé de la Ville de Bordeaux et de son territoire.

On s’est contenté de rapporter ici l’expérience degré par degré, sans entrer dans le raisonnement ; pourquoi du desséchement du Marais dépend la santé de la Ville, parce que ce seroit trop long et qu’il est facile de le concevoir de soi-même.

De tout ce dessus, il résulte qu’il est impossible de faire le Moulin prétendu, et que quand il se pourroit faire, ce seroit la ruine de tous les Lieux voisins, entre autres de la Ville de Bordeaux. Ainsi l’on espère de la justice de Monseigneur le Maréchal Duc de Duras, qu’il se désistera du dessin qu’on lui a inspiré, et qu’il ne se fiera pas à des Artisans interessez, lesquels sachant très bien qu’il y a chez lui un fonds inépuisable, se soucieront fort peu du succès que pourroit avoir leur ouvrage, ni de la dépense extraordinaire qu’il s’y feroit inutilement, pourvu qu’ils y puissent faire leurs affaires.

Puylausy, Sindic de la Communauté des Marais de Bordeaux.

NDLR : La formulation de verbes en « oi » et non en « ai » est volontairement conservée, ainsi que hyver, vuider (pour vider), Aisines (Eysines)…

Les majuscules sont appliquées à certains mots, des accents ont été rajoutés, ainsi que des virgules…

Percinte : fossé de drainage.


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