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Une maison ouvrière : l’échoppe.

L'échoppe est la maison des ouvriers née dans la seconde moitié du XIXème siècle.

Échoppe bordelaise ? Formule pléonastique. L'échoppe n'est que bordelaise. Si on n'en trouve ni à Paris ni à Lyon, pas plus qu'à Nantes ou à Toulouse, on peut en dénicher au-delà des boulevards, au Bouscat, à Talence ou à Bègles.

En 1997, le chiffre n'a pas dû beaucoup évoluer depuis, on comptait 10 937 échoppes à Bordeaux, 1 029 au Bouscat, 1 914 à Talence et 2 402 à Bègles. Un recensement net et précis dû à un ancien agent immobilier, Jacques Tribalat, qui voue à l'échoppe une passion presque monomaniaque. Avec l'aide de sa femme, Jacques Tribalat a en effet passé en revue toutes les échoppes de l'agglomération, l'une après l'autre, pour noter leurs caractéristiques, leurs particularités, leurs ornements.

Un travail de bénédictin qui, avant d'être légué à la bibliothèque de Bordeaux, a donné naissance à un livre, publié et préfacé par l'architecte Michel Pétuaud-Létang en 1997, réédité en 2003, à l'époque où l'échoppe, symbole de l'habitation modeste et ouvrière, devenait la maison préférée des jeunes couples de la classe moyenne, voire supérieure, et un terrain d'expérimentation pour architectes, jeunes ou chevronnés.

« L'échoppe est l'habitation préférée des Bordelais, explique Jacques Tribalat. Elle est en pierre, matériau qui reste la référence. Elle possède un jardin ou une cour, qui permet de sortir ou de cultiver quelques plantes. Son prix, enfin, permet à de jeunes couples d'effectuer leur premier achat. »

Un dernier argument qu'il convient toutefois de réactualiser, car, avec la transformation urbaine de la ville et la mise en service du tramway, l'échoppe n'a pas échappé à la forte poussée tarifaire de l'immobilier. Et elle reste un produit très recherché.

S'ils revenaient à Bordeaux de nos jours, les anciens occupants des échoppes n'en croiraient pas leurs yeux. Souvent transformée en mini-loft, sans aucune cloison et avec de grandes baies vitrées pour rendre l'espace lumineux, l'échoppe actuelle n'a souvent conservé de son ancêtre que l'enveloppe extérieure, soigneusement surveillée par la Ville pour éviter toute dérive, comme les surélévations à l'emporte-pièce. Jacques Tribalat rappelle que l'échoppe simple se compose de « deux ou trois pièces en alignement les unes derrière les autres, distribuées par un couloir latéral. À la fin du XIXème siècle est venue s'ajouter, côté jardin, une véranda, avec une souillarde comprenant un évier ».

Le sol de la cuisine, comme celui du couloir, est couvert de carreaux de ciment rouges et blancs, ou noirs et blancs, disposés en losanges. Un carrelage souvent conservé, y compris dans les métamorphoses architecturales.

L'échoppe double se différenciait par un couloir central, au milieu de quatre ou six pièces. La dimension des pièces variait selon la largeur de la façade, mais aucune n'excédait 18 mètres carrés. On comprend mieux pourquoi les cloisons sont aujourd'hui tombées en poussière.

On trouve également de nombreux modèles en rez-de-jardin, selon la physionomie des rues. L'échoppe a également dû s'adapter aux nouvelles normes sanitaires. Ce n'est en fait que dans les décennies 1970 et 1980 que la ville a été entièrement desservie par le tout-à-l'égout. Soit plus d'un siècle après l'âge d'or des échoppes, qui n'était certes pas celui de l'hygiène à domicile, pas plus que ne le fut le XVème siècle, date de la première apparition du mot, proche de l'anglais « shop » « boutique ». Cependant, si l'échoppe est d'habitude un atelier ou une boutique, elle a déjà la spécificité, à Bordeaux, d'être uniquement un lieu d'habitation.

« Ce n'est que vers 1830 que le modèle de l'échoppe acquiert sa spécificité, et à partir de 1850 les réalisations sont considérables », explique Michel Pétuaud-Létang. « L'échoppe est un événement original et précurseur, poursuit l'architecte. Original par sa forme étroite et son couloir latéral, sa pièce centrale et son jardin. Précurseur, car nulle part n'est encore conçu et réalisé d'habitat individuel modeste. » C'est seulement après 1880 que seront construits en France, souvent contre les usines, des logements ouvriers « d'une uniformité stricte et obsédante, sans aucune incorporation à la ville ». La naissance et la prolifération de l'échoppe sont en revanche indissociables de la percée des boulevards bordelais et d'autres grandes artères. Entre ces larges voies bordées de maisons à deux ou trois étages, les voiries secondaires dégagent des terrains financièrement plus accessibles. Bref, parfaits pour implanter les échoppes.

À cette même époque, Bordeaux compte de nombreuses industries qui aident leurs ouvriers à acquérir un terrain et une maison avec son bout de jardin. Pour ces salariés, majoritairement issus du monde agricole, c'est la possibilité d'améliorer l'ordinaire grâce à un petit potager. Comme elle le fut hier, l'échoppe reste aujourd'hui un art de vivre.

Article du journal Sud-ouest du 23 août 2016, de Benoît Lasserre.

Pour plus de renseignements, voir l’ouvrage de Jacques Tribalat, Michel Pétuaud-Létang et Dominique Le Lann (photographe), « L'Échoppe. Un art de vivre », A éditions, 37 €.

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