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La « Folie » de Fongravey.

Le château de Fongravey à Blanquefort est un bel exemple de ces lieux de villégiature, ou « folies », résidences secondaires d'aujourd'hui, très en vogue au XVIIIème siècle. Au centre de la commune, située sur un point élevé, la demeure domine un vaste parc planté de chênes.

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De la maison partent des allées qui mènent en différents lieux du domaine : aux écuries à l'entrée ouest (les écuries ont été construites à l'extrême fin du XIXème siècle ou au tout début du XXème siècle par l'architecte Garros pour René de Bethmann), à une dépendance proche de l'habitation vers le sud (ancienne maison de paysan qui porte la date de 1865 avec au-dessus, les initiales C.D. gravées sur la tête du mur est en surplomb.)

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font-21 Les écuries.

fongravey-chalet Le chalet.

Le relevé cadastral de1806 appelle « à Meyer » cette propriété, tandis que le cadastre de 1843 indique le nom de « Marrauld ». Meyer est le nom du consul de la ville de Hambourg : Daniel Christophe Meyer qui fit construire vers 1795-1796, par l'architecte Combes, un imposant hôtel avec portique sur les allées de Tourny. À la mort de Daniel Christophe Meyer, le 7 avril 1818, sa fille Anne Mathilde, épouse de Pierre Alexandre Marrauld, hérite de ses biens.

Vers 1872, le domaine de Fongravey appartient à l'architecte Henri Duphot, qui est vraisemblablement l'auteur de la gravure représentant la « maison de campagne à Blanquefort », accompagnée des plans du rez-de-chaussée et du premier étage, l'ensemble étant publié par César Daly dans la Revue générale de l'architecture et des travaux publics.

Commentant la gravure de la maison de campagne, César Daly la présente comme : « Un type charmant de l'architecture Louis XVI, bâtie vers 1780 par un artiste dont le nom n'est pas connu, mais qui, de toute apparence, appartenait à l'école de l'architecte Louis et qui était assurément un homme de beaucoup de goût ». (César Daly, Revue générale de l'architecture et des travaux publics, Paris, éd. Ducher, volume XXXVII de la collection générale, p. 60 et planches 14 et 15.)

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La gravure présente certainement l'état orignal de la demeure : corps de bâtiment rectangulaire à deux niveaux d'élévation sur un soubassement éclairé par des soupiraux ; mur lisse pour la travée centrale en léger ressaut, parement à bossage continu pour les travées latérales. « La façade est heureusement composée » selon l'expression de César Daly. L'intérêt décoratif majeur réside dans la disposition, au deuxième niveau de l'élévation, d'oculi entourés de guirlandes de fleurs et de fruits unis par des rubans. La balustrade, au-dessus d'une forte corniche, masque le toit ; elle accentue le type italien qu'Édouard Guillon évoque dans « Les châteaux de la Gironde », (Bordeaux, Codere, Dégreteau et Poujol, 1867, p. 37) quand il mentionne brièvement cette construction. La Revue générale de l'architecture donne aussi les plans par niveau, montrant l'agencement des pièces.

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L'escalier, dont la cage, étroite, est aménagée dans le volume des pièces du sud-ouest, n'a d'autre rôle que celui lié à sa fonction utilitaire. Ce rôle sans apparat s'explique par le fait que l'étage noble, étage de réception, est au rez-de-chaussée et qu'ainsi l'escalier ne mène qu'aux chambres, cabinet de toilette et débarras du premier étage, ainsi qu'aux cuisines du sous-sol. Le vestibule distribue les différentes pièces du rez-de-chaussée ; la vaste salle à manger s'ouvre dans l'axe de l'entrée principale ; les salons et les chambres sont placés de part et d'autre du vestibule et de la salle à manger. L'étage est réservé aux chambres de maîtres et, par des pièces de petites dimensions, à la domesticité. L'éclairement de ces petites pièces par des oculi n'est d'ailleurs pas fortuit, la Revue générale de l'architecture fait remarquer que « les différences que présentent entre elles les baies du premier étage sont motivées par les dispositions mêmes de cet étage ».

En effet, le salon et la chambre à coucher qui se trouvent, au rez-de-chaussée, de part et d'autre du vestibule, sont plus hautes de plafond que toutes les autres pièces de ce rez-de-chaussée.

font-9 La chambre.

De là, résulte une moindre hauteur pour les pièces du premier étage situées au-dessus du salon et de la chambre à coucher ; ces pièces, qui servent au logement des domestiques, sont celles qu'éclairent les œils-de-bœuf de la façade. Cependant, cette expression en élévation de la disposition intérieure n'est pas systématique ; ainsi, parmi ces oculi du premier étage, ceux du centre sont aveugles, de même que, sur la façade postérieure, certaines baies du rez-de-chaussée.

Une carte postale ancienne présente un état intermédiaire de la demeure, entre l'époque de la gravure du XIXème siècle et 1959, date à laquelle on a remanié l'extérieur et procédé à des aménagements intérieurs. Ce document montre le remplacement, probablement après 1880, des oculi de la façade antérieure par deux fenêtres de chaque côté de la travée centrale, de même largeur mais moins hautes que celles du rez-de-chaussée. Le décor ancien est rappelé ici par des guirlandes sous l'appui des fenêtres. La balustrade a disparu.

Le remaniement extérieur et les aménagements intérieurs de 1959 ont été effectués pour le compte de Joseph Philippart, propriétaire, par l'architecte Conte. Joseph Philippart voulait redonner à la façade son aspect d'origine, avec la balustrade et les oculi. Les guirlandes détruites dans ce but ne seront pas remplacées lorsque le projet de restituer les oculi sera abandonné. Cependant, lors de ces travaux, la façade est ravalée, les balustres du balcon remplacés et surtout la balustrade est restituée. Trente-neuf balustres ont été taillés dans de la pierre de Nersac, tandis que la main courante, d'une longueur de 21,50 m, est en pierre de Frontenac. À l'intérieur, l'architecte Conte avait reconstruit la cheminée du côté du petit salon dès octobre 1940. En 1959, il dessine et construit la salle de bain, située dans le petit corps en rajout du nord-ouest, il y fait exécuter des boiseries en pitchpin, et réaménage à la même époque les cuisines au sous-sol.

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Le décor intérieur. L'architecte César Daly, rédacteur de la Revue générale de l'architecture, est également l'auteur d'un ouvrage intitulé : Motifs historiques d'architecture et de sculpture d'ornement. Décorations intérieures empruntées à des édifices français, du commencement de la Renaissance à la fin de Louis XVI, Paris, éd. Ducher, 1880, vol. Il, pl. 33 à 37), où Fongravey est à nouveau présent par cinq planches du volume Il qui représentent le décor du salon tel qu'on peut encore le trouver en place et en excellent état. Par un acte passé devant maître Gendreau, notaire à Bordeaux, le 22 décembre 1933, Alexandre de Bethmann vend la demeure de Fongravey à Joseph Philippart, mais ne sont pas compris dans la vente, et au contraire formellement exceptés : « le décor du grand salon, c'est-à-dire les boiseries, le décor des murs, la corniche, la cheminée, le parquet, la rosace ; de même que la marque « Château Fongravey » et l'étampe s'y rapportant. M. de Bethmann aura un délai de trois années pour enlever les boiseries ».

En fait, M. de Bethmann finira par vendre le décor à M. Philippart en 1938. Ceci est indiqué dans une lettre de M. Philippart, datée du 3 mai 1938, contenue dans un acte passé devant maître Gendreau, daté de 1934. Ce décor est composé d'un lambris de hauteur couvrant entièrement les murs et couronné par une corniche. À la partie supérieure des murs et au-dessus des portes, des panneaux rectangulaires se juxtaposent en frise. Le salon s'ouvre largement sur les jardins par deux fenêtres percées dans le mur est et deux autres percées dans le mur sud. La cheminée occupe le centre du mur ouest ; au nord, deux portes à deux battants composés de panneaux nus s'ouvrent sur le vestibule et la salle à manger. Le parquet est composé de bois clairs et de bois foncés qui alternent pour dessiner une étoile au centre de la pièce et un ensemble de chevrons, irradiant depuis ce centre. Les baies s'inscrivent dans des arcs en anse de panier, soulignés par des chambranles moulurés ; la partie supérieure de la baie, ainsi que l'intrados de l'arc, sont occupés par une coquille, motif que l'on retrouve à Bordeaux par exemple à l'annexe de la préfecture rue Esprit-des-Lois. Sur le mur nord, au-dessus des portes à deux battants, une lyre occupe le centre du panneau, avec de part et d'autre, des rinceaux se mêlant à des guirlandes de fleurs. Au-dessous, entre deux petites consoles soutenant une tablette, un panneau contient des rameaux de laurier et de lierre.

Le manteau et les piédroits de la cheminée sont en marbre ; la frise qui court au-devant du manteau est en plomb.

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Au-dessus de cette cheminée, un miroir rectangulaire est placé dans une baie en plein cintre, dont le tympan est orné d'un décor de guirlandes et d'oiseaux. Les piédroits de la cheminée sont en forme de colonnes antiques d'inspiration corinthienne, avec des cannelures rondes à listel, garnies en leur partie inférieure de rudentures ornées. Le conduit intérieur de la cheminée est latéral, le miroir étant sans tain. À cette cheminée du grand salon correspond de l'autre côté de la cloison une cheminée d'un style très différent.

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Rinceaux, rameaux de laurier, épis de blé, rameaux d'olivier, feuilles d'acanthe, vocabulaire employé par le décorateur de Fongravey, font également partie du répertoire utilisé par Barthélémy Cabirol pour la décoration du salon de l'hôtel de ville de Bordeaux. Les salons bordelais d'époque Louis XVI, bien que souvent transformés ou restaurés, présentent, pour certains d'entre eux, une abondance de décor (d'époque Louis XVI) dont est très éloigné le salon de Fongravey, qui est loin par exemple des panneaux richement sculptés ornant les pièces de l'annexe de la préfecture ou de l’hôtel Journu. Pas non plus de panneaux finement travaillés occupant toute la hauteur du mur, comme ceux du palais Rohan. Il n'en reste pas moins que le décor de Blanquefort doit pouvoir être daté des années 1780.

Si l'article publié dans la Revue générale de l'architecture affirme que l'architecte de la maison de campagne de Blanquefort « était assurément un homme de beaucoup de goût », le décorateur peut susciter un même enthousiasme ; à moins qu'architecte et décorateur ne fussent la même personne.

Réalités et hypothèses. La demeure actuelle est le résultat d'importantes transformations qui ont modifié le style et l'idée architecturale du départ, que la gravure nous restitue. Malgré les modifications et grâce à la gravure, on peut tout à fait inscrire cette demeure dans une problématique plus vaste : stylistique - son architecture posant, il nous semble, un problème de proportions - et typologique, puis, à partir de là et de quelques données historiques, risquer une hypothèse d'attribution.

On peut, tout d'abord, trouver dans la représentation de cette construction, et employés de façon magistrale, tous les caractères du néo-classicisme ; avec en premier lieu un jeu de contrastes : contrastes plein/vide soulignés par l'étroitesse et l'allongement de baies le plus souvent sans encadrement, jeu privilégiant le plein par rapport au vide (à tel point que ces percements parcimonieux ont entraîné les modifications ultérieures) ; contrastes aussi dans la texture du parement : refend/lisse ; contraste enfin par la forte saillie de la corniche qui est là encore un élément du vocabulaire néo-classique. Là, se pose le problème du décalage entre l'échelle de l'édifice et ce jeu des contrastes qui, s'il est adapté aux grands édifices publics (voir les dessins de Combes ou de Boullée), provoque, pour un petit programme, dans la réalité, des disproportions gênantes. Ainsi, à Fongravey, la construction dans sa réalisation révèle une entrée principale un peu trop étroite, entre des colonnes maigres qui soutiennent un balconnet dont les balustres sont minuscules. L'ouverture des oculi, jugée suffisante pour éclairer les pièces des domestiques, s'est révélée inadaptée, plus tard, pour des chambres devenues celles de commensaux.

En dehors de ces questions de style et de proportion, le soubassement à demi souterrain avec les cuisines et la lingerie, le rez-de-chaussée ayant fonction d'étage noble, l'étage réservé aux chambres, présentent une disposition que l'on retrouve dans nombre de demeures de la campagne bordelaise à la fin du XVIIIème et au début du XIXème siècle. Les exemples majeurs en étant : la Louvière construite suivant les plans de François Lhote, construit de 1791 à 1799, et le château Margaux élevé d'après les plans de Louis Combes, construit de 1810 à 1816. La réputation prestigieuse échue à Victor Louis pour la construction du Grand-Théâtre de Bordeaux lui valut l'attribution de nombreuses demeures dans le Bordelais ; le château de Fongravey est, de ce fait, volontiers attribué aux plans de Louis.

Sans être en mesure de fournir de preuves contraires, il nous semble possible de formuler une hypothèse différente : d'une part l'analyse de la demeure, surtout à partir de la gravure, le rapprochement avec d'autres constructions d'un type et d'un style comparables, qui elles sont datées, permettent de situer l'époque de l'édification du château de Fongravey à la fin du XVIIIème siècle ou au début du XIXème siècle. D'autre part, Daniel Christophe Meyer est avec certitude le « Meyer » mentionné sur le cadastre ancien, propriétaire du domaine qu'il hypothèque en 1811 (A. D. Gironde, 3E31426, acte passé devant maître MaiIlères, notaire à Bordeaux, le l° février 1811, concernant l'hypothèque des biens de D.C. Meyer, garantissant l'emprunt de 10 000 F fait à son gendre Alexandre Marrauld) ; il pourrait donc être également le commanditaire. Or, de même qu'André Acquard, qui lui aussi était propriétaire à Blanquefort, Meyer a fait appel à Louis Combes pour son hôtel bordelais. En l'absence de documents permettant une attribution sûre, l'hypothèse du projet de la demeure de Fongravey par l'architecte Louis Combes pourrait donc être envisagée.

La « Folie » de Blanquefort : Fongravey, étude extraite d'un mémoire de maîtrise soutenu à l'Université de Bordeaux III, par Bertrand Charneau, Société Archéologique de Bordeaux, tome LXXVI, 1985.

Photographies de Catherine Bret-Lépine.

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