Accueil
Le Canton
Blanquefort
Eysines
Parempuyre
Le Pian-Médoc
Ludon-Médoc
Macau
Saint-Médard-en-Jalles
Le Haillan
Le Taillan-Médoc
Saint-Aubin-de-Médoc
Bruges
-------------------------------
-------------------------------
Mode d'emploi
-------------------------------

Lettre d'information




Joomla : Porte du Médoc

Rechercher sur le site

Souvenirs d’une aventure insensée.

vécue par deux jeunes filles Blanquefortaises et racontée  avec humour par ces deux dames respectables en 2009…

Il s’agit d’un événement qui s’est passé au mois de mai 1944.

Voici donc le récit d’un voyage de deux jeunes femmes en train et en vélo de Bordeaux vers un maquis du Gers, pour aller visiter le frère et le cousin : Nini, la sœur de Pierrot, 30 ans, mariée avec deux enfants, et Jeanne 21 ans, célibataire.

Nini : « Pour correspondre, Pierrot écrivait des lettres en les signant Thérèse, comme s’il était une jeune fille, qui habitait cet endroit, et c’est comme ça d’ailleurs qu’on a su où aller pour le voir. C’était le souhait de ma mère d’avoir des nouvelles de son fils. Le projet a mûri peu à peu. On n’en a parlé à personne »

Jeanne : «  Nini n’en a même pas parlé à son mari. Elle a voulu aller voir son frère, et m’en a parlé doucement. On se voyait beaucoup. On était des amies, on s’est toujours bien entendues.  Je vivais seule, mon père était mort en 1941 et j’avais perdu ma petite sœur de 19 ans, touchée par un obus lors d’un bombardement à Saint-Michel de Bordeaux et morte de septicémie, suite à ses blessures, quelque temps après. »

Le jour du départ, on avait caché sur nous, à la ceinture, des lettres, des messages, des photos, et des journaux à faire passer à un homme du maquis, et à lui seul. Nous avions pris des brassards de la Croix-Rouge pour mettre sur nos habits, car Nini travaillait au dispensaire du Taillan, et elle avait toujours un brassard sur elle, et je travaillais à l’accueil des réfugiés dans une équipe d’urgence de la Croix-Rouge Française, et j’en avais pris un aussi. Ça en imposait aux Allemands, ils nous respectaient et nous laissaient passer plus facilement. Ces croix et notre voyage en bicyclette nous ont permis de réussir notre périple, car nous avons subi de nombreux contrôles à la gare Saint-Jean, dans le train et sur les routes. Quelques difficultés supplémentaires avec le nom de famille de Nini, qui était mariée à un Hollandais, et qui faisait que les Allemands vérifiaient davantage nos papiers.

Jamais, on n’avait pas imaginé les risques que l’on pouvait rencontrer. »

Nini : « Arrivées dans l’après-midi à Mont-de-Marsan, il a fallu trouver un hôtel. Il fallait qu’on dorme quelque part. Tout était pris par les Allemands, par les « souris », un seul a voulu nous prendre avec nos bicyclettes… l’hôtel Baruc. Dans cet hôtel, il y avait un Hollandais, Clestein, déporté de Hollande, que mon mari connaissait. Il savait qu’on allait voir mon frère. Il parlait allemand et servait d’interprète. Il nous a beaucoup aidés en nous indiquant le parcours et les précautions à prendre. On a mangé un peu dans la chambre. Tout le reste était pris par les Allemands. Dans la chambre, c’était affreux, le lit était recouvert d’excréments, de vomi, c’était inimaginable. La chambre avait servi pour s’amuser et tout était sale. On a dormi, toutes habillées, comme on a pu, sur une couverture moins sale que le reste. Et toute la nuit, les soldats allemands ont tambouriné à la porte de notre chambre, ils ont fait un chahut dans cet hôtel ! Ça criait, ça chantait ! Nuit horrible. C’est ça, mon plus mauvais souvenir, ça m’a traumatisée. Le couvre-feu était à 8 heures.

Jeanne : On est parties, le lendemain, au petit matin, le plus discrètement possible. Tout était calme. On était fatiguées. Nini avait le vélo de son frère, en état limite, et elle m’avait passé le sien. On n’avait pas de bons vélos ! Il a fallu trouver la route de Cazaubon, car Mont-de-Marsan est quand même grand, et nous partions sans trop savoir où c’était. On n’avait pas de carte, notre voyage n’était pas trop organisé, on était parties comme ça... On riait, on était jeunes et insouciantes. Si j’avais pu penser à ce qui aurait pu nous arriver, je ne serai pas partie, mais je ne savais rien… On a été un peu inconscientes… J’avais très peur (la mention de la peur reviendra souvent dans les propos de Jeanne). À 20 km de Mont-de-Marsan, il y avait la ligne de démarcation. Toutes les routes étaient barrées. Et comme on n’avait pas de laissez-passer, on voulait dire qu’on allait à un hôpital… mais on nous a indiqué de passer par un chemin, puis de chercher une ferme. Nous nous y sommes reposées chez le fermier âgé, qui est venu à notre rencontre et qui nous a offert à manger. Il a vite compris ce qu’on voulait. Ensuite, il nous a conduit à travers son champ, qui était traversé par la ligne de démarcation, vers un pont étroit en bois, qui permettait de passer la rivière large de 5 mètres à peu près. On a pris nos vélos sur l’épaule pour traverser comme on a pu, on avait peur. Je n’étais pas habituée à porter un vélo ! Le fermier nous a indiqué la direction du chemin, en zone libre, on est passées par des bois. On a dû passer par Barbotan, Cazaubon, puis Monclar. Le camp était à Maupas, dans un tout petit village. On a été arrêté plusieurs fois par des civils, on ne savait pas qui c’était. On avait appris par cœur, le nom de Maupas et on a trouvé peu à peu, en demandant à droite et à gauche. On a dû faire 40 km au moins, puis on a aperçu des hommes qui nous regardaient arriver, qui se sont approchés et qui nous ont conduit à leur camp.

Nini : première impression, peu de monde, une ferme dans les bois, occupée par eux. On a été reçues par des cris de joie. Ils étaient heureux, ils sont arrivés de tous les côtés, des dizaines. J’ai donné les journaux, les lettres, les photos, à mon contact. Ils sont allés chercher l’oncle Pierre qui avait été blessé, en allant faire sauter un pont, il était tombé d’un camion en sautant, on le portait. Si vous aviez vu sa joie de nous voir ! Personne ne s’y attendait, c’était une vraie surprise. On connaissait 2 ou 3 hommes, et on leur a donné des nouvelles de Blanquefort. On s’est mis à table, Pierrot était à côté de Jeanne, une grande table, tu t’en souviens, ça sentait bon ; il y avait des haricots au lard et des pommes.

Jeanne : J’en ai été malade toute la nuit, tellement j’en avais mangé. Le lendemain, ils nous ont donné tout leur courrier. Ils avaient tous écrit à leurs parents ou à leur petite amie. On était inconscientes, car si les Allemands avaient trouvé tout ça, on risquait gros, c’était de la folie, ils nous auraient envoyées en Allemagne. On est parties pour le retour par le même chemin, mais le petit pont avait sauté dans la nuit. On a dû porter les vélos mais cette fois passer dans l’eau, on a enlevé nos chaussures. Il fallait éviter Mont-de-Marsan et la route de Captieux très surveillée. On nous a indiqué de passer par Casteljaloux, plus sûr, disait-on. Le retour a été très dur. En arrivant à Houeillès, on était très fatiguées, on avait mal partout et on n’arrêtait pas de dire : Aïe, Aïe, Ouille… En voyant le nom du village, on a eu une crise de fou rire. Le vélo de Nini crève, elle est fatiguée, elle est malade, j’ai eu très peur.

Nini : Un gars avec une charrette s’est arrêté, nous a embarqué dans les choux, dont sa charrette était remplie, pour nous conduire chez le mécano, pour réparer le vélo, on était vraiment « dans les choux !» On a pu dormir chez des gens, je ne sais plus où ; en tout cas, le monsieur avait la maladie de Parkinson. Je n’arrêtais pas de le regarder, je me demandais où il en était de sa maladie… c’était un réflexe professionnel. Les gens ont été très gentils.

On ne disait jamais où on allait, mais toujours aux contrôles, on disait qu’on allait soigner des malades, pour justifier nos déplacements. On est reparties doucement, on allait beaucoup moins vite. On trouvait dans les villages, des fontaines pour boire, se rafraîchir, se laver un peu…, se reposer. Saint-Macaire : contrôle par deux Allemands qui nous demandent des « papirs ». Ils étaient jeunes, aimables, mignons, charmants, voilà qu’un commence à « palper » Jeanne, en restant plus longtemps qu’il ne fallait, elle lui donne une tape sur les mains.

Jeanne : On s’est regardées durement… et on a éclaté de rire. Il était jeune. On a beaucoup ri pendant notre aventure, il fallait se détendre ! Mais sans la Croix-Rouge et nos brassards, on ne serait pas passées. On s’entendait bien tous les quatre (les 2 filles et les 2 vélos !) On s’est encouragées tout le temps.

Nouveau repos, collation, il nous restait 47 km jusqu’à Bordeaux, en tout on aura fait en vélo Mont-de-Marsan Cazaubon 40 km et Cazaubon Bordeaux plus de 130. Nous arrivons à Bordeaux très fatiguées. J’avais mal aux mollets, mal aux fesses. Nouveau contrôle par les Allemands, près de la gare. Quelqu’un est venu de Blanquefort chercher Nini, rue Frère, chez Madame Martin, où nous étions arrivées, peut-être un cousin, l’oncle Jo, qui habitait rue Huguerie. On a donné les lettres des maquisards, à notre voisine de la ferme, Yéyette pour qu’elle les diffuse.

En tout cas, pour notre voyage, il fallait être très motivées, car j’ai eu peur tout le temps…, mais on avait été tellement récompensées en arrivant chez ces gars… On a appris après, que le jeune chef du maquis, qui nous avait accueillies, avait été tué dans une opération, quelque temps après notre passage, c’était un militaire de carrière, grand, mince, aimable. Il m’avait donné une lettre pour sa femme qui habitait Bordeaux.

Sur nos bicyclettes, on était en robe longue avec des petits chapeaux ou des petits bérets ; c’était souvent des vieux habits qu’on avait bricolés… par exemple pour les habits des enfants. J’ai fait la robe de baptême de ma fille avec ma robe de communion. On coupait, on ajustait. On faisait les torchons à partir des vieux draps… Pour manger, il fallait aussi s’arranger. J’avais le lait de la ferme de Nini ».

joomla template