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Noces champêtres au Moyen-âge.

Ce fut un bien beau mariage, oui-da. Giron Eyquem, le fils d'un laboureur de Salaunes, épousait Pétronille Demanes, la fille d'un vigneron de Mounic qui lui était promise depuis leur petite enfance, de même que Guillaume Demanes épouserait Bertrande Eyquem dans quelques années. De subtils arrangements devant le notaire de Saint-dard permettraient aux Demanes de cupérer, plus tard, la dot qu'ils avaient versée à la famille de leur gendre. Le curé de Saint-Aubin qui avait vu naître la plupart de ses ouailles, les avait baptisées et leur avait appris les rudiments de la religion qui les aideraient à sauver leur âme, avait participé aux négociations avant de bénir les fiançailles et de publier en chaire les trois bans réglementaires. Car le curé était un personnage. Son caractère sacré, son habit le mettaient à part, au dessus. Par ses vertus, il émettait un rayonnement naturel auquel s'ajoutait le respect qu'on devait à ceux qui, tels le tabellion ou le seigneur, savaient lire et écrire. Il prêchait en gascon puisque ses paroissiens ne comprenaient pas le français, mais il connaissait le latin dont il émaillait ses sermons. « Vos estis sal terrae » était, dans son esprit, beaucoup plus percutant que « Vous êtes le sel de la terre ». Il chantait les « Oremus », la Préface ou le « Pater », le « Dominus vobiscum » et l' « Ite Missa est » avec une telle maîtrise, une telle autorité que, vraiment, oui, ce ne pouvait être qu'un être exceptionnel ! Et pas fier, avec ça ! A pied, à cheval ou dans son cabriolet, il avait visité toutes les masures de sa paroisse, bavardant avec chacun, saisissant la fourche pour charger la charrette de foin avant le prochain orage. S'il savait bien se tenir à la table du châtelain, il ne dédaignait pas de partager le brouet du manant. Il connaissait bien ses brebis, il savait qu'elles n'étaient pas des agneaux, mais il les aimait telles qu'elles étaient, avec leurs défauts, mais aussi avec leur rudesse et leurs riches qualités de cœur. D'ailleurs, n'était-il pas de leur race, mais en plus chanceux ? Petit garçon, le curé du village l'avait remarqué, pensant qu'avec un peu d'instruction, cet enfant plus dégourdi que les autres ferait un bon prêtre. En donnant leur fils à l'église, sans trop lui demander son avis, les parents donnaient à celui-ci en même temps une situation enviable qui le sortirait de la misère. Curé de Saint-Aubin, il avait la tâche exaltante de montrer le ciel à ces paysans penchés vers la terre, d'éduquer ces masses, de les sortir de leur fange.

Ce mariage, il l'avait arrangé. En plus de la dot, quelques livres en argent sonnant et trébuchant, la mariée apportait un coffre garni de plusieurs linceuls (draps), quelques hardes, une paillasse, deux couvertures de laine avec un édredon en duvet, un bassin et quelques écuelles en terre, des gobelets et des plats d'étain, un chaudron en fonte, un trousseau préparé depuis longtemps avec fierté. Pour aider le futur ménage, le père de la mariée avait ajouté un jeune bouc avec quelques chèvres et plusieurs brebis dont trois prêtes à agneler. Pour faire bon poids, il leur donnait aussi quelques poules pondeuses. Il y ajouta le vieux chien de berger qu'elle aimait tant. Mais, le tout, si la fille était contrainte de retourner chez ses parents, ce qu'à Dieu ne plaise, serait restitué à sa famille. Jean Demanes, le père, l'avait prévu au contrat. S'aimaient-ils ? Personne, et surtout pas les intéressés, n'aurait pu le dire. Mais, après tout, qu'importe, puisque, de toute éternité, ils étaient destinés l'un à l'autre. Leurs parents, mariés suivant les mêmes principes, n'avaient pas eu l'air malheureux ensemble. Apparemment, chacun restait fidèle à l'autre, souvent par peur du qu'en dira-t-on, car, à la campagne, on n'est jamais seul. Alors, pourquoi n'arriveraient-ils pas à s'aimer, eux aussi ?

Giron, malgré un léger strabisme, était un beau garçon, vigoureux, bien qu'un peu court sur pattes, ne lésinant pas à l'ouvrage; c'était un vaillant laboureur. On le disait d'un caractère heureux. Pétronille, petite et vive, n'était pas fainéante non plus. Elle connaissait les vertus des plantes qui guérissent. Elle savait en extraire les sucs, en composer des décoctions et des cataplasmes. Elle savait les utiliser pour agrémenter les sauces. À la belle saison, elle épinglait toujours une fleur des champs à son sarrau. Sa démarche légère faisait rêver Giron. Peut-être un jour, quand ils seraient mariés, lui laisserait-elle voir son mollet qu'elle devait avoir joliment galbé. Car elle était prude comme sa mère, ce qui ne l'empêcherait pas d'avoir de nombreux enfants. La plupart mourraient très jeunes mais, avec un peu de chance, il en resterait bien un ou deux pour perpétuer le nom. Pour l'instant, on préparait la cérémonie. Selon la tradition, le mariage aurait lieu dans la paroisse de l'épouse, à Saint-Aubin, dans cette église qui voyait se dérouler tous les évènements marquants de la vie de la famille.

En prévision de la fête, on avait amassé la nourriture, la volaille bien engraissée, le cochon ou le veau qu'on avait sacrifiés. Car ils seraient nombreux, les invités, et la fête durerait plusieurs jours. Tous les voisins seraient là, bien sûr, mais aussi beaucoup d'autres, ceux qui étaient déjà venus à l'enterrement du grand-père, ceux qui avaient combattu ensemble les incendies à l'appel du tocsin, ceux qu'on rencontrait à la messe, le dimanche, à la foire, pendant les corvées. On invitait aussi les cousins, car la consanguinité était très répandue dans une région où l'on ne se mariait jamais bien loin. Ils s'appelaient « cousin » sans trop savoir depuis combien de générations ils l'étaient, sans savoir quels vagues grands-parents étaient frères et sœurs. Ils étaient tous là, les Balanguey, Seguin, Roux, Forton, Escarret, Ornon, Gravey, François, Dubosc, Marcelon, les Romefort et les Rambaud.

De bon matin, entourant le futur, les jeunes de Salaunes arrivèrent à Mounic où la mariée les attendait. En chemin, on avait vidé quelques flacons car il fait chaud à la belle saison, et la route est longue. En cette période, les travaux des champs se faisaient moins pressants, les jours n'étaient pas trop courts. On pouvait espérer le beau temps, on pouvait faire la fête.

Le violoneux accordait son instrument. Les couples se formèrent. La mariée désignait à chacun sa cavalière, en tenant compte des préférences secrètes que ses amies rougissantes lui avaient confiées. Jean Demanes conduisait sa fille à l'autel et la marraine de Giron Eyquem, car sa mère était morte en le mettant au monde, prit le bras du futur pendant que le père Eyquem accompagnait la maman Demanes. Bien ordonné au départ, le cortège s'étira dans la campagne. Il fallut s'arrêter et se regrouper à l'entrée du bourg. À ce moment là, l'enfant de chœur placé en estafette, partit à toutes jambes, dans un envol de soutane, la main sur la calotte, avertir le bedeau, et tous les deux, enfant de chœur et bedeau, tirèrent vigoureusement sur la corde de la cloche. Les conversations cessèrent lorsque le curé imposa le silence. Ce ne fut pas facile, néanmoins, car le temps ntait pas si loin où, dans la maison du Bon Dieu, on pouvait danser, rire et chanter, comme David devant l'Arche Sacrée. Pour Carnaval, les fous se transformaient en officiants et les sages en fous, oubliant les conventions pour un jour. Le sermon rappela les prescriptions de l'Eglise, les devoirs d'amour, de fidélité et d'obéissance de la femme à son mari, que Saint Paul a si bien décrits. Mais il savait, ce bon curé, que son discours entrait par une oreille pour se perdre dans le vide, car on était pressé de continuer la fête. Il bénissait toujours avec beaucoup d'amour et d'émotion ce nouveau couple qui allait affronter la vie, ses joies et ses échecs. Il priait avec eux devant cette Vierge au sein, allaitant son Bébé, qu'on voit encore aujourd'hui. Pour les cérémonies de troisième classe, les moins chères, le chantre n'intervenait pas, sauf s'il était un ami de la famille, mais, dans ce cas, il fallait l'inviter à la noce. Alors, de sa belle voix, il attaquait un « Salve Régina » que tous reprenaient en chœur.

Le retour fut joyeux, rythmé par le violon. Les enfants couraient après les papillons tandis que leurs aînés échangeaient leur premier baiser au détour du sentier. La fête et les danses continueraient tard dans la nuit. Les grands-pères chanteraient, dans l'indifférence générale, leurs complaintes aux cent couplets ; des serments éternels s'échangeraient. Et les plus résistants seraient encore là les jours suivants pour finir les restes. La fête se termina par un moment solennel. Pétronille partait habiter chez son mari à Salaunes. Sa mère avait prépaun large pain rond, le chanteau, qu'au dernier moment, dans un silence plein dmotion, le père partagea entre les membres de la famille. Pétronille en glissa discrètement un petit morceau dans sa poche, comme souvenir. Quelques larmes coulèrent sur les joues tannées. Quelque chose s'était cassé, quelque chose s'était construit. Rien ne serait plus comme avant.

Texte extrait du livre du René-Pierre Sierra, Chronique de Saint-Aubin-de-Médocjuin 1995, éditeur mairie de Saint-Aubin-de-Médoc, p 46-52.



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