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Les souvenirs d’André Campet.

La vie des maraîchers et de la commune ont longtemps confondu leur destin ; et ce jusqu’au début des années 60. André Campet a été l’enfant de cet avant-guerre. Tâcheron à Bordeaux pour quelque monnaie, il retroussait ses manches, tôt le matin et tard le soir. Petit homme sec au visage volontaire, André Campet est une figure d’Eysines. À 76 ans, cet ancien maraîcher est une des mémoires de la commune. Exploitant maraîcher : une profession, un mode de vie aujourd’hui pratiquement disparus au regard de l’intensité que cette activité économique a représenté dans l’entre-deux guerres et même au-delà. Ce n’est qu’au tout début des années 60 que l’expansion de l’agglomération bordelaise et une urbanisation accélérée ont étouffé cette vie agricole si particulière qu’Eysines partageait notamment avec sa voisine, Bruges. Entre 1914 et 1945, pas loin de 65 % de la population de la commune vivait de la terre, et même les Eysinais travaillant à Bordeaux cultivaient pieusement leur lopin de terrain, pour leurs produits frais (légumes, fruits, volailles). Chacun était ainsi assuré, quoiqu’il arrive, de manger à sa faim.

Ancien adjoint au maire Pierre Brana, André Campet a, pourtant, quitté l'école très tôt. Pas question de certificat d’études. Élevé par ses grands parents maternels, il se retrouve vite dans la nécessité de rapporter un peu d’argent à la maison. Il trouvera, grâce à sa débrouillardise, divers petits boulots sur les quais de Bordeaux, dans des cafés, roulant les barils de vin ou de cassis, servant aux marins le petit blanc au comptoir.

Le soir venu, et de retour à Eysines, c’était l’exploitation de ses grands parents qui l’attendait. Une existence difficile : la terre eysinaise appartenait à quelques propriétaires : les Renouil, Labat, Lahary, Curat, Delaubes… les exploitants n’étaient que fermiers.

Le travail à la main. D’interminables journées. André Campet se souvient : «  la zone maraîchère grouillait de vie. Presque tout se faisait à la main. C’était le temps où toute la famille participait à l’exploitation ». Et d’égrener toutes les étapes d’une journée ordinaire : « Lever entre 5 et 6 heures selon la saison ; les premiers soins sont adressés au cheval. « Il était un des biens les plus précieux, il était indispensable. Sans cheval, rien n’était possible, c’était toujours à l’homme de la famille de s’occuper de lui ». Toilette, café et petit déjeuner ; retour auprès du cheval : il doit boire, être attelé avant de gagner le jardin. Le jour se lève. 8 heures 30, 9 heures ; casse croûte. Travail jusqu’à midi, heure solaire ; déjeuner sur place, puis reprise des travaux jusqu’à la tombée de la nuit. Ultimes soins au cheval, dîner. Ensuite, nous prenions le frais au cours d’une veillée entre voisins. C’était aussi le temps des brouettes, de la lampe à pétrole pour beaucoup d’entre nous, de l’eau du puits, des rapports humains, des rues empierrées en silex, et bien sûr de l’odeur permanente de crottin, donc du temps béni des moineaux ». C’était aussi le temps du patois et surtout des surnoms, distribués à la volée : « Le petit lumierot, les guarguins, les croquants, les champagnes, le marquis, le faux-col, le proc, le picoulin, le gros pitiout… »

Des légumes réputés. « De dures journées, mais qui ne manquaient pas de saveur », ajoute M. Campet. Eysines, à l’époque, était réputée pour sa pomme de terre, et l’hiver, c’était la carotte et le poireau. En carotte, nous avions une variété très appréciée. Le chou aussi. On avait une laitue propre à la région, mais il y avait dans ce domaine des variétés plus attrayantes que la nôtre, il a fallu alors laisser tomber »

Deux à trois fois par semaine se présentait la journée de marché aux capucins à Bordeaux. La production des maraîchers d’Eysines y était écoulée en totalité. On conditionnait les légumes à la nuit tombante, mais c’était toujours la mère, la grand-mère ou l’épouse qui avait en charge la vente. Elle partait avec le cheval et la carriole – qu’on appelait la jardinière – vers 1 heure 30 du matin. Environ une heure de trajet au petit trot.

Les chevaux ont une mémoire formidable : ils connaissaient si bien le chemin que la fermière pouvait s’assoupir en cours de route. Il y avait de très importantes écuries tout autour des Capucins. L’animal y était dételé, soigné, on lui donnait à manger pendant que la maraîchère partait sur le carreau, assurer la vente au mieux. Toujours la loi de l’offre et de la demande. Au début du marché nocturne, s'activaient essentiellement les professionnels, commerçants et revendeurs. Puis au petit jour, arrivaient les particuliers et le temps des bavardages et marchandages.

À Eysines, une des tâches principales des maraîchers consistait à préparer les terres et à lutter contre les parasites. Dans le courant du mois de mai, on baignait les terres selon des techniques très locales mais qui avaient fait leurs preuves. But : obliger les insectes à remonter â la surface de l’eau. Restait alors à les attraper et à leur écraser la tète, de la main.

Un lavoir essentiel. Parmi les pratiques, figuraient la journée du fumier, en l’absence d'engrais perfectionnés. Un bon cheval pouvait tirer jusqu'à trois tonnes de fumier. De bon matin, on partait pour la grande banlieue nord de Bordeaux où se trouvaient les élevages de vaches laitières : là, le sol était partagé entre les pâtures, les emplacements réservés à la production de litière, et les cultures d'artichauts. On dételait le cheval, on calait la charrette et le jardinier chargeait le tombereau. Le chargement se faisait avant midi et dans l'après-midi, le fumier était étalé dans les parcelles.

C'était encore le temps du lavoir alimenté par l'eau de la jalle et qui constituait un outil essentiel pour le conditionnement des légumes ; c'était l'époque d'une fourmilière de petits métiers proches de la vie agricole : le bourrelier (place de la Croix-de-Lescombes, pour le cuir des harnais des chevaux, les maréchaux-ferrants (les frères Patou au carrefour de l'avenue de la Libération et de l'avenue de la Marne), la viticulture et le tonnelier du Mail du Merle.

C'était un monde vivant, écrit Michel Prat dans « Eysines, mon village », André Campet en est aujourd’hui encore l’illustration. Certes, ce conteur, qui s’ignore, fait un peu part de sa nostalgie, mais il suffit de le voir fouler ses quelques dizaines de mètres carrés de terrain dont il est enfin propriétaire pour comprendre qu’il est avant tout un trait d’union vivace et fidèle entre un passé qu’il se refuse à évacuer et une modernité qu'il salue. Pour notre édification à tous.

« Eysines, mon village » : ce livret édité en 1988 par le comité munincipal d'action culturelle est une mine de renseignements sur la commune à travers les siècles. Un ouvrage précieux et très abordable pour tout Eysinais curieux de ces racines. La partie consacrée à l'entre-deux-guerres et au travail agricole y est remarquablement documentée : elle est due aux recherches de Michel Prat. Notre homme du jour, André Campet, a grandement collaboré à son élaboration.

Source : article du journal Sud-ouest du 1 septembre 1990 (non signé).

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