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La vie d’une garde-barrières dans les années cinquante au bord de la voie ferrée du Médoc.

(Bordeaux Saint-Louis- Pointe-de-grave, devenue Ravezies-Pointe-de-grave et bientôt Bruges-Blanquefort- Pointe-de-grave).

« Sortie d’un coin perdu – devenue rue de l’Usine à Pauillac – ma mère a été nommée « garde-barrières du PN 14 », à égale distance de Blanquefort et de Caychac, où elle est arrivée en 1945, à la fin de la guerre. Ce passage à niveau était moins isolé, car sur une route à plus grande circulation, mais les habitations étaient rares ; donc pas de voisins, à part les deux fermiers tout proches, Jean et Hélène Martin qui élevaient des vaches, deux chevaux (et le poulain César) et cultivaient une pièce de vigne et les récoltes de cette époque dans une petite ferme, et loin dans les marais, les superficies nécessaires au stockage d’une année de foin pour élever 14 bovins, 13 vaches laitières (et un taureau) qui paissaient sur ce qui est actuellement un tiers de la zone industrielle et une partie du lycée agricole.

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Ce PN, pas loin de la gare, était entouré de quatre châteaux Fleurennes, Saint-Ahon, Tujean et Maurian. La vie de la garde-barrières était très simple, rythmée par « l’heure du train » qui se répétait huit fois par jour et quelques trains supplémentaires, surtout à l’époque des « trains de pétrole » reconnaissables à leur chapelet de citernes et leur odeur, si on ne les voyait pas !... et les trains de marchandise, et le dimanche le train « spécial été » de voyageurs pour Soulac et retour à 22 heures. Une vie sans superflu car ce métier était très peu payé malgré la présence que cela impliquait entre les passages du premier train à 7 heures et du dernier à 19 h 45 ! Pas de jours de congés. Des avantages : voyages gratuits, mais peu utilisés… Pour les enfants : huit voyages par an. Autres avantages : loyer gratuit et l’étendue du jardin le long de la voie ferrée… On pouvait bécher sur la longueur désirée, de chaque côté du PN ! Côté sud : pommes de terre, citrouilles et luzerne pour les lapins, dont la récolte ne suffisait pas car j’ai le souvenir d’être toujours en train de « ramasser l’herbe pour les lapins » dans les près du château Tujean ! (actuelles rues George Sand, Frédéric Chopin, etc.) Côté nord : le jardin potager qui permettait de manger de tout, toute l’année. Peu de choses étaient achetées : maïs pour les cinq poules, beurre, sucre, pain, (livré par M. Berlan, puis Destic), un peu de viande le jeudi et le dimanche qui étaient les jours de « faire la soupe », donc d’allumer la cuisinière à bois ; les autres jours, nous vivions devant la cheminée. Le bois était gratuit ou très peu onéreux : les traverses usagées de la voie ferrée apportées par la petite « draisine » depuis la gare de Blanquefort « entre deux trains ». Ce bois était traité, il y avait toujours une odeur dans la maison ! Et dans la cheminée, les flammes avaient des couleurs changeantes, irrégulières.

J’ai commencé très jeune à scier avec ma mère les traverses sur le chevalet, après être allée chercher le grand « passe-partout » des cantonniers SNCF à leur cabane. Cette petite bâtisse existe toujours – toute taguée – au bout du parking de la gare. Ensuite, ma mère, très costaud, se fendait et sciait tout elle-même. Entre le jardinage et le bois, elle ne s’asseyait que l’après-midi, pour tricoter ou coudre au milieu de ses fleurs, grâce aux achats effectués au petit camion de Mora de Caudéran qui passait vendre vêtements et étoffes, et des gitanes du « Petit Lacanau » proposaient, en passant en jupes longues et froncées, dentelles et aiguilles et paniers. Malgré toutes ces occupations, la garde-barrières devait penser à toujours avoir les yeux sur les pendules – elle en avait plusieurs – ne pas oublier « l’heure du train », une règle sans faille, afin de fermer les barrières cinq minutes avant le passage du monstre de ferraille. C’est vrai qu’un train est bruyant, mais lorsqu’on vit au bord des rails, on n’y prête pas attention : on ne l’entend pas… ! Malgré l’isolement, on voyait beaucoup de monde. Les habitués de tous les jours, qui comme les trains, avaient des horaires précis qu’ils soient en voiture, petit camion, vélomoteur ou vélo, comme Paul Gélie, le facteur en sabots de bois que l’on voyait de loin sous sa grande cape et son képi allant vers La Rivière et Caychac (Cachac à l’époque).

Aujourd’hui, ce métier de garde-barrières ne pourrait exister… Quand on voit les files de voitures de part et d’autre des demi-barrières à chaque passage de train, on imagine la longueur de ces files s’il fallait fermer cinq minutes avant ! Il y avait parfois des grincheux qui descendaient du véhicule et s’en prenaient à la garde-barrières : « vous avez fermé assez tôt, je suis là depuis dix minutes », alors que la réalité était deux ou trois minutes… ! Comme les deux-roues avaient un portillon, ils avaient le droit de traverser sous la vigilance de la garde-barrières et quelques mots étaient échangés. Lorsque passait Mme Dumora [qui était la sage-femme de Blanquefort], en vélo, un sac au guidon, toujours en gabardine, ma mère disait qu’un bébé allait naître à La Rivière… Les habitués du matin, pour le train de huit heures, étaient le comte de Montbel et son fils Henri qu’il portait à la gare, et là, parfois, s’ils avaient une minute de retard les cinq minutes n’étaient pas respectées et on entendait claquer le fouet afin que la jument qui tirait la calèche galope plus vite – le fourgon Postes bénéficiait de la même faveur le soir au train de 19 h 40 s’il avait pris une minute de retard lors de sa levée du courrier médocain. À ce propos, ce qui m’étonne : malgré tous les travaux, les deux anneaux sur la façade de la gare sont restés en place ! Qui sait à quoi servaient ces deux anneaux ?

La jument avait peur à l’arrivée des trains en gare, alors on l’attachait selon la direction du Médoc ou de Bordeaux Saint-Louis. Un après-midi, pour ces « minute gagnée », nous avons vu, traversant le passage à niveau, cette fois en marchant avec sa canne, en chapeau, le comte de Montbel : « Madame la garde-barrières, c’est vous que je viens voir, je viens porter un cadeau à votre petite » et il me donna une grande boîte ; je n’osais pas l’ouvrir… Oh ! Comme elle était belle cette poupée qu’il m’offrait, poupée en tissu, des cheveux en laine, une jolie figure peinte sur de la toile plus dure que celle de la robe. Déjà fière de m’appeler comme l’une de leurs filles, devant cette boite, je fus très heureuse et j’ai baptisé cette poupée « Benoite ». Peu de gens passaient à pied, mais je me souviens de la comtesse de Saint Saud, venant du château Dillon et allant à Fleurennes. La blanchisseuse de La Rivière, Lucia, passait en marchant car elle chargeait son grand sac de linge sur la selle et le guidon de son vélo pour le livrer à Blanquefort.

Un souvenir de 1956 : sans bruit, le train avançait lentement en creusant une tranchée de 50 centimètres sur les rails dans la neige.

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La garde-barrières n’aimait pas les colonnes de camions militaires venant du camp de Tanaïs, de Caychac ; ce métier était plein de responsabilités… Les textes disaient « on ne doit pas couper une colonne de véhicules militaires »… mais alors… Je crois qu’ils s’arrangeaient pour ne pas frôler les horaires SNCF… La garde-barrières aimait les voitures, mais n’en a jamais eu ! Un soir, voilà un modèle inconnu qui s’arrête - barrières fermées - ma mère s’avance et reconnaît Mme Durand-Dassier, de Parempuyre, qui étrennait une DS bleue ; elle lui dit : « oui, elle est belle et confortable, et voyez, je me suis acheté un tailleur de la même couleur ». Alors, après, l’épouse du maire de Parempuyre était « la madame en bleu »… De Ludon-Médoc, passaient le charcutier Biensan et la marchande de poissons Martin, en vélo. De Margaux, le transporteur Prévot, en camion. Et au fil des années, les voitures sont devenues de plus en plus nombreuses… et les barrières de plus en plus lourdes à tirer ; surtout l’hiver, lorsque l’eau gelait dans les étroits caniveaux des roues en fer.

Les grands événements furent, en 1952, la construction d’une pièce supplémentaire, à tous les PN. Et au PN 14, une pompe au puits et… l’électricité… Donc, à l’intérieur, plus de lampe à pétrole ! Cependant, cette odeur allait persister encore longtemps sur les mains de la garde-barrières car, pas d’éclairage public dans le virage, donc les lanternes à pétrole sont restées en fonction. Tout cela changea la vie : j’avais une chambre, l’eau arrivait dans les seaux sans effort et une « fée électricité » dans les quatre pièces … ! En 1952… Les charrettes et les troupeaux circulaient à heures régulières. À 14 heures, Hélène partait… garder ses vaches avec son chien, dans le pré ouvert, enclos actuel de l’usine pharmaceutique. Elles connaissaient l’heure et attendaient sous l’immense platane, encore sur pied. Sont toujours là aussi les pins-parasol à l’angle des rues rue Guynemer-11 novembre. Ils étaient un repère des pêcheurs arrivant par route et cherchant l’« étang de Somos » faisant face au petit terrain d’aviation rond, dans l’alignement de Fleurennes ; seuls, les pins existent encore !

Puis, l’époque des jours de repos arriva ; alors, la garde-barrières s’acheta une bicyclette et partait se promener. Cela changeait du vieux vélo aux freins rigides accrochés au guidon. Quel souvenir, lorsque parfois elle m’avançait, assise sur le guidon, un bout de chemin vers l’école ! Quand mon petit vélo était crevé, le matin, il y avait une autre solution : M. Biret, le laitier, me déposait en bas de la rue actuelle Jean Moulin. Une sortie annuelle des garde-barrières était d’aller à la gare Saint-Jean à Bordeaux passer la visite médicale, la vue et l’ouïe, voilà les points essentiels ! Alors, c’était l’occasion d’aller chez Puytorac pour des photos d’identité quand nécessaire. Si un besoin d’aller en famille se présentait, il fallait organiser le remplacement, mais plus besoin de laisser la maison car des « guérites » avaient été construites près des PN. On y stockait le pétrole de l’éclairage, la boite des pétards, le drapeau rouge – ces derniers en cas d’arrêt d’urgence d’un train –, le livre de service qui était signé par le chef du canton de Bordeaux Saint-Louis – actuel centre Leclerc !- lors de son passage hebdomadaire depuis le poste d’aiguillage de la voie vers Grattequina au Petit Lacanau. Il vérifiait si tout était en état le long des rails : coussinets, tire fond…

Par périodes, l’entretien de la voie permettait de voir du monde, selon le tronçon de voie à réviser, souffler (souffler la voie ferrée, c’est rajouter des cailloux sous le ballast en coinçant un appareil spécial sous les traverses et les supports des rails. C’était un travail de va-et-vient et les cailloux se vidaient, on allait à la traverse suivante) ; tous les cantonniers étaient là avec leur matériel SNCF pendant quelques jours. Il y avait aussi les équipes qui repeignaient les pylônes. Tous ces travaux n’existent plus, le ballast a changé, les traverses aussi et les pylônes ne sont pas repeints aussi souvent que la tour Eiffel !

Quant aux « barrières », le train se les ferme ! La chose importante, quotidienne, était « remonter » la cloche ; ce précieux appareil actionné par le chef de gare annonçait le départ du train en gare de Parempuyre ou Blanquefort. Côté pair, elle sonnait deux fois deux coups et côté impair deux fois trois coups. Il en subsiste une à la gare de Sabres, au petit train de Marquèze. Repeintes régulièrement, couleur « argent », elles brillaient au soleil. À l’heure de la retraite, en 1962, la garde-barrières a déménagé au PN 15 de La Rivière. Ce fut l’installation des fermetures automatiques avec feux rouges clignotants et sonnerie bruyante. Le métier de garde-barrières disparut peu à peu. La gare de Pierroton a longtemps gardé la sienne : c’était en attendant la construction d’un pont…

À Blanquefort aussi, on a construit un pont. Le PN 11 du Déhez lui, a été fermé définitivement par une clôture de chaque côté ; seule subsiste la maisonnette, encore habitée ; ce n’est pas le cas partout et beaucoup ont disparu.
Regard en arrière sur cette ligne : pendant quelques années, le premier week-end de juin, on pouvait se rendre à la fête « Soulac 1900 » avec un authentique train à vapeur faisant revivre ces sorties à la mer par voie de chemin de fer… Ce train faisait entendre son sifflet si particulier des anciennes locomotives laissant sur leur passage un énorme panache de fumée le samedi matin et le dimanche soir après avoir passé le week-end à Soulac et la gare du Verdon (les pompiers de Pauillac venaient apporter la réserve d’eau nécessaire à ce monstre rutilant, lors de l’arrêt). En approchant certains passages à niveau, on peut lire une pancarte à respecter… alors électrique, diesel ou à vapeur… « Attention un train peut en cacher un autre ».

Yolande Schoenmakers.

[Un garde-barrière est un agent des chemins de fer chargé de garder les barrières d'un passage à niveau. Agent à service discontinu, il doit, soit fermer les barrières à l'approche d'un train pour empêcher les véhicules routiers de passer (régime ouvert), soit ouvrir les barrières à la demande des usagers de la route si aucun train n'est à l'approche (régime fermé). Il existe environ un millier de passages à niveau gardés à fonctionnement manuel ; ils se trouvent généralement en ville, là où la circulation ferroviaire et routière y est importante.]

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