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L'opération Frankton.

La commémoration de l'opération Frankton est un hommage à la mémoire du sergent Samuel Wallace et du fusiller-marin Robert Ewart, deux soldats britanniques fusillés le 12 décembre 1942 devant le blockhaus du château Magnol. Ces soldats participaient à l'opération Frankton dont l'objectif était de saborder les bateaux allemands dans le port de Bordeaux en remontant le fleuve en canoë à partir du Verdon.

Équinoxes et Solstices, hiver 2006, n° 17, p. 24-25. Le magazine de la ville de Blanquefort. Avec l’autorisation de la ville de Blanquefort.

Le raid anglais.

Il y a 60 ans, raid anglais sur la Gironde : les kayaks de l’opération Frankton.

kayak1
Musée de Parempuyre, lieu de mémoire Léopold Michel Montoya.

En 1941, le port de Bordeaux est d'une grande importance pour l'effort de guerre allemand. Pas moins de 25 000 tonnes de caoutchouc naturel et bien d'autres matières indispensables, comme du pétrole, sont déchargées cette année-là dans notre région. Interpellé sur la question, le grand état-major anglais jugea utile de porter un coup à l'occupant allemand. 1942 va être l'année de toutes les audaces. En mars, le port de Saint-Nazaire est le théâtre d'un coup de force sur sa plus grosse forme de radoub. En avril, c'est au tour de la côte basque mais là, l'opération codée Myrmidon est un échec. En août, Dieppe est également un échec mais là, les pertes humaines sont énormes pour un résultat nul.

C’est donc dans ce climat qu’une opération sur Bordeaux est imaginée. Il n'est alors plus question de débarquement sur la côte girondine ou de remonter l'estuaire avec des navires de surface ou des sous-marins. La solution de bombarder la ville et ses infrastructures n'est pas retenue dans ce cas présent car les résultats auraient été aléatoires et au prix de nombreuses destructions.

En septembre 1942, Lord Louis Mountbatten se voit proposer une solution originale qui consiste à remonter l'estuaire jusqu'à Bordeaux à bord de petites embarcations. Le choix porte sur des kayaks Mark II surnommés « Cockles » (coquilles de noix) qui peuvent emmener 75 kg de matériels en plus de ses deux membres d'équipage. Cette charge se composait, pour l'essentiel, de huit mines magnétiques de 5 kg chacune (Limpets), destinées à être fixées sur les cargos à couler et de rations de nourriture. Les kayaks biplaces mesuraient 4,80 m de long par 71 cm de large et pesaient chacun 45 kg à vide. Le choix des hommes devant participer à cette opération est soumis au major H. G. « Blondie » Masler, commandant le Royal Navire Boon Patrol Détachement, unité formée en juillet pour ce type d'opération. Un entraînement est effectué en Écosse et onze navires sont sélectionnés pour former les six équipages.

Kayak Cachalot - Marine W. Ellery - Marine E. Fisher

Kayak Catfish (poisson chat) - Major M. G. Hasler - Marine W. E. Sparks

Kayak Coalfish (lieu noir) - Sergent S. Wallace - Marine R. Ewart

Kayak Conger (congre) - Caporal G. J. Sheard - Marine D. Moffat

Kayak Cuttlefish (seiche) - Lieutenant J. W. McKinnon - Marine J. Conway

Kayak Crayfish (langouste) - Caporal A. F. Laver - Marine W. F. Mills

Le commando et tout leur matériel sont acheminés au large des côtes girondines à bord du sous-marin HMS Tuna au cours d'un voyage qui dure une semaine. Le 6 décembre, tout est prêt mais les conditions météorologiques ne sont pas propices pour sortir les kayaks. Le sous-marin fait enfin surface le lendemain au large de la plage du Pin Sec à hauteur d'Hourtin, vers vingt heures, le lundi 7 décembre par 45°22 nord et 01°14 ouest.

Les embarcations sont immédiatement montées sur le pont pour être mises à l'eau, les unes après les autres. La nuit est noire et froide, la mer est calme et les douze hommes du Commando vont enfin réaliser ce pour quoi ils se sont entraînés. Mais avant même d'avoir commencé, l'aventure se termine pour le binôme du Cachalot dont la toile s'est déchirée en le manœuvrant hors du sous-marin. La réparation de la déchirure longue de 40 centimètres n'est pas envisageable et, à vingt heures vingt deux, ce sont cinq kayaks seulement qui se lancent en direction de leur objectif.

Après trois heures de navigation, un premier obstacle est en vue, il s'agit d'un premier mascaret à franchir à hauteur de la Negade. Le Coalfish d’Ewart et Wallace va alors chavirer sans que les autres ne puissent s'en apercevoir. Les deux hommes parviendront à rejoindre la côte au prix d'un effort surhumain et seront capturés le lendemain au cours de la matinée et livrés au redoutable Sicherheit Dienst (S D) qui les fera fusiller comme espions et terroristes sans rien avoir appris de leur mission. L'exécution aura lieu sous les ordres de l'amiral Bachmann le treize décembre au château du Dehez à Blanquefort, alors occupé par la Kriegsmarine. Les traces de ce tragique événement sont encore visibles à l'extérieur du bunker construit près du château servant alors à du stockage de marchandises et de matériel ainsi que vraisemblablement du vin pour les réceptions faites sur le site. Une plaque commémorative indique le sacrifice des deux commandos anglais.

Pour les kayaks restants, les obstacles se multiplient, le second mascaret à hauteur de la pointe de Grave est plus violent que le premier. Une forte lame fait chavirer le Conger qui ne peut éviter le naufrage. Les deux hommes sont pris en remorque par le Cuttlefish et le Catfish pour passer le troisième et dernier mascaret. Sheard et Moffat sont abandonnés à leur sort et tentent de rejoindre le rivage à la nage. Plus personne ne devait les revoir vivants. Le corps de Moffat fût retrouvé le 17 décembre sur la plage de Bois sur l'île de Ré et celui de Sheard n'a jamais refait surface.

Parvenus enfin dans l'estuaire, les trois kayaks restants doivent encore déjouer la surveillance de trois patrouilles allemandes puis du môle d'escale. Le Catfish, qui passe en premier, éveille l'attention d'une sentinelle qui allume une lampe torche, mais cet incident sera heureusement sans conséquence, la confusion avec un tronc d'arbre étant plausible.

Le contact avec le Cuttlefish est perdu de vue car celui-ci met du temps à pouvoir passer le môle transatlantique. Le jour commence à pointer ; il est temps de se cacher. Le Craifish et le Catfish continuent leur chemin jusqu'à la Pointe aux oiseaux où ils se reposeront jusqu'au soir, à l'abri de leur filet de camouflage et des roseaux. Mckinnon et Conway continueront seuls leur mission mais crèveront leur embarcation sur une épave immergée dans la nuit du 10 au Il décembre. Ils seront appréhendés par des gendarmes français, le 1l décembre, qui les remettront aux mains des Allemands.

Les quatre marins dont les jambes sont ankylosées par plus de dix heures de navigation et le froid glacial ne peuvent pas se reposer bien longtemps puisque, dès les premières heures de la matinée, des canots à moteur accostent sur l'île. Des familles françaises avaient décidé de pique-niquer et de pêcher tout près du campement anglais. Masler n'a pas d'autre alternative que d'aller à leur rencontre pour leur expliquer dans un français hésitant qu'ils sont anglais, qu'il ne faut pas les dénoncer.

La journée se passe sans incident et à vingt trois heures trente, les quatre hommes repartent vers Bordeaux. À cinq heures trente, le 9 décembre, ils établissent leur second campement à hauteur de Saint-Estèphe sur la rive droite. Quelques avions d'observations viendront troubler leur repos au cours de la journée. Les allemands sont d'ores et déjà à la recherche d'autres commandos comme celui du Coalfish tombé entre leurs mains. Là aussi, un Français les découvrira et leur proposera l'hospitalité à son domicile mais la proposition sera rejetée, les commandos ne pouvant accepter. À vingt heures quarante cinq, un nouveau départ est donné qui fait halte dans une île face à Saint-Julien.

Quatre hommes en profitent pour se restaurer et attendre un bon renversement du courant favorable à la remontée vers Bordeaux. Pour rester éveillés et pagayer plusieurs heures d'affilées, ils ont recours à des comprimés de Benzedrine. À deux heures quarante cinq, les conditions sont réunies pour continuer le raid. Quelques minutes plus tard, une vedette rapide allemande les secoue dangereusement mais sans les apercevoir, ni les faire chavirer. À six heures trente, l'île de Cazeau est en vue au confluent de la Dordogne et de la Garonne. Ils accostent à la pointe sud de l'île à l'endroit même où est installée une batterie de DCA (Flak).

Il est trop tard pour changer les plans car le jour se lève. Les deux canoës et leur équipage vont alors passer la journée à deux pas seulement d'une compagnie d'artilleurs allemands, ce qui ne va pas faciliter leur récupération ni leur sommeil. À dix huit heures quarante cinq, les kayaks quittent l'endroit non sans soulagement et parviennent à hauteur de Bassens quatre heures plus tard, après avoir parcouru 24 km. Il est trop tard pour tenter le minage dans le port de Bordeaux. La fatigue est grande et il est alors décidé d'attendre la nuit suivante.

Abrités sur la rive gauche face à Bassens, il est décidé que le Crayfish opèrera dans Bassens et que le Catfish remontera jusqu'à Bordeaux. Les mines sont armées et réglées pour une explosion neuf heures plus tard. À vingt et une heure quinze, les deux kayaks se lancent sur leurs cibles. Le Catfish parvenu à Bacalan n'a que l'embarras du choix pour poser ses huit mines. Il faut donc choisir les navires les plus importants. Ils déposent alors leurs explosifs sous la ligne de flottaison d'un cargo (le Tannenfels) à l'aide d'une perche, puis c'est au tour d'un dragueur de mines (le Sperrbrecher 5 Schwanheim). À ce moment, une lampe torche se promène tout près d'eux et manque de les découvrir, mais, à l'abri de la coque dont la forme arrondie les protège, ils parviendront à s'éloigner sans que l'alerte ne soit donnée. Une autre frayeur est occasionnée un peu plus loin par le rapprochement des coques d'un pétrolier (le Cap Madid) et d'un cargo (le Dresden) alors qu'ils passent entre les deux. Ils manquent de peu de se faire écraser entre les deux navires au moment de leur minage.

À Bassens, les Crayfish posent leurs mines sur les seules cibles intéressantes : les cargos Alabama et Portland. Les deux kayaks se retrouvent grâce à leur sifflet de reconnaissance imitant le cri de la mouette et parviennent à hauteur de Blaye où ils coulent leur esquif. Ils se séparent en deux équipes pour passer davantage inaperçus et se donnent rendez-vous en Angleterre pour fêter leur exploit.

Le douze décembre, les mines déposées explosent. Plusieurs navires coulent ou sont ravagés par les flammes, le Sperrbrecher ne subit aucun dommage, dû vraisemblablement au décrochement de ses mines magnétiques et le pétrolier ne bougea pas grâce à ses doubles cloisons. Les dégâts seront accrus par l'action volontaire de pompiers du Port Autonome, sous les ordres du lieutenant Carteau et de l'ingénieur Brard appelés à la rescousse par l'occupant. Les pompiers vont arroser les navires pour leur faire prendre du gîte et finalement les couler et ceci sous le bon prétexte d'éteindre les incendies.

Hasler et Sparks seront les seuls survivants de cette opération. Le dix huit décembre, ils sont à Ruffec, à Lyon en janvier 1943, puis, fin février, à Marseille. À Perpignan, ils franchissent la frontière en direction de Madrid. Là, Hasler prend un avion pour Londres et Sparks se dirige vers Gibraltar où il arrive le premier avril 1943. Laver et Mills seront arrêtés le 14 décembre à la Garde près de Saintes par les autorités françaises. Ils iront rejoindre leurs camarades du kayak, Cuttlefish, qu'ils n'avaient pas revu depuis l'épisode du môle d'escale et seront tous fusillés le vingt trois mars 1943 à Paris et ce, malgré les marques apparentes de leur appartenance à l'armée britannique.

L'opération Frankton fût un succès et reste encore aujourd'hui un haut fait de guerre ainsi qu'un exploit sportif hors du commun. L'endurance et la persévérance des dix commandos se sont révélées déterminantes pour la réussite de l'opération. Dès lors, les Allemands n'eurent de cesse de consolider leur défense, immobilisant des forces dans le secteur au détriment des futurs théâtres d'opération. De nos jours, une trace bien visible des conséquences de ce raid sont les arches du pont de Pierre peintes en blanc qui signalaient les passages non piégés pour circuler sur la Garonne.

Remerciements à : M. Roland Clément, président de l'association Frankton et Florence Rivaud du château Magnol à Blanquefort, mon ami Eugène Boisseau qui partage ma passion du terrain et Jocelyn Gilles pour son talent et Nicolas Jeantaud.

Erwann Langeo, Empreintes du XXème siècle, mai 2003, n°46, p.36-39

Bibliographie :

- Historama n° 208 février 1969

- Album Mémorial Kriegsmarine édition Heindal 1997

- Aquitaine allemande Francis Sallaberry éditions J. et D. 1995

 

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